Les Aventures de Benjamin Duronflan, chapitre 19 - Kolkata
Benjamin avait un goût de fin dans la bouche tandis qu’il regardait les paysages défiler devant lui. Au petit matin, ils avaient pu découvrir le Bengale. Plus luxuriant, avec des cocotiers partout, de larges feuilles vertes, des étangs, des rizières inondées. L’Inde poussiéreuse et sèche était derrière eux. Il y avait quelque chose de tropical dans cette approche tranquille de Calcutta. « Kolkata », elle prononçait ce nom machinalement. La ville de la fuite. Kol – ka – ta, un mot simple et équilibré. Loin du drame de Bé – na - rès. Un mot comme de raison, une ville d’intellectuels. Kol – ka – ta.
Pourquoi Calcutta ?
Tout d’abord, parce qu’il y a un train direct depuis Varanasi. Oui, c’est la principale raison. Peut-être aussi parce que les grandes villes sont faites pour les fugitifs.
C’est tout ?
Non, aussi parce que l’Américaine… elle en rêvait depuis plusieurs semaines déjà, depuis leur premier séjour à Bénarès. Elle avait littéralement épousé le désir de Kolkata des habitants de Bengali Tola, la rue des Bengalis de Bénarès. Elle avait vu les lumières dans leurs yeux, elle y avait vu une ville de culture, une fierté pour autre chose, une pratique de la pensée, de l’art qu’elle ne trouvait pas à Varanasi et qui lui manquait.
La capitale coloniale, en somme ?
Oui, et non. Calcutta, c’était aussi Anne-Marie Stretter emmenant « aux îles » ses amants. Le vice-consul criant dans les rues. Une mendiante qui chante. Bien entendu. Mais, Calcutta, c’est aussi la révolution. Le marxisme triomphant. Et puis, il y avait Mère Térésa.
Mère Térèsa ?
Non, enfin, cela faisait partie de… du problème, ça construisait Calcutta comme un problème. Et elle aimait les problèmes. Donc quand on dit qu’elle voulait se rendre à Calcutta parce que c’était une capitale coloniale, c’est vrai dans le sens où elle était attirée par l’épaisseur politique de la ville.
Un goût pour la polémique, vous voulez dire.
Ils avaient quitté Varanasi dans la journée. Manu Chao ne tiendrait pas sa langue longtemps et toute la ville ne tarderait pas à être au courant. Ils sentaient qu’ils devaient partir sans attendre le début des rumeurs ; il n’y a pas d’anonymat possible à Bénarès. Prendre le premier train pour Calcutta. Fuir cette ville, fuir cette tragédie. Qu’avaient-ils fait ? Pourquoi cela ? Même Benjamin était possédé par le remord, l’Américaine quant à elle était froide, glacée. Partir. Partir. Partir. Fuir Bénarès. Fuir ce drame, ce théâtre. Fuir cette ville où le sublime et la merde se donnent la main, toujours. Fuir cette ville si vivante et si tournée vers la mort. Fuir. Sortir de la tragédie par la petite porte, refuser la mise à mort. Le Doon express arriva avec deux heures de retard. Les deux amants faillirent d’abord prendre le train pour Bombay, puis manquèrent de rater celui pour Calcutta qui changea de quai au dernier moment. Dans leur compartiment, deux militaires. Benjamin s’étonna du pouvoir qu’avait sa compagne pour reconnaître les militaires. « Je le sens » répondait-elle. Les vêtements de sport, l’œil mélancolique, le visage jeune et rasé, les cheveux courts. Un corps svelte. Les trains indiens sont plein de jeunes militaires qui rentrent chez eux pour quelques jours. Elle aurait parié trois milles roupies que les deux venaient d’Assam, au nord du Bengale. Ils n’échangèrent pas un mot, tous s’endormirent rapidement.
Quand ils arrivèrent au matin dans la gare de Howrah, la gare principale de Calcutta, de l’autre côté du Gange, ils prirent la sortie des marchandises. Au milieu des ballots et des caisses de denrées, ils embrassaient l’anonymat et évitaient les possibles contrôles de police. Et là, presque par hasard, ils grimpèrent dans un ferry pour traverser le fleuve, se mêlant à la masse paisible des commuters de Calcutta sur le chemin du bureau. Le petit ferry débarqua ses passagers, la foule envahit les rues de BBD Bagh et ses larges avenues de quartier d’affaires. Ils suivent ces gens qui marchent au milieu de la rue, dans l’ombre des arbres et des immeubles coloniaux. C’est là, que l’Américaine ressentit soudain un grand calme : la ville, sa protection, sa grandeur, son vide étaient comme le souffle d’un soupire, un soulagement. De la peur d’être arrêté, mais aussi d’autres choses d’une boule au ventre qui grandissait au fond d’elle à Varanasi. Ils marchent tous les deux, parfois se touchent le bout des doigts pour être certain que l’autre est toujours là, oui, il est toujours là. Il ne s’agit plus de fuir, cette ville, Kol-ka-ta, elle-même est une fuite. Il suffit de se laisser aller, se laisser marcher, soudain ressentir et retrouver son corps, sa vitalité, son élasticité, sa résistance. L’éprouver, l’épuiser.
