“L’enfer du Centre de développement correctionnel,” Le Devoir. August 29, 1980. Page 06.
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par Edgar Roussel
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Alors détenu dans un «Centre de développement correctionnel», M. Edgar Roussel avait adressé au député fédéral Mark MacGuigan, devenu ministre des Affaires extérieures, une lettre manuscrite sur les conditions de détention. La Ligue des droits et libertés qui en avait obtenu copie en avait publié la teneur voici peu de mois. Ce document, daté du 12 avril 1980, prend une actualité particulière à la lumière des événements survenus cette semaine à l’Institut Laval, événements auxquels M. Roussel a présumément été mêlé. En voici le texte intégral.
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DEPUIS le 29 mars 1978, je suis détenu au Centre de développement correctionnel (CDC) où je sers une peine d'emprisonnement à vie avec éligibilité à 20 ans.
Sur les pénitenciers fédéraux, tout a été dit, il ne me reste plus qu’à le redire, sauf quand il s'agit d'unités spéciales de détention, telles le CDC dont il sera question dans cette lettre. La raison d’être de ce genre d'institutions selon la directive no 174 du Commissaire national est de préparer la réinsertion pénitentiaire de détenus considérés comme dangereux.
Pour ce faire l’administration offre un programme que je vous propose d’examiner soigneusement afin de découvrir de quelle façon originale le système oeuvre afin que se réalise la métamorphose tant souhaitée, pour que le chrysalide devienne papillon, comment en nous déconnectant de la vie on prétend nous faire renaître à la vie. On dénombré quatre paramètres fixes comme des miradors à l’intérieur desquels ce programme est élaboré: une cellule, une salle commune, une cour extérieure, et pour chapeauter le tout, un département de socialisation.
C’est au CDC que le temps passé en cellule se situe parmi le plus élevé dans les pénitenciers fédéraux du Canada. Afin d'éviter que le détenu ne sombre dans l'ennui ou pis encore dans la folie, l'administration accorde ce que d’autres institutions refusent catégoriquement à leur population, soit un appareil de télévision. Ce cadeau dont le detenu est bénéficiaire est on ne peut plus significatif quant au désarroi dans lequel se trouve celui-ci lorsque laissé à seul. Mais, c’est davantage un aveu d'échec et aussi un manque flagrant d'imagination, ce qui est plus grave encore.
Les premiers jours, on s’en sert de façon démesurée, pour diminuer graduellement sa consommation et finalement l'utiliser de nouveau mais cette fois, pour couvrir les bruits qu'auparavant on ne percevait pas.
La télévision agit tantôt comme une aspirine pour calmer la souffrance tantôt comme un prisme par lequel le monde extérieur nous parvient. Après des mois de ce régime c'est la nausée, la répulsion; on ferme l'appareil pour faire connaissance avec un phénomène nouveau: le bruit! Fouilles, rondes de gardiens, tout est subordonné au bruit, qui en cellule est omniprésent plus que partout ailleurs, jamais d’accalmie. Quand très tard le soir on parvient enfin à s’endormir, lorsque le sommeil vient rétablir l'équilibre dangereusement rompu durant la journée, c’est la ronde de nuit qui commence. À chaque heure, interminablement, le bruit des pas du gardien effectuant sa ronde résonne sur le plafond de la cellule. Au CDC on a trouvé un moyen original de compter les détenus, ça se fait par le haut; il est possible au gardien d'avoir une pleine vue sur le captif par un châssis à meme le plafond. Cependant, il est toujours possible de rattraper le sommeil perdu en sacrifiant la marche quotidienne. Or, c’est justement le temps que choisissent les gardiens pour fouiller les cellules des detenus qui sont à l'extérieur. Ils arrivent dans la rangée telle une meute, le museau en l’air, et bang! dans les murs afin de voir s’il n'y a pas de trous, bang! au plafond pour vérifier si le châssis nya pas été coupe et bang! sur la trappe à air. Une fois leur travail terminé, ils s’en vont en n'oubliant surtout pas de faire refermer les portes de cellules simultanément dans un fracas infernal ; adieu sommeil et tranquillité tant convoités!
Pour ce qui est de l’aération il serait difficile d’en parler parce qu'elle est inexistante: pas de fenetre, des portes pleines et cet air lourd qui pèse tel un voile opaque.
L’été, c'est un four crématoire que l'inactivité la plus totale rend intolérable; nous suons à ne rien faire. Le matin, symphonie de raclages de gorges, de mouchages de nez, de toux rauques afin de dégager les voies respiratoires.
Je couche à même le sol de ma cellule depuis près de deux ans, la tête appuyée sur le bas de la porte pour bénéficier de la plus petite brise, richesse incomparable.
