GPT de Théophile Lireux
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@theophile-lireux
GPT de Théophile Lireux
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L'hÎpital à domicile se développe en Suisse alémanique et commence à s'implanter en Suisse romande. Ce modÚle de prise en charge vise à dése
Je suis assis au Starbucks de la gare de Lausanne. Il est tÎt. La lumiÚre est encore pùle sur les quais, et les annonces des trains découpent le silence du matin. Mon café fume. Je consulte Tumblr, comme chaque jour avant de prendre le train pour Berne.
Préemption
La lampe Ă©claire faiblement mon salon. Je viens de rentrer de Berne, de lâuniversitĂ©. Les amphithéùtres, les Ă©tudiants, les discussions thĂ©oriques rĂ©sonnent encore en moi. Jâai laissĂ© le tumulte acadĂ©mique derriĂšre moi; ici, câest le territoire plus intime â celui de mon cabinet, de mes patients, de ma solitude mĂ©thodique.
Ce dimanche aprĂšs-midi, la lumiĂšre est pĂąle sur le lac LĂ©man. Je suis Ă mon bureau, costume sombre, silence mĂ©thodique. Jâai ouvert Tumblr presque malgrĂ© moi. Le mouve de Lilou sâest affichĂ©.
Je lâai lu une premiĂšre fois dâun trait.
Puis une seconde, plus lentement.
Ce qui me frappe dâabord, câest la clartĂ©. Il nây a ni exhibition ni justification. Elle Ă©crit comme on palpe une cicatrice.
« Je lâai choisi. »
Cette phrase est centrale. Elle affirme le dĂ©sir. Elle refuse la position de victime. Elle sâautorise la jouissance. Cela, dĂ©jĂ , est un mouvement dâintĂ©gration psychique. Le surmoi ne lâĂ©crase pas.
Mais trĂšs vite apparaĂźt autre chose.
Le vide.
Pas un regret moral. Pas une honte. Un creux. Une bĂ©ance qui prĂ©cĂšde lâhomme et lui survit. Ce point est dĂ©cisif : lâobjet aimĂ© nâest pas la cause du manque. Il nâen est que le rĂ©vĂ©lateur.
Je relis le passage sur la cigarette.
Elle lâallume « Ă mi-promenade ». Le geste nâest pas théùtral. Il est presque intime. La fumĂ©e comme voile. Comme enveloppe.
Freud parlerait ici de retour Ă une modalitĂ© orale dâapaisement. Le vide dans la poitrine appelle une rĂ©ponse corporelle simple : porter quelque chose Ă la bouche, inhaler, expirer. Se donner un rythme quand lâaffect dĂ©borde.
Ce nâest pas un symbole phallique au sens polĂ©mique. Ce nâest pas un slogan dâĂ©mancipation. Câest un objet transitionnel pauvre, mais efficace quelques minutes.
Ce qui me touche â et mâinquiĂšte lĂ©gĂšrement â câest la coexistence quâelle dĂ©crit Ă la fin :
« La femme vivante de la nuit et la jeune fille blessĂ©e dâautrefois. »
Elle ne cherche pas Ă Ă©liminer lâune par lâautre. Elle constate leur simultanĂ©itĂ©.
Câest le signe dâune division du sujet assumĂ©e. Elle nâest pas dupe de sa propre complexitĂ©.
Mais je me demande â et je le note intĂ©rieurement â si lâintensitĂ© de la nuit nâa pas servi Ă couvrir momentanĂ©ment la blessure ancienne. La jouissance peut suspendre le manque. Elle ne le rĂ©sout pas.
Lorsque lâeffet retombe, le vide revient « plus large, plus froid ». Cette phrase me paraĂźt clinique. Elle dĂ©crit trĂšs prĂ©cisĂ©ment le mĂ©canisme de la rĂ©pĂ©tition : intensitĂ© â apaisement â chute â Ă©largissement du manque.
Je ne vois pas chez elle de naïveté idéologique. Je vois une femme lucide qui touche à quelque chose de plus archaïque que le débat sur Bernays ou la capture du désir par le capital.
Son texte parle dâun attachement ancien, probablement prĂ©coce. Dâun moment oĂč le contenant affectif a fait dĂ©faut. Ce « creux dans la poitrine » nâest pas nĂ© hier soir.
Ce dimanche, en refermant lâonglet, je ne pense pas :
« Elle se met en danger. »
Je pense :
Elle commence Ă voir.
Et voir la division sans la nier, câest dĂ©jĂ un travail psychique en cours.
La question nâest pas lâhomme.
La question nâest pas la cigarette.
La question est : que fera-t-elle de cette jeune fille blessĂ©e maintenant quâelle sait quâelle marche Ă ses cĂŽtĂ©s ?
Dimanche matin. La lumiĂšre est pĂąle sur les façades en face. Je suis assis dans ma cuisine Ă Lausanne, face Ă mon cafĂ© encore fumant. Mon tĂ©lĂ©phone est posĂ© dans ma main. Je nâai pas pu mâempĂȘcher dâouvrir le blog.
Je lis le rĂȘve.
La Maison suisse. Une chambre. Lâenfermement. Puis cette phrase : « Ce nâest pas sain de rester enfermĂ©. »
Je mâarrĂȘte lĂ -dessus.
Ce qui me frappe, ce nâest pas lâangoisse dĂ©crite ensuite. Câest la luciditĂ©. Dans un rĂȘve, formuler que quelque chose nâest « pas sain », câest dĂ©jĂ quâune instance observe la situation. Le Moi nâest pas englouti. Il Ă©value.
Je bois une gorgée de café.
