Le pouvoir de Valefor se consume dans les flammes, et l’énergie qui maintenait la chimère dans la réalité se dissipe. Orenda cède, vaincue. Je crois voir un bref instant un éclair de rage dans son regard. Je note que son Gardien est assis à terre, légèrement fumant. L’attaque d’Ifrit aurait-elle porté jusque-là ? Cela doit être pris en compte, il me faudra être beaucoup plus prudent quand je l’utilise alors. Je laisse mon compagnon se dissiper à son tour dans l’éther, et tend une main galante à Orenda. Elle sait comme moi qu’elle ne peut la refuser, pas après son petit jeu de courtoisie. Mais elle est assez fine pour saisir l’insulte sous-jacente, le châtiment de son arrogance.
« Votre puissance vous dessert Sir Elwin.
- Et vous êtes vous-même des plus prometteuses Dame Orenda. »
Elle m’adresse un aimable sourire.
« Baal et moi-même emprunterons votre bateau demain matin. Je ne doute pas que vous ayez communié avec le Priant de ce modeste temple d’ici là, considérant votre habileté. »
Au moins est-elle passablement bonne joueuse. Elle sait pertinemment que, d’un point de vue extérieur, mon attaque sur son Gardien ne saurait être vue comme une forme d’habileté. Mais elle est consciente que je l’ai percée à jour. L’idée de naviguer avec cette furie me semble légèrement inquiétante cependant.
« Mon père sera sans nul doute exalté à l’idée de savoir que d’aussi talentueux jeunes Invokeurs défendent Spira. Vous savez que Maestre Leike a toujours porté grande attention aux prodiges… »
Je ne peux m’empêcher de me raidir légèrement. Elle n’est pas n’importe qui. Maestre Leike dirige le service de l’inquisition de Yevon. Ses troupes traquent les hérétiques, et visent à maintenir l’unité au sein de l’Eglise. Cela explique-t-il sa volonté d’acier ? Et cette soif d’accomplissement ? Toujours est-il que je sais reconnaître une menace. La moindre erreur me sera fatale. Mais je ne laisserai personne remettre en question ma dévotion et ma foi.
« Je ne doute pas qu’il sera tout aussi exalté de revoir sa fille adorée, surtout après si longtemps loin du temple de Sainte Bevelle. »
Elle rosit très légèrement. Si elle s’est retrouvée au Temple de Besaid, sans y avoir d’attaches, c’est soit qu’elle a été congédiée, soit refusée à Sainte Bevelle. L’attaquer dans son égo est risqué. Mais c’est une juste contrepartie. Elle se reprend assez vite pour sourire de manière plus étincelante encore.
« Nous nous retrouverons donc sur la route. Votre conversation m’est des plus plaisantes. »
L’araignée aime danser sur sa toile. Pour ma part, je ne suis pas pressé de la revoir, surtout tenant compte du risque que sa famille représente.
Sans un mot, Baal se relève et s’incline légèrement, partant d’un pas leste avec elle. Mais pas sans m’avoir jeté un dernier coup d’œil. Entre le Gardien Assassin, et le Père Inquisiteur, je commence à la trouver trop bien entourée. Pour ma part, j’ai un gardien en herbe à l’air mystérieusement ravi quand il regarde Baal. S’est-il trouvé un modèle de carrière… ? Je vois devoir intensifier mes recherches magiques…
L’Epreuve de Besaid s’avère moins périlleuse que celle de Kilika. Au détail près de Kaleo qui a manqué de faire sauter un pan de mur. Encore une fois. Les prêtres auront ma peau bien avant l’Inquisition… Une plateforme finale nous dirige vers la Chambre du Priant. Je n’ai pas jugé bon de prévenir Kaleo de la menace d’Orenda. Premièrement, parce qu’il n’est aucune raison qu’elle puisse un jour l’appliquer. Ensuite, parce qu’elle ne le concerne à vrai dire même pas. Même si je venais à être excommunié pour une raison obscure, il serait simplement remis de ses fonctions, et laissé comme simple citoyen yevonnite. Dans la mesure où je lui suis hiérarchiquement supérieur, sa disgrâce peut causer la mienne, mais la mienne ne saurait atteindre son intégrité.
« C’est dingue quand on y pense, cette puissance que vous avez entre vos mains. Enfin, celles que vous confèrent les chimères. Je n’imagine même pas ce que quelqu’un de malintentionné pourrait faire de ça. Est-ce qu’une chimère peut exprimer sa propre volonté une fois le pacte passé ? »
Je le regarde un instant. Je ne sais pas exactement quoi lui répondre. Comment faire comprendre à quelqu’un qui est complètement étranger au concept réel ce qu’est un Priant ? Aucun prêtre, aucun sage, aucun Maestre ne peut exactement appréhender la vérité. Il faut être un Invokeur, s’être retrouvé face à face avec eux, pour réussir à saisir un fragment seulement de ce que peuvent représenter un Priant et sa Chimère.
« Une Chimère est un réceptacle de pouvoir énorme. Qui dépend tant du pouvoir du Priant que de nos propres pouvoirs à la manifester. Les Chimères sont ainsi tout autant nos gardiens que vous pouvez l’être. Même seul, un Invokeur fait rarement une cible facile. »
Je ne sais cependant comment saisir la fin de sa question. A-t-il remarqué les exactions de Lady Orenda ?