Pour les moments hors de la cellule, une salle commune est mise à notre disposition tous les soirs de 18 h 30 à 22 h 30 mais jamais plus de dix détenus à la fois. Cette pratique fait partie de la socialisation; on veut nous apprendre à être sociable par petits groupes pour ensuite nous plonger dans une population de trois à quatre cents détenus avec les problèmes d'adaptation que cela implique.
Quelques jeux de société, une autre télévision et de la surveillance, beaucoup de surveillance. Cette salle commune est à toute fin pratique une cellule un peu plus spacieuse que celle dans laquelle nous sommes confinés la plupart du temps faut bien le dire.
Nous disposons pour les activités extérieures d’une cour de 75 pieds par 75 pieds où encore une fois jamais plus de dix détenus ne sont admis, ni plus ni moins; c’est une fixation administrative. L’été, le vent est coupé par les hauts murs tandis que, de l’asphalte dont le sol est recouvert, monte cette chaleur accablante; pas de verdure ni bancs, rien sauf de l’asphalte, du ciment et du fer.
Comme activités physiques, nous pratiquons la boxe sur un sac de guenilles payé a même notre argent au prix de $172. L’administration a raté une excellente occasion de faire preuve de justice car dans toutes les autres institutions cet article est défrayé à même un budget (loisir) réservé à cette fin. Toutes les activités physiques sont pratiqués à nos risques à cause de la surface asphaltée. La quasi totalité de la population souffre d’un problème musculaire quelconque; à cet effet, il serait intéressant de jeter un coup d'oeil sur les requêtes médicales et de compter les détenus qui ont demandé des espadrilles spéciales.
Notre plus grand réconfort et seul contact avec le monde extérieur nous le devons à nos visites; celles-ci sont fixées par l'administration au jour et à l’heure qu’il lui convient. Ce privilège est dispensé parcimonieusement le mercredi et jeudi de chague mois. Au CDC l’affectation est considérée comme une faveur, prodiguée au compte-gouttes et régie comme telle.
Pas de contact avec nos parents, femmes et enfants, c’est de cette manière que l’administration prône l’épanouissement de l’individu.
Voici quelques années, les responsables d'un «zoo» sont allés chercher un éléphant-femelle à l'autre bout du monde our que le mâle captif ne s'ennuie pas. L'espace réservé aux animaux est réaménagé sans cesse afin qu’il s’apparente le plus possible à leur habitat naturel: toutes proportions gardées, ils disposent dans leurs parcs de plus d'espaces que nous.
Pour compléter le programme, un département de socialisation, composé d’un agent de classement ainsi que d’un psychologue, c’est sans contredit le secteur qui présente le plus de carences. Ces spécialistes en sciences humaines, nous les rencontrons quand nous sommes au bout du rouleau et que tout risque de basculer, alors nous bénéficions de leurs «lumières».
Leur préoccupation première est de savoir si, dans l’état où nous sommes, nous envisageons d’attaquer un membre du personnel ou, ce qui est beaucoup moins grave, l’objet de notre agression sera intra-spécifique. Une fois cette tâche accomplie, ces suppôts de l'administration vont rendre compte de leurs conclusions et c’est sur ja foi de leurs témoignages itérera un déque le comité national transférera un détenu. Donc, plus souvent qu’autrement, le jugement des membres du comité, quoique bien intentionné, sera fondé sur des rapports faussés au départ parce que puisés à même une situation faussée alors que le détenu est en proie au désarroi le plus total.
Tous les spécialistes sont unanimes quand ils affirment qu’une détention de plus de cinq ans cause des troubles irréversibles et ils ne parlaient pas d’unités spéciales. Ce que nous subissons ne vise qu’à nous rendre bestiaux, à développer des instincts de tueurs. Il existe plusieurs exemples de criminels ayant séjourné plus pu moins longtemps en ségrégation et qui sont autant d’exemples de ce que j’avance.
Je me contenterai d'en citer quatre, que j’ai personnellement connus, et dont il m’a été possible de suivre le cheminement, il s’agit de Jacques Mesrine, Richard Blass, Jean-Paul Mercier et Jean Lachapelle.
Tous ont certains points en commun: ils ont passé plusieurs années en ségrégation et tous sont morts aujourd'hui pour avoir refusé de revivre, ne serait-ce qu'une journée, ce qu'ils avaient connu dans le passé.
Il serait peut-être utile ou enrichissant de connaître leurs agissements après avoir connu la ségrégation.
Jean Lachapelle, enfermé environ six ans dans une cellule, a plaidé coupable à neuf accusations de meurtres à son retour derrière les barreaux; sans compter qu’au cours de son évasion, l’ultime il va sans dire, il fut lui-même troué de balles.
