Il s'agit de considérer l'errance comme un libre mouvement revendiquant de par son indétermination et son autonomie une utopie pour la vie, une forme d'art de vivre émancipée des fonctions et de l'utilitarisme de la vie quotidienne. L'autonomie de l'errance, serait alors, comme le pense Adorno à propos de l'art, la paradoxale condition de sa praxis et de son utilité indirecte pour la vie.
La poétique et l'imaginaire de l'errance deviennent politiques dans leur capacité à résister à la détermination de la marche, à la finalité de la randonnée ou au divertissement de la flânerie. La possibilité et la marge d'erreur de l'errance, son papillonnage, la soustrait à toute conduite pré-agencée, organisée ou finalisée. En ce sens, le plaisir de l'errance représente bien quelque chose de l'ordre du refus, du scandaleux, du subversif qui ne peut être comparé à un simple entracte, loisir ou intermède. Le plaisir de l'errance est une résistance au quotidien qui peut se disséminer à titre de transgression dans une vie idéale à réaliser. L'errance est bien utopique puisque son mouvement aléatoire et arbitraire rejoint celui d'un lieu qui n'existe pas dans le réel, qui existe à côté ou à titre idéal, espace de nulle part où l'on se perd, où l'on ne se reconnaît pas.
Agnès Lontrade, "Plaisir atopique et utopique: les errances du sentiment esthétique", dans Dominique Berthet, Figures de l'Errance, 2007.