« Les Priants sont des âmes nobles, bénies de Yevon. Et leur pouvoir et volonté coule dans l’incarnat que représente la Chimère. Quant à supposer un être mal intentionné, je doute qu’il ne se voit accorder l’accès aux Temples. Les prêtres veillent au respect des préceptes. »
Une réponse qui n’en est pas vraiment une. Une chimère peut-elle s’opposer à la volonté de son invokeur ? Je l’ignore. Nous leur donnons vie. Mais sont-elles boucliers ou alliés ? Je suppose qu’un Priant peut s’opposer à une communion, dans la mesure où cela met du temps ? Mais cela dépendant de la volonté de l’individu… Toujours est-il que je suppose qu’un hérétique n’aurait jamais la possibilité d’accéder au temple. Et les invokeurs acceptent un prix bien trop grand pour être ainsi distordus.
« J’imagine qu’on sera amené à les revoir tôt ou tard… Félicitations en tout cas, c’était très bien mené. »
Ah ça… il déchantera vite quand il verra qu’ils prennent le même bateau que nous… même s’ils nous quitterons une fois à Kilika, lorsque nous poursuivrons notre route vers Luca, et qu’ils s’arrêteront pour le Temple.
Laissant Kaleo à ses occupations, je pénètre la chambre du priant. Le ton est très différent ici. L’hymne résonne aussi fort, mais d’une voix plus aigüe, et plus jeune. Mais tout aussi riche. Une lueur orangée illumine la salle, émise par la pierre ronde du priant. Dessus, une femme aux cheveux courts laisse deux larges ailes membraneuses révéler sa nature véritable. Je m’agenouille, puis signe, avant de reposer ma respiration. M’accorder au chant. M’ouvrir au Priant.
C’est une petite fille qui répond à mon appel muet. Je ne peux retenir un pincement au cœur. Elle semble si jeune. Et pourtant, elle est devenue une éternelle arme, un éternel bouclier, Valefor le Gardien.
C’était mon choix
Un courage extraordinaire. Une abnégation totale.
Et c’est là ce qui t’es demandé
Pour me montrer digne du sacrifice de cette demoiselle.
Valefor incarne le Néant, l’absence de souillure du cœur et de l’âme. La pureté d’une enfant scellée dans la pierre. La pureté qu’il te faudra pour mener ta tâche à bien, l’esprit tranquille
Pourtant, pouvait-on vraiment dire que quelqu’un comme Orenda était « serein » ? Son énergie était manifeste, mais cela suffisait-il ?
Sa volonté est une flèche de diamant qui mène à son but
Et moi ? Ai-je la volonté d’aller jusqu’au bout ? Comme cette jeune fille, vais-je avoir le courage de tout sacrifier pour mener ma tâche jusqu’à la fin ?
Le courage véritable n’est pas dans une volonté glacée et vide. Il s’agit de la motivation qui nait de ceux qui nous accompagnent, et de ce pour quoi nous nous battons
Kaleo, qui attend dehors. Kilika, Mère Naida, Père Yuka. Spira.
Aussi ne restes tu pas seul, et je t’accompagnerai. Marche et danse parmi les hommes. Reçois la bénédiction du Gardien du Néant, Valefor. Poursuis ton périple, Invokeur
La sensation de cette communion est très différente. Ce n’est plus une déchirure comme la dernière fois. Mais encore une fois, cette nausée et cette sensation de trop plein. Une âme écartelée par la présence d’une autre, trace d’étoile dans un ciel trop grand et trop vide. Mais je parviens à me relever sans trop de peine. Soit je me fais à ça, soit Valefor est un Priant plus tendre qu’Ifrit…
Je sors en titubant de la salle.
« Tout va bien Kaleo. J’ai juste besoin d’un peu de repos. »
La volonté d’Orenda est effectivement un diamant acéré.
Les habitants de Besaid célèbrent leur nouvel Invokeur une bonne partie de la nuit, avec un grand feu de joie sur la place du village, tout en honorant naturellement ma venue. Et offrent un nombre ridiculement grand de présents, sous forme de leurs spécialités, tant gastronomiques qu’artisanales. Moins luxuriante que Kilika, Besaid est une île plus réputée pour sa pêche riche, aux poissons et crustacés savoureux, ses teintures et superbes étoffes, et ses bijoux de perles et de corail. Je m’arrange pour rediriger une partie de ces présents vers le temple, dans la mesure où je doute aux gros yeux de Kaleo qu’il soit question que je m’encombre plus encore. Je profite de la douce chaleur du feu pour consigner dans mon journal mes dernières avancées concernant mes cartes sort. Cela me servira d’héritage éventuel. Et en soi, je ne souhaite pas vraiment me lancer dans un concours de popularité avec Orenda, donc une activité discrète me convient très bien.
Accessoirement. Il me revient en mémoire un détail technique minuscule. Demain déjà, il me faudra régler le problème d’égo de mon ex gardien commis d’office, et choisir. Aïe. Finalement, goûter la liqueur de fleurs de Besaid n’est peut-être pas une si mauvaise idée…