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Insanity city-The Lone John Harps
Interview de Mathias du groupe The Lone John Harps- "Souvent les incohérences, les erreurs, les mesures supprimées ou rajoutées, c’est ça qui m’intéresse et c’est autour de ça que j’essaie de bâtir mes chansons."
Nous nous sommes retrouvés avec Mathias (chanteur et guitariste de The Lone John Harps) un dimanche soir de Novembre. J’arrive dans sa coloc sous les toits du XVII ème. Il m’ouvre, Mathias c’est un jeune homme, des yeux bleus qui vous transpercent. Un doux mélange et paradoxe. Une distance. Nous devions filmer et bien sur l’appareil photo n’avait plus de batterie. Alors nous sommes allés marcher dans le quartier en attendant. Et finalement nous avons parlé et marché pendant plus d’une heure. Ce personnage plutôt réservé ne cessait de parler. Et moi dans ma tête je me disais mais pourquoi je ne filme pas, pourquoi je n’enregistre pas. Il m’a parlé de ses voyages, de ses expériences, de ses choix, avec courage mais toujours beaucoup de pudeur. Un mélange de rêve, de folie mais en gardant un cap, il sait où il va. Peu importe comment finalement. Et puis nous sommes retournés dans sa chambre où il avait monté son studio, son micro, il s’est mis à jouer. Sa voix me prend aux tripes. Me touche. Puis il m’a parlé de sa manière de créer.
Peux-tu nous présenter ton nouvel album? Le nouvel album, qui est le premier album, s’appelle « A biding my time ». Il est constitué de deux EP comprenant des chansons composées quand j’étais à Londres et à Paris.
Peux-tu nous raconter ton processus de création, quelles sont tes inspirations, comment tu as élaboré ton album? C’est plus chanson par chanson, et après c’est comme si les pièces du puzzle d’un seul coup se mettaient ensemble. Je vois le sens général que ça doit prendre. Pour les chansons Londoniennes j’ai eu l’idée de « Big smoke on the water way », parce que big smoke, c’est le surnom de Londres. L’idée est d’avoir un album un peu fait comme un vinyle avec une face A et une face B. La première partie est le reflet de la vie dans une mégalopole. Avec cette idée de brouillard, d’incertitude, de ne pas savoir où on en est, où on doit se situer. Cette thématique est applicable à Paris. Puisque les deux villes sont similaires. Pour moi cela donnait une cohérence à l’ensemble, d’un côté la période londonienne et de l’autre côté la période parisienne. Les deux ont les mêmes préoccupations, les mêmes doutes.
Pour toi les voyages sont-ils importants et présents comme source d’inspiration? J’essaie de bouger, au niveau de mes logements et de ma vie. J’essaie de ne pas rester longtemps dans un même endroit. Les voyages c’est pour moi l’espace idéal pour trouver des choses à dire. Pouvoir les dire et les mettre en forme. Par exemple, dans des bus, des trains, des avions, c’est là où je suis le plus inspiré pour trouver des thématiques qui m’intéressent.
Une fois que tu as ta thématique de chanson, comment vas-tu créer autour de celle-ci, comment vas-tu la développer? Ca dépend, vraiment, chaque chanson est différente. Il y en a certaines qui vont demander énormément de travail et qui vont prendre 6 mois. Et il y en a d’autres pour lesquelles ça va être un premier jet, plus cohérent, logique. Je vais moins me poser de question. Après je les travaille toutes. Ca peut partir d’un mot, d’une phrase, d’une idée que j’ai eue à 3h du mat, ça peut être quelqu’un qui me dit une phrase et je me dis que ça pourrait être bien pour une chanson. Après c’est tout le travail d’affinage autour. D’essayer de trouver une cohérence à l’intérieur de la chanson et faire en sorte que chaque mot ait le sens que je voulais lui donner.