Quant à Richard Blass sa mort lui a évité d’être accusé d’une quinzaine de meurtres. Pour ce qui est de Jean-Paul Mercier (trois ans, comme Blass, de ségrégation) il avoue être l’auteur du meurtre de deux garde-chasse, alors qu’il était évadé, pour éviter d’être reconnu, ce qui lui aurait valu quelques années de ségrégation (isolation). En ce qui concerne Jacques Mesrine, une lecture attentive des deux volumes qu’il a rédigés est plus que révélatrice quant à l’état mental où l’ont conduit les années d’isolement en cellule.
Aucun de ces quatre individus n’avait été condamné pour meurtre avant de faire de la ségrégation; est-ce que cela est dû au hasard? Libre a vous de conclure comme vous l’entendez. Le système vise à rapetisser le criminel, comprimer la moindre initiative, en un mot assassiner sa personnalité pour la rendre conforme au microcosme dans lequel on le force à évoluer. Quand le détenu est devenu suffisamment fourbe, hypocrite et menteur, qu’il peut feindre de la reconnaissance pour ses bourreaux, alors là, il est éligible a un transfert.
Les individus considérés comme cas «dangereux» sont le fruit d’un folklore perpétué par les rites dont la fonction est de garder intact le souvenir de nos actions.
Rien ne peut effacer une action, et croire que le châtiment pourrait provoquer une rédemption est un leurre. Quand on tient à changer l’individu, ce n’est ni plus ni moins qu'un effort par un acte arbitraire pour le rendre semblable à nous, alors que moi, je réclame le droit à la différence.
Tous les détenus amenés ici en même temps que moi ont été transférés depuis. Alors, seule une soif inaltérable de vengeance peut expliquer ma présence au CDC. Le dernier détenu du groupe est parti le 10 avril 1980 et son palmarès parle par lui-même; dernièrement ce type écopait d'une sentence d’un an pour agression avec couteau.sur deux officiers du CDC. Il avait été préalablement accusé de tentative de meurtre mais les jurés ont accepté de réduire l’accusation; selon eux, le détenu était incapable de juger du caractère de son geste à cause des conditions inhérentes a sa détention qui avait altéré sa raison.
II y a quelque temps on libérait un détenu du CDC pour le remettre directement dans la société. Quelques mois auparavant, cet individu était considéré trop dangereux pour être transféré dans un pénitencier à sécurité maximum.
Par cette longue lettre, j’ai tenté de vous fournir le plus d’éléments possible qui pourraient vous permettre de percevoir de l’intérieur la situation qui est mienne depuis trop longtemps. Aujourd'hui, il m’arrive de parler seul, de rire sans raison ou encore d’être secoué par des spasmes nerveux. Je sens que quelque enose détraque dans le mécanisme et si personne n’intervient en ma faveur, le pire est à prévoir. Le degré de saturation est atteint, un incident si minime soit-il pourrait être le déclencheur pouvant conduire à une action désespérée.
Depuis deux longues et interminables années, je n’ai pas serré ma femme, ma mère ni ma fille et deux longues années aussi j’ai été sans voir le clair de lune, les étoiles; au plus vil des animaux, ce droit n’est pas nié. Konrad Lorenz affirme qu’il est dangereux de cerner un animal dans un coin sans aucune chance de fuite. Frederic Nietzche postule quant à lui dans son oeuvre intitulé «Ainsi parlait Zarathoustra» que l’homme a fait du loup un chien et de l'homme lui-même le meilleur animal domestique de l’homme. Il dénonce aussi la cruauté vêtue des oripaux de la justice, en introduction de ce même volume: «C’est lors des tragédies, des combats de taureaux et des crucifixions que l’homme s’est jusqu'ici senti le mieux sur la terre; lorsqu'il s’inventa l’enfer, ce fut son paradis sur terre» (P. XXIV)
C'est au nom et en vénérant la pensée de ces grands hommes que je vous demande aujourd’hui d’intercéder en ma faveur. Déjà en 1976 alors que vous agissiez à titre de président d'un sous-comité enquêtant sur la violence dans les pénitenciers, vous dénonciez l'ineptie des administrateurs. Votre nouvelle fonction vous donne le rayonnement, le pouvoir suffisant pour améliorer ma condition, c’est le but de ma requête.
C’est le but de ma requête. Si ce document devait servir pour une défense ultérieure devant les tribunaux, c'est que la mutation de chrysalide au papillon aura été un échec.
J’ose espérer, M. le ministre, que mon appel ne sera pas vain malgré toute la responsabilité et le travail que représente votre nouvelle fonction.