Je pense à la peinture, à son histoire, mais aussi à ce qu’elle est en tant que matière artificielle crée par l’homme.
Je pense à l'histoire de l'art occidental.
Je pense à ses lignes qui sont nées pour définir, pour identifier un individu. Je pense à Dibutade et au peintre des lumières qui aura peint son aimé avec toutes les ressources culturelles de Rome.
Je pense à ses perspectives et ses cadres qui viennent ordonner la nature chaotique pour plaire à nos yeux. Je pense à cette projection culturelle qui intervient sur la nature lorsque nous la regardons pour la voir en tant que paysage.
Je pense aux dogmes visuels mondialisés d’aujourd’hui, au façonnement de nos consciences et de notre regard sur le monde, je pense à nos savoirs non-sus.
Je pense à l’usage que le capitalisme post-moderne a fait de ces conventions du regard en se faisant culture de masse.
Je pense aux cartes postales. Je pense au tourisme tel qu’il est devenu.
Je pense à la recherche de liberté par la fuite dans un ailleurs tout en y recréant une société identique à celle que l’on fuit.
La liberté n’est plus le but, nous sommes conditionnés à ne plus savoir ce qu’elle est.
Je pense au mythe construit par les peintres et écrivains occidentaux de contrées tropicales exotisées-érotisées.
Elles ne sont exotiques que pour ceux qui n’y agissent pas, pour ceux dont elle ne sont pas le lieu.
La Montagne Sainte-Victoire est tout autant exotique vue d'ici, et pourtant point de contes sublimes. Point d’Indiana ni de « malabaraise ».
Elle est peinte telle qu’elle est vécue, intimement.
Je pense alors à la mondialisation, à l’uniformisation des consciences, à l’assimilation longue et fastidieuse qui en découle.
Je pense à mes ancêtres, je pense à l’esclavage. Je pense à leurs forces, à leurs révoltes, à leur courage, à leurs fuites.
Je pense aux traces qu’ils nous donnent à suivre en nous léguant un archipel d’îlets disséminés dans la montagne.
Je pense aux ti kaz bon dié qu'ils y ont semés, ponctuations écarlates dans une étendue de vert.
Je pense à leurs lieux de marronnage.
A l’un d’eux d'abord, celui où demeure, « perdu dans la montagne entre deux parois hautes" , un village en héritage.
Ce lieux n’est pourtant pas celui qui aura vu s’y déclamer les plus belles idylles romantiques, il n’en a pas besoin, il vit.
Puis à l’autre, celui qu’auront préféré les plumes occidentales dont le " rêve hospitalier " sera bientôt posté à l’autre bout du monde pour mieux faire taire le clapotis de sa cascade sanglante.
Mais osez donc y pénétrer aujourd’hui.
Peu nombreux sont encore ceux à s’aventurer au bord de ses berges abandonnées, au creux de ses parois embusquées, tant la rumeur du passé y est d’une moiteur lourde et glaçante.
La ravine se tarie maintenant dans son lit.
Voyez, elle s’est métamorphosée.
Tout en calme et volupté, mais sans plus d'ordre ni de luxure.
Voyez, elle n’est que le vert reflet de ce qu’on est.