Seul le théâtre avait parlé. C'était presque effrayant de se sentir ainsi possédé comme si le corps n'était plus qu'une enveloppe charnelle au service de l'art et qu'il ne vous appartenait plus vraiment.
Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe
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Seul le théâtre avait parlé. C'était presque effrayant de se sentir ainsi possédé comme si le corps n'était plus qu'une enveloppe charnelle au service de l'art et qu'il ne vous appartenait plus vraiment.
Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe
Bérénice 34-44
J'écris aujourd'hui ma première chronique sur un roman historique intitulé Bérénice 34-44 d'Isabelle Stibbe, 353 pages. Résumé : 1934. Malgré l’hostilité de ses parents, Bérénice, 15 ans, est admise au Conservatoire, dans la classe de Louis Jouvet. Sa vie est désormais rythmée par l'apprentissage des grands rôles du répertoire et par ses rencontres avec des acteurs de renom... Trois ans plus tard, elle entre à la Comédie-Française et prend le nom de Bérénice de Lignières. Rien ne peut entacher son bonheur, ni la montée du fascisme en Europe, ni les rivalités professionnelles ou amoureuses. Mais au tout début de l’Occupation, avant même la promulgation des lois raciales, la maison de Molière exclut les Juifs de sa troupe. Dénoncée par une lettre anonyme, Bérénice – son père est né dans un shtetl russe – est rattrapée par son passé. Sous les ors et velours de la Comédie-Française va se jouer un drame inédit, celui d'une actrice célèbre, prise au piège d'une impitoyable réalité. Un premier roman maîtrisé et captivant, lauréat de nombreux prix. Mon avis : Un roman tout simplement sublime ! Il m'a fallu laisser décanter quelques jours avant de pouvoir écrire cette chronique, pour rassembler mes pensées et mettre des mots sur ce que j'ai ressenti, et surtout pour me remettre de cette submersion d'émotions. J'aurais pu écrire comme avis un mot « Waouh » mais je pense que vous en attendez plus. Alors, c'est parti ! Commençons par le style : l'écriture est envoûtante, on se laisse bercer dans cette histoire, l'auteur nous emmène dans ce Paris de plus en plus pressé par la guerre. Chaque page transpire d'émotion, c'est très plaisant à lire. On a droit aux ressentis, aux pensées et aux réflexions de Bérénice, réflexions qui sonnent très justes et qui sont plein de petits échos sur le monde d'aujourd'hui. L'auteur a très bien réussi à nous faire ressentir la passion qui embrase Bérénice et à mettre des mots sur ce qui est difficile à décrire, sur l'extase que ressent Bérénice sur scène. Car Bérénice est bien plus que tragédienne extrêmement douée, c'est une véritable passionnée qui vit le théâtre. Elle est également un personnage très touchant de sincérité et de générosité. On apprécie son courage qui s'affirme tout au long du roman de différentes manières. On suit avec plaisir sa vie qui se retrouve peu à peu chamboulée par la guerre. Au début, Bérénice est dans sa bulle théâtrale mais la réalité finit par la rattraper. La peur, l'injustice affirme encore davantage son courage et son honnêteté. C'est un très beau personnage que dépeint Isabelle Sitbbe. L'intrigue est prenante : on veut savoir comment ça va se finir. De nombreux sous-entendus dès le début du livre annonce la couleur mais non, on ne peut pas s'empêcher d'espérer. Bérénice est un personnage fictif mais les personnages qui l'entourent ont bel et bien existé. Et on s'aperçoit alors du fantastique travail d'historienne qu'a réalisé l'auteur. On plonge dans l'univers du théâtre avec ses stars du moment, les jalousies, les faux-semblants etc... On découvre une petite partie de la grande Histoire de la tragédie et c'est très intéressant. Puis on découvre la guerre, pas comme dans les manuels de lycée mais par les yeux des civils. Du côté des citadins, non du côté des soldats. Et cela donne un point de vue très poignant car on sait que ça s'est passé comme ça ... Seul bémol : l'auteur a voulu reconstituer fidèlement le monde de Bérénice et on arrive parfois à des listes de noms qui ne nous disent absolument rien ce qui rend la lecture un peu lourde ... mais juste pendant quelques secondes. Ce livre a été pour moi une très bonne découverte et même un coup de coeur ! Quelques citations dont j'espère que, comme moi, vous apprécierez la beauté du langage : ici, ici, ici et ici.
Vous savez Bérénice, ce qui me frappe le plus c'est ce silence la nuit, je ne parle pas de ces nuits où nous sommes réveillés en sursaut par les sirènes mais ce silence, presque toutes les nuits, parce que le couvre-feu est là et que nous n'avons plus le droit de sortir ou de nous promener tard dans les villes. Je me demande alors quand reviendra le jour ? Quand reviendra le jour où nous pourrons de nouveau sortir à minuit parce qu'on nous en rendra l'autorisation, parce que nous serons libres, parce que cela nous semblera tout naturel ?
Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe
Vous vous aperceviez que vous marchiez avec elle, que vous ne respiriez plus parce qu'elle vous avait emporté dans son monde où quand on dit « Je ne t'aime pas » on aime à en crever et quand on dit « Je suis à vos genoux » vous n'avez qu'une envie, celle de baiser ses pieds et de devenir son esclave. Et ensuite elle chanta une autre chanson en allemand et même si vous ne parliez pas allemand vous compreniez quand même, vous saviez qu'elle parlait des amours partagées et des amours déçues, vous saviez qu'elle parlait de votre vie, de vos espérances et de vos regrets, de vos rêves brisés et de vos désirs fous, vous saviez qu'elle parlait de vos rires et de vos douleurs, de votre jeunesse et de vos dix-sept ans qui ne reviendront plus.
Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe
Un écho venant du passé ...
Un petit extrait de Bérénice 34-44, d’Isabelle Stibbe qui pourrait étonnement bien s’appliquer à notre présent alors que l’événement ici décrit date de plus de 60 ans...
« Seule une minorité d’étudiants commentait avec acrimonie l’arrivée au pouvoir du juif Léon Blum à la présidence du Conseil. On se répétait l’incident qui avait eu lieu à la Chambre, ces mots d’un certain Xavier Vallat, élu de l’Ardèche, député d’extrême-droite : « Votre arrivée au pouvoir, monsieur le Président, marque une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-roman va être gouverné par un juif. » La réponse d’Herriot fut magnifique : « Je ne connais ni juif, ni protestant, ni catholique. Dans cette Assemblée, je ne connais que des Français.»