Cela revient à l’idée de puzzle? En fait, dans le processus d’écriture j’ai deux moments préférés. Le moment où je lâche un peu tout et après je réécoute pour voir s’il y a des choses intéressantes à réutiliser. Quand j’écoute une chanson et que vois potentiellement toutes les directions qu’elle pourrait prendre. En gros je sais que c’est une chanson que j’aime bien, “qui m’excite”. J’ai des millions de possibilités que ce soit au niveau du texte, au niveau de l’écriture, au niveau des arrangements. Et le deuxième moment que je préfère c’est quand tout tombe en place. Quand j’ai le petit déclic où je vais me dire, c’est comme ça que je vais la finir cette chanson, c’est comme ça qu’elle va être cohérente. C’est les deux moments où il y a quelque chose qui se passe.
Quand sais-tu qu’une chanson est finie? Jamais! Par exemple, il y a une chanson sur laquelle j’ai bossé pendant 3 ans, j’ai changé de texte pendant 2 ans 1/2. Et là si je la réenregistrais je changerais les paroles. J’essaie de me poser des limites, car au bout d’un moment ce n’est pas intéressant. Non, elles ne sont jamais finies. Après le moment où je me rends compte de la multitude de possibilités qu’il y a pour une chanson. Il y a ce moment très frustrant où l’on doit faire des choix. On se rend compte que l’on ne peut pas exploiter les milliers de directions qu’il était possible. Il faut en choisir une et ça c’est toujours un moment difficile qui est fatal. C’est à dire que parfois la chanson passe à la trappe, ou je me rends compte qu’en faisant le choix ce que j’y voyais en terme de potentiel s’est perdu. Donc là c’est hyper frustrant. Parfois de devoir choisir une direction au détriment d’une autre peut être très frustrant.
Comment fais-tu ce choix? Je le fais … c’est un non-processus. La chanson je vais la fignoler, je vais l’écrire, la retranscrire, plusieurs fois, je vais la jouer, la réenregistrer, je vais la jouer en live, je vais jauger la réaction des gens, mes impressions sur scène, puis je vais la retravailler sur scène. Ensuite je vais l’enregistrer dans sa version finale il faut que je sois arrivée à un point où je ne me pose plus de question parce que…ça devient un peu difficile.
Tu n’enregistres pas une fois et après c’est fini, il y a des allers-retours avec le public, la chanson continue-t-elle de vivre? C’est quelque chose qui continue à vivre et ça m’arrive toujours de faire des chansons après quelques années, où je me dis ça ne marche pas. Donc oui c’est le public. Je le ressens, c’est à dire dans la salle, je sens si une chanson est trop longue, trop répétitive, si elle n’est pas bonne.
As-tu acquis cela avec l’expérience du public ou c'est plus intuitif? Non je pense que c’est plus intuitif. Cela fait un moment que j’ai cette technique d’écriture. J’ai quand même réussi à la perfectionner plus ou moins même si ça reste peu ou prou la même chose depuis le début. Après je me méfie de l’interaction avec le public car ça peut dépendre d’un soir, d’une sono, d’une ambiance, de pleins de choses donc ce n’est pas sur un soir que je vais juger. Mais si après 4 ou 5 fois, ni le public ni moi on prend plaisir à l’entendre ni à faire cette chanson, je vais me dire qu’il y a un problème. Parfois il suffit juste de retravailler un peu la chanson, de changer quelque chose, changer le rythme, trouver quelque chose en plus. Donc même les chansons qui sont passées à la trappe ne sont jamais vraiment passées à la trappe.
Peuvent-elles revenir? Oui ça arrive. Je peux être en train de bosser sur une nouvelle chanson et me dire « tient il y avait ce petit bout qui me trottait dans la tête pendant des mois et que j’ai pas réussi à caser» et là je vais essayer. De temps en temps c’est assez hallucinant comment ça fait tilt, c’est encore une fois ce petit moment de déclic où je me dis voilà c’était ça. Et je pense qu’il y a aussi certaines chansons qui attendent leur moment. Je n’ai pas rencontré la personne qui ou avec qui je vais écrire cette chanson. Ou je n’ai pas lu le livre qui va me donner le texte ou je n’ai pas fait les rencontres ou vécu les choses qui étaient nécessaires pour qu’elles prennent sens dans ma tête.
