L’agression et ses conséquences
- Visionnage: Mignonnes de Maïmouna Doucouré
L’un des moments que j’ai trouvé le plus dur dans ce film tourne autour de l’agression à caractère sexuel dont est victime Aminata. Alors qu’elle vient pour la première fois au collège dans une tenue qui expose son nombril avec une paire de leggings moulant, les provocations d’une adolescente plus âgée conduisent à une altercation. Aminata est plaquée au sol, quelqu’un baisse ses leggings et expose sa culotte à motifs enfantins (lors du visionnage, l’auteur de l’exposition n’est pas clair: la fille avec qui Amy se bat, un des garçons qui assistent à la scène?), et les adolescents autour d’eux filment la scène, qui est ensuite postée sur les réseaux sociaux.
Dans une première réponse au traumatisme, Aminata vole de l’argent à sa mère et va acheter, avec les filles de son groupe de danse, de nouveaux sous-vêtements, dont des soutiens-gorge qui ne leur serviront pour l’instant pas à grand-chose (ce moment est représenté sur l’affiche française du film). Aminata ne parle de la violation qu’elle a subit ni à sa mère, ni à sa tante, et elle ne reçoit pas vraiment de soutient des Mignonnes, outre qu’elles l’ont défendue et rhabillée au moment de l’agression. Angelica se plaint de l’image que cela donne de la bande de filles, les catégorisant comme enfantines. Aminata est complètement seule et désemparée, elle sent bien que quelque chose de grave vient d’arriver, mais elle ne sait pas vraiment comment réagir.
Pour “sauver” sa réputation et montrer qu’elle est aussi “une grande”, elle poste sur les réseau sociaux une photo de sa vulve en réponse (photo qui est suggérée, et non montrée à l’écran). En réponse elle reçoit de nombreux commentaires inappropriés. Il se pose clairement la question de l’éducation, de l’environnement dans lequel baignent les pré-adolescentes. Une telle réponse à la violation de son intimité ne peut pas lui avoir été inculquée par sa famille conservatrice. Aminata l’a appris ailleurs, probablement sur les réseaux sociaux.
Avec la libéralisation des moyens de contraception et avec les mouvements de libéralisation de la sexualité par la séparation de l’acte sexuel et de l’acte de reproduction de l’espèce, les tenues dénudées, les postures sexuelles suggestives et un mouvement de surenchère constante se sont développés. Les femmes et les filles, par leur exposition à la publicité et aux média, sont constamment assommées par des images de la féminité et de la sexualité féminine très dégradées. Les attributs physiques sont mis en valeurs au dessus des qualités intellectuelles; l’hypersexualisation transmet aux jeunes filles l’idée que leur apparence est plus importante que leur personnalité, et surtout que la façon dont elles jouent de cette apparence est leur accès unique et suprême à une forme de pouvoir et de contrôle sur leur existence. Ce modèle hypersexualisé est entretenu pas la peur de l’exclusion si on ne s’y conforme pas et entraîne à la surenchère constante. D’où la réaction, selon cette logique, d’Aminata, qui croit à cause de ce mythe de l’hypersexualisation comme pouvoir féminin que de poster une photo dénudée sur les réseaux sociaux va lui rendre un peu de contrôle.
Aminata se laisse aussi sûrement entraîner dans cet engrenage d’hypersexualisation parce qu’elle est dans le rejet de l’attitude de sa mère et de sa religion. A la maison, elle voit sa mère souffrir de son abandon par son père, elle suffoque face aux attentes placées sur elle par la tante qui veut en faire une future bonne épouse et mère de famille, et elle s’ennuie lors des séances de prières entre femmes de l’immeuble. C’est d’ailleurs lors d’un de ces groupes de prières qu’elle se cache sous son voile, sort de sa poche le téléphone qu’elle a dérobé et regarde avec des écouteurs une vidéo à côté de laquelle celle de WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion qui a fait des remous depuis semble bien sage. Aminata se retrouve écartelée entre deux images très communes de la femme, la “mère” pure et religieuse, ou bien la “putain” dévergondée et dénudée. Elle ne veut pas du destin de sa mère, rejetée par son époux, devant s’occuper seule de ses enfants, devant vivre avec la nouvelle femme de son mari sous le même toit, enchaînée à son fourneaux et à ses produits de nettoyage. Amy préférerait de loin les paillettes, l’exubérance des Mignonnes, leurs poses suggestives, parce qu’elle pense que c’est le seul autre choix qu’elle a. Entre le carcan du destin qui lui est promis dans sa sphère familiale et l’apparente liberté dont disposent les Mignonnes avec leurs attitudes provocatrices, son choix est vite fait.
Mais avec l’escalade de l’hypersexualisation quand elle se fait agresser, puis quand elle poste une photo sexuelle de son corps sur les réseaux sociaux, Aminata se rend compte que se sexualiser n’est pas une panacée. Elle lutte pour ne pas être exclue de son groupe de copines, pour pouvoir participer au concours de danse, mais alors même qu’elle y participe, elle réalise à quel point danser lascivement la blesse. Elle éclate alors en sanglots et s’enfuit.
La dernière scène du film est une tentative d’espoir, très tardive. Après un plan de sa tenue de danse bien légère à côté de la robe longue prévue pour la fête de mariage étalées sur le lit d’Amy, cette dernière quitte l’immeuble, habillée d’un jean, de basquettes, et d’un haut relativement moulant mais à manches longues, un point d’équilibre entre l’hypersexualisation de ses tenues avec les Mignonnes et la modestie exagérée des tenues qu’elle portait, avec le voile, pour aller au groupe de prière. Elle joue à la corde à sauter avec d’autres adolescentes venues pour le mariage; le film se termine sur l’image d’Amy sautant de plus en plus haut, avec en fond une rue de Paris ensoleillée. S’il y a une liberté à trouver, entre les pièges miroirs de la sur-modestie, misogyne et religieuse, et de l’hypersexualisation, toute aussi misogyne, c’est celle de porter des vêtements pratiques, qui permettent aux jeunes filles de pratiquer une activité physique sans devenir pour autant des cibles toutes trouvées pour les pédophiles, et plus largement tous les hommes, autour d’elles. Mais c'est trop peu, trop tard pour Aminata, qui a déjà été marquée par son hypersexualisation.