De la collection à la fiction
Comme la fiction entre en jeu de différentes manières dans les œuvres du corpus, je les étudie ici séparément.
Avec 9-Eyes, je suis face à un fil d’images brutes, placées dans un Tumblr. L’œuvre a tout d’une collection. Si j’ai dit que par ses arrangements Jon Rafman créait des situations, ici, j’ai l’impression qu’il se sert d’une interface pour recueillir les situations collectées. L’artiste, certes, fait un choix dans les matériaux qu’il expose mais il laisse le public libre de construire sa propre fiction. Je suis devant de l’instantané. L’absence de contexte éveille ma curiosité et m’oblige à recréer mon propre contexte. Je ne suis toutefois pas certaine que la narrativité de l’œuvre n’apparaisse qu’à travers le regard du public. J’ai aussi la sensation que Jon Rafman raconte une histoire. Carnet de voyage, errance, sérendipité… Je me sens face aux pérégrinations du flâneur et à une multitude d’histoires, présentes dans chaque image ; plongée dans le romantisme que l’artiste évoque. Je regarde comme si je me trouvais prise dans une fiction alors que jusqu’à un certain point, 9-Eyes pourrait presque être qualifiée de documentaire. À travers le travail de Jon Rafman, qui est finalement bien celui d’un photographe, je suis les états d’âme de ce narrateur-explorateur d’un monde en ligne 59. Ce sont les choix de l’artiste et la subjectivité du public qui reconfigurent la perception du contenu face à l’hégémonie de Google Street View 60.
Les vidéos Still Life (Betamale), Mainsqueeze et Erysichthon sont constituées d’images trouvées et assemblées en une séquence narrative. Jon Rafman s’implique davantage dans la composition. Si les images braconnées conservent leur caractère brut, l’artiste, en les agençant, en propose une lecture personnelle. Il y a donc une différence entre appréhender les visuels séparément et au sein de l’œuvre, constituant un nouveau contexte. Ce dernier stimule l’imagination et pousse à créer de la fiction à partir des images. Cette propension à la fiction me semble d’autant plus grande lorsqu’il s’agit d’une séquence. L’ajout de paroles accroît aussi la dimension narrative, particulièrement car elles sont celles de narrateurs anonymes qui, à ce titre, peuvent eux-mêmes revêtir la vie fictionnelle que je peux choisir ou non de leur assigner. Il en est de même pour les différentes personnes présentes dans les images et qui font office de protagonistes.
En collectionnant des visuels provenant de différentes subcultures, Jon Rafman me plonge dans leur monde de manière fragmentaire 61. À moi de reconstituer le puzzle qui me paraît moins être le portrait d’une marginalité que d’un état contemporain. La poésie de l’artiste est celle du décalage. Il ne cherche pas à critiquer les communautés qu’il observe mais puise dans leur langage pour donner une nouvelle dimension à ses trouvailles. D’ailleurs, ce n’est pas toujours les images qu’il met en jeu en elles-mêmes qui sont dérangeantes – bien évidemment leur contenu y participe – mais davantage les décalages et récits disjonctifs que leur assemblage provoque et que le public associe à une forme de transgression.
Sticky Drama est le clip vidéo réalisé pour le morceau du même nom d’Oneohtrix Point Never, projet électronique expérimental du musicien Daniel Lopatin. C’est une nouvelle manière de travailler pour Jon Rafman qui crée ses propres visuels en s’inspirant des codes qu’il observe en ligne 62. Ainsi, l’idée de collection demeure présente dans un amoncellement de codes, de souvenirs et de références nostalgiques d’un passé proche qui peuvent être familières à de nombreux utilisateurs. Le public d’Oneohtrix Point Never d’abord, de Jon Rafman ensuite, est entraîné dans cette fiction par un Alternate Reality Game amorcé avec un PDF que le musicien a adressé à ses fans avant la sortie de son album, déclenchant un vrai jeu de piste à travers le Web. Le texte et la vidéo sont réciproquement truffés de références. D’ailleurs, à chaque fois que je tente d’analyser Sticky Drama, je me perds dans un labyrinthe d’indices me transportant de sites web, en blogs ou encore faux comptes Twitter, sans pour autant parvenir à assembler toutes les pièces du puzzle. Les artistes ont mis au point un véritable terrain de jeu qui a d’ailleurs été investi par certains utilisateurs de Reddit, collaborant via le forum pour résoudre l’énigme.
La fiction est donc déjà plus que présente à travers une promotion montée de toutes pièces. De plus, la vidéo a en soi une construction typiquement narrative, avec un prologue débouchant sur le clip. Filmée à Londres durant trois mois avec 35 écoliers, elle revêt une dimension épique qui emprunte les codes de l’Heroic Fantasy ou des jeux de rôle en ligne et dépeint une fiction LARP (voir Matières) – autrement dit celle d’un « jeu de rôle grandeur nature ». La communauté LARP est la représentation même d’un dépassement des frontières entre réel et virtuel puisqu’elle met en place des fictions d’inspirations diverses dans le monde physique. Le spectateur se retrouve face à une imbrication de fictions et tente de déjouer le vrai du faux, si tant est qu’ils existent.