Cela a un côté un peu magique… C’est un mélange entre les deux en fait. C’est à dire la première étape, l’étape de création pure relève de quelque chose que je ne contrôle pas et que justement je ne veux pas contrôler. Par contre après c’est du travail, c’est à dire que c’est vraiment rationnel, c’est remettre en forme cet élément “de magie” pour faire en sorte qu’il soit cohérent.
Tu parles de rationnel dans la manière de travailler, mais vas-tu travailler différemment chaque chanson ? Ah oui il n’y a pas de recette. Ça ne marche pas du tout. Parce que justement souvent les chansons sont écrites à partir de quelque chose qui n’est pas cohérent, qui est une erreur, j’ai plaqué un mauvais accord ou ma voix a déraillé. Et c’est là dessus que je vais baser ma chanson, parce que ce sont ces éléments qui m’intéressent. Les éléments qui à la première écoute sont bizarres, sont intrigants. Et qui au final font qu’on peut réécouter une chanson pleins de fois. Alors que si la chanson passe dès le début, et qu’elle est parfaite dès le début, il y a toujours le risque qu’au bout d’une dizaine d’écoute, il n’y ait rien d’autre à chercher dedans. Ça reste à la surface, donc il faut qu’il y ait plus de matière en dessous. Et souvent les incohérences, les erreurs, les mesures supprimées ou rajoutées, c’est ça qui m’intéresse et c’est autour de ça que j’essaie de bâtir mes chansons.
Tu parlais de livre, de rencontre, qu’est ce qui nourrit ces chansons? Ça peut être un livre, un article de journal, une phrase qu’un ami a lâchée. Ça peut vraiment venir de partout et de nulle part. Ça peut être juste moi dans ma tête qui réfléchit à des choses et je vais essayer de faire quelque chose avec ça.
Finalement tu es toujours en train de créer, n’importe quelle situation peut générer de la création? Je n’ai pas trouvé le bouton off, c’est un peu fatiguant, mais en même temps, je fais ça depuis tellement longtemps que je ne m’imagine pas faire autrement. A partir de ça, moi ça me va.
La musique c’est un moyen d’expression de cette créativité est ce que tu te verrais l’exprimer par autre chose que la musique? Je pense que je vais essayer l’écriture, enfin à proprement parler. Après ça me fait un peu peur d’en parler car l’avantage de la chanson est que le format est plus court. Je peux imaginer, enfin essayer de faire quelque chose de parfait dans ce petit espace qu’est la chanson. Mais un roman ça me fait un peu peur car là c’est immense. Mais je pense qu’un jour… J’aime le côté posé de l’écriture par rapport à la musique. La musique a quand même cette idée, pas de folie, mais cette idée d’excitation permanente, de mouvement, c’est un peu un tourbillon qui doit toujours être alimenté. Pour moi je vois l’écriture comme quelque chose de posé, de plus réfléchi.
Une dernière question, pourquoi avoir changé de vie (après des études de langues Mathias s’est donné du temps pour se consacrer à la musique) et choisi la musique?
Il y a quelque chose qui n’est plus du domaine du rationnel. La première fois que j’ai fait de la musique c’était en chantant du Cohen, il se passait quelque chose. Et puis pour écrire moi aussi des choses, faire pareil que ces chanteurs (The Beatles, Bob Dylan, Paul Simon, Pink floyd…) que ce que j’avais entendu. Et de quelque part rendre, d’essayer de rendre un petit peu des sensations que j’avais pu avoir à 15 ans en écoutant l’album blanc des Beatles et d’espérer que peut être un jour, d’autres personnes aient la même expérience avec des choses que j’aurai écrites moi… en toute modestie…
Un sourire pudique…fin de l’interview. Une dernière chanson. Un moment magique.
http://thelonejohnharps.bandcamp.com/
Interview réalisée par Florie