Fil de pensées sommaires et Thierry le ver de terre
Ce soir c'est la rate qui te parle, on va faire un ptit bout de chemin ensemble tu vas voir, on va se poser sur le gazon juste là et on va contempler ensemble ce qui reste de ptits bouts de machabés collés sous ta chaussure.
Comment ça se passe pour toi en ce moment ?
Est-ce que tu es content-e ? Est-ce que tu as du charbon entre les dents ? Est-ce que tu te sens de traverser un fleuve pour aller sauver un écureuil perdu au milieu des flots ? Est-ce que t'es d'humeur à t'assoir sur le tronc d'un tilleul et à t'effondrer en sanglots en labourant son tronc pour finir asperger de sève et de culpabilité ? Pauvre tilleul. Est-ce que quand tu fermes les yeux la nuit tu te sens comme un tiroir mal refermé duquel s'échappe maintenant tout ce qui voulait sortir pendant qu'on le forçait à rester bien sagement dans ce semblant de commode ? Est-ce que je t'incommode ? Est-ce que le miroir te regarde de travers ? Est-ce qu'il faut que tu te jettes pour sentir le vent siffler dans tes chaussettes ? Est-ce que ce que tu penses a plus de sens que ce que tu sens ? Est-ce que ce que tu ressens est plus aberrant encore que la situation politicoénoconomique des conjonctures actuelles transocéaniques ? Est-ce que t'es pas un peu d'accord quand même qu'il faudrait allait péter tout ça quand même ? Et t'es pas d'accord pour qu'on éparpille un peu de tes guirlandes sur le trottoir ? Là juste là, juste comme ça là, voilà. T'es pas d'accord ? Pourquoi tu dis pas que t'es pas d'accord ? T'es jamais d'accord ? Pourquoi tu dis pas que t'es jamais d'accord ? Parce qu'il n'y a pas d'accord ? Pourquoi tu ne t'accordes pas un désaccord ? Si tes cordes se désaccordent c'est que le ton monocorde du cordage est encore d'arrache pied accroché à ton fuselage. Peut-être que tu devrais arrêter de jouer de cette guitare ? Mais peut-être qu'il n'y a aucune réponse à chercher. On est pas vraiment là pour ça.
On est là pour fouiller la terre. Chercher des verres, des théïères, deux trois cuillères, quelques fourmilières et en fin de compte bien sûr Thierry le ver de terre.
Lui il ne se pose pas tant de questions. Il se tortille, avale de la terre, chie, tout ça sans faire de trou dans l'atmosphère et en apportant infiniment à cette Terre. Thierry est un modèle de bien séance et de tenue appropriée. Il retourne mieux la terre que tu ne retourneras jamais personne. Vois sa technique. Il se brise et se replie et s'arqueboute et se déboute et s'arrevêche et se revêche quand de sa terre il se dépêtre pour prendre un peu l'air dans la lumière du luminaire. C'est qu'il rêverait à être un papillon de nuit quelques fois. Lui aussi est stupide avec ses rêves déliquescents. Mais on ne vit pas sans cette force de déliquescence. Pourquoi se préserver dans son rôle convenu quand on peut déployer les ailes de l'inconnu ? On cherche l'harmonie sur une toile de chaos. Quand on retourne la toile pour voir sous les étoiles on s'aperçoit du bonheur que c'est de se vautrer dans l'anatomie décomplexée du désaccord universel. Et si on se laissait aller au flux ? Et si on se laissait aller comme Thierry ? On pourrait aller boire un ptit verre de pastis un soir, y tremper du pain d'épice. On s'allongerait à l'ombre d'une grande roue dont on ferait le tour du bout de nos joues endolories par le froid.
Si on regarde les choses en face, il n'y a pas grand chose de supportable. Beaucoup d'absurdes, beaucoup de violences, beaucoup de bonheur soudain et envahissant, beaucoup de tristesse assomante, beaucoup d'amour dégoupillante. Et moi j'ai juste mal tout le temps. J'ai mal de vivre. Je suis trop plein de toutes sortes de choses qui tourbillonnent et quand ça retombe je ne vois que quelques pelures de confettis. Ça tourne beaucoup, ça n'arrime pas souvent et ça ne rime à rien. Toujours au bout du chemin le même refrain. Au moins il n'y a plus trop d'impasse, seulement de l'espace asphyxiant. Tout ça c'est de la peur. T'as envie de poursuivre quelque chose et de te jeter. Et si tu apprenais à marcher ?
Et si tu apprenais à marcher
En s'allongenant il fixa le plafond. Dans le siphon de son tréfond il sentit une pulsation. Il se mit à douter. Il n'entendit plus rien d'autres que le rythme saccadé de ses fractales de pensées. Qu'est-ce qu'on s'embourbe dans ce bain de mésange. Où sont mes anges ? Il y a trop d'enjeux et je ne suis pas assez enjoué. Je n'arrive pas à en jouer, ma destinée me met en joue. Le jour d'avant s'ajoute à celui d'hier, sans ajourner aujourd'hui et demain. Mon âme est acajou. Il n'y a qu'à présenter ses joues à l'agitation journalière.
À quand le repos, à quand le souffle stellaire ?
~ Ecrit vers le 12/12/2018 ~