André Breton reading the manifesto at Saint-Julien-le-Pauvre, 14th April 1921.
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André Breton reading the manifesto at Saint-Julien-le-Pauvre, 14th April 1921.
— Il y a si longtemps que les rues et votre cœur sont vides.
— [...] Approchez-vous de cette femme et demandez-lui si la lueur de ses yeux est à vendre.
— André Breton et Philippe Soupault, Barrières in Les Champs Magnétiques
Bonsoir
Que la lune est belle à midi c'est l'été au coin du feu quand le vent ronfle dans le désert et qu'il fait nuit dans vos cheveux
Arbre plantés comme l'espoir au bord des routes en rang d'oignons pluie qui protège la pensée petites sources infatigables dormez-vous
Au matin gris suivi de tous les escargots de la veille et du lendemain j'avance au son des trompettes Dormez-vous dormons-nous dormirons-nous encore comme les sacristains
Les rêves ne finissent jamais vous dormez les yeux ouverts et les membres en désordre On a frappé à votre porte C'est déjà le matin c'est toujours le matin — Philippe Soupault, Sans phrase
Frères aveugles
Pensez à tous ceux qui voient vous tous qui ne voyez pas où vont-ils se laisser conduire ceux qui regardent leur bout de nez par le petit bout d’une lorgnette Pensez aussi à ceux qui louchent à ceux qui toujours louchent vers l’or vers la mer leur pied ou la mort à ceux qui trébuchent chaque matin au pied du mur au pied d’un lit en pensant sans cesse au lendemain à l’avenir peut-être à la lune au destin à tout le menu fretin ce sont ceux qui veillent au grain Mais ils ne voient pas les étoiles parce qu’ils ne lèvent pas les yeux ceux qui croient voir à qui mieux mieux et qui n’osent pas crier gare Pensez aux borgnes sans vergogne qui pleurent d’un oeil mélancolique en se plaignant des moustiques des éléphants de la colique Pensez à tous ceux qui regardent en ouvrant des yeux comme des ventres et qui ne voient pas qu’ils sont laids qu’ils sont trop gros ou maigrelets qu’ils sont enfin ce qu’ils sont Pensez à ceux qui voient la nuit et qui se battent à coups de cauchemars contre scrupules et remords Pensez à ceux qui jours et nuits voient peut-être la mort en face Pensez à ceux qui se voient et savent que c’est la dernière fois — Philippe Soupault, Chansons
Bagarres
Je me bats le jour je me bats la nuit batailles contre la mélancolie cette vieille pieuvre toujours éveillée qui me guette au coin des années au coin des rues et des souvenirs et lance son refrain mourir alors que je veux vivre mille fois que je veux aimer que je veux la joie qu’il est temps enfin d’espérer temps de croire temps de respirer Je porte une flamme dans mon cœur elle brûle c’est mon enfant ma sœur c’est la vie qui sourit qui murmure c’est le temps qui fuit pour que dure le grand incendie toute la vie sans remords sans mélancolie dans l’univers qu’ont créé les rêves et toute la vérité seule vérité ma vérité lumière pour aujourd’hui demain hier — Philippe Soupault, L’arme secrète
Brouillard et Cie.
Le temps coule comme coule le sang et je passe comme passe le temps portant mon cœur ce fardeau que chaque jour gonfle et alourdit J’ai voulu vivre en revivant les jours perdus les rêves rêvés Le crépuscule n’attend pas que disparaissent les souffrances infligées reçues ou niées Le temps passe et aussi repasse traînant son cortège de remords ses refrains ses lueurs ses échos le temps passe sur le même chemin Il faut aller à sa rencontre sur la route contre le vent et surtout ne plus attendre que s’évanouissent les fumées les heures les nuits les années toutes plus blanches que les ossements — Philippe Soupault, L’arme secrète
je n’ai confiance que dans la nuit ombre où les murmures promettent l’éternité je n’ai plus honte je vois et j’appelle je crie Tout se tait et tu apparais triomphante nue les bras tendus heureuse tu dis alors et je suis ton ombre j’écoute et j’obéis le silence t’appartient et je suis le silence Je te retiens tandis que le monde s’évanouit un nuage Tu demeures tu es la nuit la nuit toute entière dans l’espace et le temps confondus tu es la vérité oh incendie flamme qui s’empare et conquiert qui d’un seul coup d’un regard envahit Oh toi Tes mains saisissent et donnent l’oubli Oh diamant oh source Métamorphose Je n’ai confiance que dans la nuit Je n’ai confiance qu’en toi dont le nom a la forme de tes lèvres Nuit Toi nuit — Philippe Soupault, Étapes de l’enfer
Margie
Je laisse sans regret s’écouler les injures et je passe mon chemin au bord duquel les doux les serviables plantent sans impatience ces arbres magnifiques de mépris Je suis seul avec mes jouets tête genoux et rire laissés de côté par mes commerçants je suis seul c’est une façon de parler dans une chambre qui est ma chambre d’hôtel et je reconstitue le massacre des Innocents en égorgeant sans volupté mes souvenirs Je vous préviens mes larges mains sont pleines de sang Il ne s’agit plus maintenant d’avoir peur Voilà un homme Je vois qu’il porte une pelisse de fourrure un chapeau haut de forme et de grands souliers pointus Il mâche un cigare mince et marche à grands pas Mais où va-t-il toute la question est là mais il n’en sait rien Monsieur Il passe son chemin en invoquant le Seigneur et en criant Suis-je donc si léger que la terre tout entière roule sur mes épaules s’appuie comme un bandeau sur mes yeux rouges de haine Eux Les hommes dont le cœur bat trop fort et pour qui l’air d’une ville devient irrespirable qui savent qu’ils ne peuvent plus tenir qu’une heure mais qu’après tout sera fini qui s’en vont lentement sans craindre de regarder derrière eux sans fermer les yeux en écartant les bruits qu’ils n’ont pas encore oubliés Eux que la fièvre et la soif dominent qui préfèrent l’eau à n’importe quelle vie Suis-je déjà aussi léger qu’eux tous Cette haine sourde comme un puis qui est là entre mes doigts entre mes yeux entre mes dents et qui frappe chaque seconde vais-je continuer à jouer avec elle et à regarder le ciel d’un air indifférent quand je sais qu’il faut qu’il tombe sur ma tête Suis-je donc si léger qu’il faut qu’il tombe sur ma tête Suis-je donc si léger qu’il faut que je dorme pour ne pas voir mes mains ou faut-il les couper pour ne plus les imer léger comme la pluie léger comme le sable léger comme le feu je sens la terre qui s’éloigne de moi mais il me reste mes deux yeux pour creuser toutes les tombes du monde et mon vieux brave de cœur où il reste tout de même encore assez de sang pour me désaltérer de temps en temps — Philippe Soupault, Bulles, Billes, Boules