Ils remontèrent l’avenue qui borde le parc, saluèrent la statue de Lénine, sourirent au policier qui faisait la circulation dans son pantalon serré immaculé, son casque et ses bottes en cuir. Ils passent devant des échoppes servant des puris pour le petit-déjeuner à des employés de bureau. Jusqu’à ce que leurs pieds endoloris ne les arrêtent dans la très chic Park street. Il y a une église dans une rue adjacente, et un café vendant des pâtisseries européennes à déguster dans des petits fauteuils Louis XV. Ils regardaient les gens à travers la vitrine : la bourgeoisie de Calcutta et quelques touristes, cela leur faisait envie mais ils n’osèrent pas entrer, fugitifs à grands sacs à dos dans ce lieu de raffinement. Dans un dernier souffle, il trouvèrent une guest house dans une rue adjacente. Un grand immeuble du début du XXème siècle à la façade orange, aux escaliers en bois et au vieil ascenseur.
Que firent-ils à Calcutta ? A Calcutta, ils marchèrent beaucoup sans s’arrêter, sans se faire arrêter. A Calcutta, aussi, ils se firent amateurs d’art, ils marchèrent dans les rues et dans les musées, les galeries. Il dit qu’ « il est arrivé ici comme un étudiant en voyage mais que de jour en jour il vieillit à vue d’oeil ». Et elle « L’ennui, ici, c’est un sentiment colossal, à la mesure de l’Inde elle-même ». Non, ce ne sont pas eux qui ont dit ça, mais à l’ambassade de France, dans un fin de soirée d’un été moussonneux. Eux, ils ne s’ennuient pas puisqu’ils marchent, tant qu’ils marchent, il et elle sont heureux. C’est nouveau pour eux, cette harmonie dans le pas, dans l’épuisement. Ils comprennent la langueur, parfois l’envient même, mais non, pour eux Calcutta ce n’est pas ça. La grande cathédrale Saint-Paul, blanche et seule au milieu de son jardin, le Victoria memorial - « Taj Mahal victorien » lit-on, un bâtiment qui n’a jamais servi à rien qu’à une colonisation symbolique d’une ville rebelle, l’Indian Museum. Ils passent des heures debout, fatigués, à observer les peintures de Tagore et l’école du « Jeune Bengale », ces jeunes peintres formés dans les écoles d’art britannique qui revendique à l’aube du Xxème siècle leur art, leur culture. Le Bengale : la capitale a été transféré à Delhi parce que Calcutta était trop révolutionnaire, puis les Britanniques ont imposé une première partition pour affaiblir le nationalisme bengali. C’est cette partition qui a été reprise en 1947 lors de l’indépendance, entre le Bangladesh et le Bengale occidental participant, lui, à l’Union Indienne à majorité hindou. Puis, le Bengale a connu le communisme. D’abord, la répression d’Indira Gandhi, les meurtres… puis, enfin, le PCI a gagné les élections, plusieurs fois jusqu’à aujourd’hui. C’est aussi pas très loin qu’est né le mouvement naxalite, la guerilla, rencontre des intellos de Calcutta en fuite qui ne croiyaient plus aux moyens démocratiques et des paysans. Ils regardaient ces peintures, y voyant le mélange subtile de la tradition des miniatures et des techniques venues d’Occident. « Il y a une vraie modernité dans cette hybridation » répétait l’Américaine.
Dans les jardins du Victoria Museum, il y a un couple sous chaque arbuste, sous chaque buisson. Eux aussi en choisirent un. On dirait que là, on a le droit, alors ils se foutent un peu des regards obliques et des passants honnêtes. Puis, Benjamin soupire. « Ça a un goût de fin, cette cavale, tu trouves pas ? ». Elle ne sait pas, elle s’en fout un peu, ça fait tellement longtemps qu’elle est partie qu’elle ne sait plus trop ce que revenir veut dire. « J’ai peu écrit sur Katmandou, et ce que j’y ai fait » remarque Benjamin. Il parle seul. « Quand j’y pense aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’y penser avec une profonde tendresse. Je crois qu’au début, elle m’avait un peu déçu, peu d’immeubles à l’allure ancienne, peu de monuments. Et c’est vrai que les temples importants sont plutôt en périphérie. Mais que fut douce ma vie là-bas. C’est dure de décrire la douceur. On dit souvent que Katmandou est fatigante, bruyante, agitée, et pourtant, moi j’ai été frappé par sa tranquillité, son caractère presque rural. En un quart d’heure, tu es à la campagne, tu sais. Mais peut-être que je ne puis parler de cela qu’en parlant de mon expérience à l’école. Mon plaisir d’y travailler le soir quand tout le monde est parti, celui d’y arriver le matin sur ma bicyclette ». « Oui » elle luit dit. Il la regarde, pourquoi comme ça, pourquoi elle dit cela. Elle a les yeux fermés, il voudrait l’embrasser mais n’ose pas, il voit qu’elle pense mais pas à lui. Il y a la vie de famille, de quartier, de fac, la vie nocturne et la vie diurne, celle de Brooklyn et celle de Manhattan. « Oui, elle répète, ça a peut-être un goût de fin, cette cavale ».
