Good old days
Ça fait « Boom boom Tchak » et puis une pause avant de repartir de plus belle, des boucles, du rythme et des sons stridents. Le poste de radio grésille, c’est Garnier qui enflamme la piste du Rex Club mais nous on n’y est pas, à se rapproche d’un endroit plus confidentiel, une usine abandonnée ou un champ au milieu de nulle part. On s’en fout et on n’est pas les seuls, au centre d'une file qui doit compter au moins cinquante bagnoles, on avance sur cette route départementale pour rejoindre une station-service. Ça va lui faire drôle au pompiste de voir débarquer autant de mutantes et de mutants, toutes ces belles gueules qui ne demandent qu’à sourire. On est tous accrochés au même numéro de téléphone auquel personne ne répond mais qu’on appelle quand même des dizaines de fois pour être sûr de ne pas se tromper.
« Rendez-vous à 01h30 du mat sur le parking de la station-service sur la D909» personnes ne sait vraiment où il est ce parking mais plus on avance plus la chenille de voiture grandie, plus on sait qu’on n'est pas loin. Jusqu’à ce qu’on la trouve enfin, il y a une espèce d’immense mec avec les yeux grands ouverts qui bouge la tête au même rythme que nous. « Salut les gars, voilà le plan, c’est à vingt bornes dans une grotte, faites gaffe les condés ne sont pas loin ». Une grotte, ça va être une putain de teuf ! Les medias appellent ça une Rave, comme s'ils pensaient qu’on n'est pas conscient que nous, on va en Free Party. Ils ont peur de nous, ils pensent qu’on est des défoncés, que tout ce qui nous intéresse c’est la MD... Une bande de tocards sniffeurs de coke qui cherchent à nous donner des leçons de savoir festoyer ! « Un mouvement qui ne durera pas », « ce n’est pas de la musique » et autres « Il faut se droguer pour apprécier un vacarme pareil », nous ça ne nous touche pas, nous on sait.
Une fois arrivé dans cette grotte, en ayant joué au chat et à la souris avec les poulets, la musique nous envahit, les basses se calent au rythme de nos cœurs, le son est lourd, ce soir on écoute les Boucles Etranges ! Le genre de boléro que Ravel aurait composé s'il avait connu la musique électronique. Ça fait des heures qu’on danse, il est 4h30 du matin mais on a l’impression d’être arrivé il y a 10 minutes. Il y a un tas de gens qui s’est formé, tous habillés pareils qui avancent en un groupe compact, tous en bleu avec un fusil à la main. C’est un happening de flics, mais je ne crois pas qu’ils sont là pour les mêmes raisons que nous. Ils sont prêts du DJ à présent, ils viennent de couper le son... Du coup on fait du bruit ! Ils adoreraient qu’on s’énerve ces adorateurs de la matraque, qu’on les insulte pour leur donner une bonne raison de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas, dommage les gars nous on siffle. À s’en faire péter les tympans ! Et puis d’une seule voix on lance notre slogan, une devise, notre hymne à nous les teufeurs : « Laisser-nous danser ! Laissez-nous danser ! ». De plus en plus haut, de plus en plus fort, cinq milles voix en cœur dans une grotte, les bleus n’ont jamais dû voir ça !
Et puis d’un coup, ça recommence, « Boom Boom Tchak ». On siffle encore plus fort, on saute encore plus haut, nos visages s’illuminent comme des taulards accusés sans preuves qui regagnent leur liberté. Les flics eux sont déjà en train de repartir, la carabine entre les jambes, on sait bien qu’ils vont nous attendre à la sortie, comme les connards du lycée qui pensaient être des hommes en tapant sur plus faibles qu’eux. Pas grave, nous on danse, nous on est libre. Il est 8h du matin, il va falloir rentrer on est le 19 septembre 1998, notre première parade commence dans pas longtemps et il faut qu’on y soit absolument pour qu’ils comprennent. La bleusaille est bien là à nous attendre, un peu fatiguée et du coup pas mal énervée. Pas facile pour eux de laisser la liberté s’exprimer alors ils s’amusent à mettre des coups de matraques sur toutes les bagnoles qui passent devant eux. Ils pensent sûrement que ça nous fera passer l’envie de danser. Ça arrivera le jour où ils arrêteront d’être cons, à savoir jamais.
La radio continue de grésiller, nos oreilles ont chaud mais on en redemande encore et encore. Ils en auront marre avant nous, un jour notre Musique sera la leur, un jour Garnier sera chevalier de la Légion d’Honneur, un jour l’industrie de la musique renaîtra grâce à des « Boom Boom Tchak ».
---
“Laurent Garnier” Sa vie son œuvre (1 février 1966) Boulogne-Billancourt France
















