Elle est revenue, comme dans les films, les romans ou les chansons, sans que je ne puisse m’en douter le moindre instant, sans même oser l’espérer. Mais c’est bien elle, c’est moi, elle est revenue. Je me souviens comme si c’était hier du jour où elle est partie et je me souviendrai à jamais du jour ou enfin, après avoir passé les peurs et les doutes, la tristesse et nos faux pas, mes yeux ont pu se replonger dans les siens pour y lire notre histoire qui n’a jamais cessé de s’écrire.
“Salut, tu vas bien ? Je te présente Ju, le frangin de Tox, il vient d’arriver à Paris”. C’est comme ça que mon algéro-bégle de meilleur pote nous a présenté il y à 25 ans. C’est D-Nice qui m’a ouvert le plus les bras quand je suis revenu dans la Capitale, et il voulait me présenter sa meilleure amie à lui. Fin des années 1990, on va tous avoir 20 ans en 2000. On est sacrément jeune, bigrement gourmand de la vie qui s’ouvre à nous. Cette belle époque ou le temps long nous permettait de nous projeter dans un futur de science-fiction, fin des années SIDA, la vie reprenait doucement un aspect normal. Quand je me suis approché d’elle pour la saluer, que je me suis abaissé de tout mon long pour lui faire la bise parisienne, j’ai eu un flash. Pas un de ceux que procure la weed que je me fourrais déjà gentiment dans le cornet, un plus sucré, solaire, presque astral. C’est un lion elle aussi.
De ce jour a débuté une amitié forte entre nous deux, pas le genre exclusif bien au contraire, elle avait d’autres amis, j’avais le miens, mais quand nous nous retrouvions il y avait une évidence, comme un mécanisme qui s’enclenche lorsque deux pôles se connectent. Je n’aimais pas tout en elle, ces mecs par exemple, pas trop mon kiff. Il y avait en elle une énergie de vie qui me faisait buter sur les verrous que j’avais patiemment fabriqués dans ma tête, j’aimais pas trop ça, ça me faisait peur. Elle était forte, belle, souriante, enthousiaste de tout, et toute petite. Le grand gaillard que j’était se retrouva fort dépourvue, voila une femme qui n’a pas besoin d’être sauvée. Alors, je l’ai aimé comme un enfant qui idolâtre, comme un artiste dont la muse n’a jamais entendu parler ni de sa peinture, ni de sa prose. Je l’ai aimé en cachette, sans le dire à personne et surtout pas à elle.
Ce genre d’amour ne s'occulte pas quand on a un strabisme, n’avoir qu’un seul œil directeur ne permet pas de cacher son intention et tout le monde autour de moi connaissait tellement bien mes sentiments que nos amis communs pensaient que nous étions un couple. La principale intéressée, elle, ne s’en est pas vraiment aperçue, si la lumière est éteinte, la capitaine ne peut pas voir le phare. J’ai fini par lui avouer mes sentiments, c’était forcément trop tard, mais après une de plus belle période que j’ai vécu. Tu t’en souviens ? Une des choses que je n’aimais pas en elle était sont envie de partir loin. Parce que j’en mourais d’envie moi aussi mais je pensais que c’était impossible pour moi. La voie que je choisissais m’imposait un ancrage fort dans ma ville, Paname, la sienne lui ouvrait les portes du grand large.
Je me souviens de cette période comme si c’était hier, ce jour où j'ai décroché mon téléphone pour l’entendre me dire qu’elle avait échoué à son examen, celui qui allait la faire partir loin de moi. Je l’aimais, je voulais la garder, c'était une joie pour moi et un désastre pour elle. Alors j’ai tout fait pour qu’elle le réussisse, elle s’est installée chez moi, elle révisait la journée et quand je rentrai du taf, on passait nos soirées ensemble. J’étais aux anges avec l’impression non pas d’être son sauveur, mais comme un canot de sauvetage qui lui permet de tenir jusqu’à l’arrivée des secours. Et ça a fonctionné, elle a eu son diplôme. Elle peut partir à présent, le temps presse… Elle avait déjà la tête loin avant même de savoir ce qu’elle allait faire de sa vie, il n’allait pas lui falloir longtemps avant de faire son paquetage et filer loin d’ici. J’ai pris mon téléphone, j’ai enfin écrit ce message que j’aurais dû lui envoyer cinq ans plus tôt, et j’ai appuyé sur “Envoyer”.
Trop tard, vraiment, mais elle ne m’a pas rejeté, à cette époque elle savait, cinq ans c’est long, c’est trop tard. Nous avons essayé, mais nous étions déjà un vieux couple, des amis qui décident d’être ensemble pour affronter la vie, comment changer notre façon d’être ? Et de toutes manières, c’était décidé de longue date et je l’avais aidé à y arriver, elle part bientôt, demain en fait. A la terrasse d’un café de la porte de Choisy dans un après-midi gris, elle m’a dit que nous devions arrêter, elle avait raison mais je lui en ai voulu terriblement. C’est toujours plus facile d’en vouloir à une personne plutôt qu’aux épreuves face à nous, c’est plus simple aussi. Et puis, elle est partie, plus là, fini, 9 000 kilomètres dans ta face.
Moi j’ai bougé un peu, à vrai dire c’est dernièrement que j’ai fait le plus grands pas, à peu près 10% de son voyage à elle mais je suis passé du nord au sud pour retrouver le soleil et la mer. Comme elle. J’ai aimé aussi, beaucoup cette fois-ci, comme un boulimique qui se contente d’un plat unique et fade. Je crois qu’on m’a donné de l’amour en retour, un peu tout du moins, ce qui est certain c’est que j’en avais besoin de plus. Je suffoquais de ne pas retrouver la simplicité, la fluidité et le naturellement beau que j’avais pû ressentir par le passé avec elle. Toujours quelque chose à devoir comprendre, toujours devoir démontrer, prouver. Alors que les amours sont belles quand elles sont irrationnelles et que des êtres qui s’aiment n’ont pas besoin d’en comprendre la raison, ils ne le veulent pas, ils ne veulent que s’aimer.
Il y à 20 ans de ça elle est partie, mais elle est revenue, comme une piqûre de rappel, comme la lumière qui jaillit. Pourtant mon parcours à moi m’a donné l’occasion de la perdre définitivement quand j’ai utilisé notre étincelle de la pire des manières. Comme l’homme que je n’ai jamais voulu être. Et pourtant, elle est revenue, comme la femme que j’ai toujours aimé, comme si nous arrivions à la fin d’un voyage. Un périple que nous avons tous les deux passé sur des eaux agitées, tenant la barre à une main, serrant nôtre cœur de l’autre et de toutes nos forces pour l’empêcher d’éclater. Nos yeux clairs fixés sur le soleil. Quelle fût longue cette route, riche, troublante et je le sais nécessaire. Si je devais tout recommencer je ne changerai pas la moindre étape, de la plus dure à la plus tendre, je garderais le même cap car il m’a conduit à cet après-midi d'août, quand je t’ai vu traverser la rue. Notre point de repère à nous c’est China Town, le centre du monde, l’endroit où nous nous retrouvons.
Elle est là, elle avance et se rapproche de moi. Elle me sourit, je la serre dans mes bras. Je suis là, nous sommes revenus.
“Bank Holiday Weekend“ 2004