Ils prenaient un petit-déjeuner dans une échoppe de Sudder street, elle est calme cette rue, bien que cela soit la rue touristique de Calcutta. La chaleur n’est pas encore pesante, pas de suée, au contraire, on profite du soleil. L’homme explique avec fierté qu’il est le seul, ici, à posséder une vraie machine à café, une cafetière à l’italienne que lui a fait livrer une Européenne, il y a longtemps. Elle regarde les aller-venus tranquilles, les taxis jaunes, le vert vif des arbres. Ces couleurs, c’est Calcutta. Benjamin achète le Time of India à un marchand ambulant, il feuillette distraitement. Hier, ils ont parcouru à pied le sud de la ville. Ce temple de Kali couvert de mosaïque « à l’italienne », son sacrificateur de chèvre avec son ventre rebondi et son tee-shirt taché de sang. Les quartiers résidentiels, les modestes avec leurs petites maisons et les moins modestes. Elle s’était dit que c’était une ville où elle pourrait habiter, même si elle pensait à tous ces commuters qui faisait des allers-et-retours tous les jours, oui, elle pensait quand même que c’était une ville où elle pourrait vivre. Avoir une vie normale avec un travail, elle voulait dire. « Putain, sa mère » L’Américaine s’étonna et inquiéta, il n’était pas dans les habitudes de Benjamin d’être vulgaire. Elle passa sa tête au-dessus de son épaule pour voir la page.
The BJP chairman Ramhaman Swareep speaks about a « Paki provocation », Varanasi police portrayed a couple of tourists.
« - Ils disent que je suis italien, c’est déjà ça, marmonna-t-il. - « La couleur verte du tag sur un monument les plus importants de la religion hindou, quand on connaît l’histoire de ce temple et sa première destruction par les musulmans, il est clair que cet attentat vient des islamistes pakistanais » a avancé le porte-parole du BJP, Ramhaman Swareep, lundi lors d’un déplacement à Lucknow, lut L’Américaine. Quelle bande de bouffons… Le BJP, c’est les nationalistes hindous. - Oui, je sais. C’est le parti de Modi, le président. Oui, oui, merci (parfois, elle le prenait un peu pour un con). - « En attaquant le Vashiwnath temple, ce n’est pas seulement Varanasi qu’on attaque, mais l’Inde entière. Ce temple est le coeur battant de notre foi et de notre culture. » continua-t-elle de lire. La police de Varanasi a cependant déclaré au TOI, dimanche, que la piste privilégiée serait celle d’un couple de touristes ayant séjourné à Manikarnika ghat les jours précédant l’événement. Il s’agirait d’une Américaine et d’un Italien. Le porte-parole du commissariat central de Varanasi a assuré aux fidèles que la police mettait tout en œuvre pour arrêter les coupables, quels qu’ils soient a-t-il ajouté. Personne à ce jour n’a pu attribuer une quelconque signification à ces mots abjectes ‘Fuck Mr Onion’. »
Les amants regardaient la photographie de leur œuvre en silence. Duronflan ne pensait pas par lui-même, mais tentait désespérément de percer les pensée de l’Américaine. « Elle est en train de penser à se rendre, se donner à la police, inventer une histoire, présenter ses excuses… se disait-il un peu effrayé, si elle le fait, je dois le faire aussi. » « Jamais. Non. La liberté ou la mort. Qu’ils aillent se faire foutre. » s’écria-t-elle soudain tout en se levant. Benjamin était troublé, c’était comme si elle lui avait répondu, il ne comprenait qu’à moitié.
L’Américaine était partie.
Il la retrouva une heure plus tard, à leur guest house. Les sacs faits ; sur le lit, deux billets d’avion. Madurai, Tamil Nadu. Elle avait le visage tendu et ses yeux claires orageux, les lèvres légèrement pincées. « On décampe ». La seule fois où il lui avait vu cet air, c’était justement lorsqu’elle ébauchait et mettait en œuvre leur « plan », cela fit un peu peur à Benjamin. Il tenta de bafouiller quelque chose, puis abandonna, mit son sac sur ses épaules et la suivit. Il voyait défiler Calcutta dans leur taxi, il ne comprenait rien. Elle lui disait qu’elle avait tout prévu, qu’il n’y avait normalement pas de contrôle de police les aéroports domestiques, qu’il avait un hôtel à leur arrivée… « Un hôtel ? » répéta-t-il, idiot.













