Les images que l’artiste donne à voir mettent le public à l’épreuve. La perception du spectateur est déstabilisée par une mise à mal des frontières entre une prétendue dématérialisation et une reconnexion à une forme de physicalité. Je pense que si certaines images me troublent autant, c’est parce qu’elles font appel à d’autres sens que ma vue et revêtissent une dimension haptique. Jon Rafman n’est pas avare des représentations de matières organiques – fluides notamment – à travers ses œuvres. Cette organicité, réelle ou simulée, renvoie directement à mon propre corps. L’artiste recherche l’effet physique qui reconnecte à une matérialité – tangible. Lorsque je la regarde, l’œuvre passe la barrière de l’appréhension visuelle, elle s’expérimente.
L’attention particulière portée à l’effet produit sur le public dans la forme en ligne prend une autre dimension dans sa forme exposée. En tirant l’œuvre hors de l’espace intangible du Web, au sein d’installations immersives, Jon Rafman la reconnecte concrètement à la matérialité qu’elle évoque 66. L’exposition lui offre un nouveau terrain d’expérimentation qui lui permet de mettre en jeu toutes les ambivalences qui caractérisent son travail. L’artiste crée des dispositifs de présentation à part entière pour ses œuvres – nouveaux contextes – qui peuvent varier d’une exposition à l’autre. Découlant du concept du Troll Cave, ils offrent différents moyens d’appréhender cette frontière. La présentation des vidéos de la trilogie est particulièrement représentative de cette démarche. Pour certaines expositions, Still Life (Betamale) et Mainsqueeze sont visionnées en solitaire à l’intérieur d’un Cockpit, littéralement « poste de pilotage ». Il s’agit d’un placard étroit bricolé par l’artiste et aménagé d’un siège et d’un écran, directement inspiré des workstations. Jon Rafman est alors au plus proche de sa démarche d’amateur qui détourne les codes.
Cette dimension do-it-yourself, « fait soi-même », disparaît dans l’univers futuriste et spéculatif qui caractérise l’exposition au Zabludowicz en 2015, par exemple. Ses installations à l’aspect rétrofuturiste semblent tout droit sorties d’un laboratoire dystopique. L’espace sombre, baigné d’une lumière bleue, renvoie à un univers écranique froid et aseptisé. Still Life (Betamale) est visionnée dans le Ball Pit : une piscine à boules, surplombée de deux écrans plats, accueillant plusieurs spectateurs qui s’immergent, ne laissant dépasser que leur tête pour écouter via des casques audio. Solitude dans la masse. Un écho à la piscine de Mainsqueeze. Cette vidéo est quant à elle visionnée dans le Hug Sofa : canapé à trois assises distinctes qui s’apparentent aux squeeze chairs conçues pour les enfants autistes, procurant une sensation de confort via l’enveloppement. Le public est prié d’enlever ses chaussures. Il oscille entre régression infantile et pathologie ambiante. Le fait que le Zabludowicz soit une ancienne chapelle renforce les décalages dérangeants qui s’opèrent avec les contenus visuels.
L’œuvre dans sa forme exposée présente donc de manière concrète et explicite le phénomène d’attirance/répulsion face aux images 67. La forme recoupe le contenu et adopte le même langage, autant dans l’esthétique que dans le processus créatif. Le public est propulsé en lieu et place de l’utilisateur, pris entre le confort et l’inconfort caractérisant ces espaces immersifs. Finalement, public et utilisateurs ne se recoupent-ils pas d’une certaine manière ? Si l’utilisateur n’est pas forcément public, bien souvent, le public est constitué d’utilisateurs.
Et si l’origine de l’œuvre se trouvait finalement hors ligne ? Qu’il s’agisse des troll caves, des vidéos où des installations, ces espaces ne sont-ils pas les témoins d’une tension constante entre un monde dit virtuel et un monde physique actuel, vers lequel la matérialité rappelle toujours ? Les deux sont indissociables. La matérialité demeure derrière ce que montre chaque image numérique.
Ce qui est étrange, c’est que cette matérialité dont il est question a souvent à voir avec une forme de dégoût lié à la souillure – du fluide organique, aux détritus en passant par les comportements humains. Bien qu’étant repoussée aux premiers abords, je ne peux m’empêcher d’être attirée, comme par le besoin curieux de jouer avec mes propres limites et de percer le mystère de cette sensation indéfinissable que me procure l’image 68. Si le dégoût est récurrent, voire parfois prépondérant ; il ne me semble toutefois pas gratuit et ouvre un questionnement plus large sur notre rapport à l’image. La force de l’image, en matière de circulation et d’impact ne réside pas – ou du moins pas toujours – dans un idéal. C’est parfois l’abjection qu’elle suscite en moi qui accroît mon intérêt.