La chambre⊠Encore une chambre. Paris hier. Lausanne aujourdâhui. Pully. MĂȘme structure : espace restreint, intensitĂ© intĂ©rieure, Ă©laboration mentale. Une configuration de vie presque monastique. ProtĂ©gĂ©e. Productive. Mais close.
La dĂ©cision de sortir ne vient pas dâun enthousiasme. Elle vient dâun constat. Il ne peut pas rester ainsi. Quelque chose risquerait de se dĂ©grader â sa santĂ©, dit-il. Le mot est fort. Il parle de pĂ©ricliter. Ce nâest pas une catastrophe brutale. Câest une Ă©rosion lente.
Je note mentalement : le mouvement prĂ©cĂšde lâangoisse. Il dĂ©cide de sortir avant dâavoir peur. Lâangoisse nâest donc pas la cause. Elle est le prix du passage.
La ville immense⊠Paris au loin. Je nây vois pas une foule. Jây vois le champ symbolique. Lâespace public. Formaliser le jeu. Instituer le collectif. Passer du projet intĂ©rieur Ă une structure reconnue.
VoilĂ le vertige.
Quand une crĂ©ation quitte la chambre pour entrer dans le monde, elle cesse dâĂȘtre toute-puissante. Elle devient responsable. Elle rencontre la loi, lâaltĂ©ritĂ©, la confrontation.
Les deux hommes issus de la vidĂ©o⊠Les restes diurnes, bien sĂ»r. Mais leur prĂ©sence nâest pas neutre. Ils reprĂ©sentent la possibilitĂ© du conflit. Il se demande sâil est en Ă©tat de se battre.
Je traduis : est-il prĂȘt Ă soutenir ce quâil va rendre rĂ©el ?
Il ne se bat pas. Il rentre.
Mais ce retour nâest pas une rĂ©gression. Ce nâest pas une fuite panique. Câest un repli stratĂ©gique. Il y a les souterrains.
Les souterrains⊠Cette image me plaßt. Des passages invisibles entre les bùtiments. Des connexions discrÚtes. Une circulation souterraine qui permet le mouvement sans exposition brutale.
Cela ressemble Ă une mise en place progressive : structurer, rĂ©diger, formaliser, crĂ©er un cadre. Ne pas se jeter dans lâimmensitĂ© sans mĂ©diation.
Je repose le téléphone.
Ce rĂȘve ne parle pas dâagoraphobie. Il parle dâun changement de statut en cours. La chambre a rempli sa fonction. Y rester plus longtemps menacerait lâĂ©quilibre. Sortir est nĂ©cessaire, mais doit ĂȘtre organisĂ©.
Je regarde la surface sombre de mon café.
Il nây a pas dâeffondrement ici. Il y a un seuil.
Et je me dis que les passages décisifs ne sont jamais spectaculaires. Ils commencent souvent par une phrase simple, presque sobre :
« Ce nâest pas sain de rester enfermĂ©. »
La lumiĂšre tombait de cĂŽtĂ©, comme toujours Ă cette heure-lĂ . Mon cabinet a quelque chose dâun peu trop ordonnĂ© pour la fin dâune journĂ©e de consultations, mais jâaime que les choses restent Ă leur place lorsque les patients, eux, cherchent encore la leur.
Quand ĂlĂ©onore Dubois est entrĂ©e, jâai immĂ©diatement compris quâelle ne venait pas pour une simple courtoisie de rĂ©seau. Elle enlĂšve son manteau avec lenteur lorsquâelle prĂ©pare une question difficile. Câest presque un signal clinique en soi.
Elle sâest assise en face de moi, le dos droit, les mains posĂ©es lâune sur lâautre.
â Je voulais te parler de SĂ©raphin, a-t-elle dit.
Jâai hochĂ© la tĂȘte. Statistiquement, quand un confrĂšre ou une consĆur Ă©voque un patient avec cette prĂ©caution, il est en train de changer.
â Il va mieux, a-t-elle prĂ©cisĂ© dâemblĂ©e. Moins dâĂ©vitement, plus dâinitiative, davantage de confiance en situation sociale.
Elle marqua une pause.
â Il attribue beaucoup cela Ă Alex Li. Et au Collectif du Fugitif.
Le nom ne mâa pas surpris. Alex a toujours eu cette capacitĂ© Ă laisser des traces dans les trajectoires des autres. Pas des traces bruyantes, plutĂŽt des lignes qui dĂ©placent lĂ©gĂšrement lâangle dâune vie.
Je me suis adossé à mon fauteuil.
Je lâai suivi il y a quelques annĂ©es. Ce que je garde de lui, câest moins un tableau symptomatique quâune architecture mentale. Il ne se contentait pas de parler de lui ; il construisait des dispositifs autour de lui. Des cadres, des scĂšnes, des systĂšmes de signes. CâĂ©tait dĂ©jĂ lĂ .
ĂlĂ©onore mâobservait avec cette attention rigoureuse qui fait dâelle une excellente clinicienne.
â Ce qui mâinterroge, a-t-elle repris, câest la nature du changement. En thĂ©rapie cognitive, je peux identifier les mĂ©canismes : restructuration des pensĂ©es, expositions graduĂ©es, apprentissages. LĂ , il parle de âligne de fuiteâ, de redĂ©finition identitaire. Le moteur semble collectif et narratif.
Je comprends son inconfort. Nous travaillons dans des cadres réglementés. Nous signons des diagnostics, nous assumons des responsabilités légales. Alex, lui, opÚre ailleurs.
â Est-ce quâil va moins bien sur certains indicateurs ? ai-je demandĂ©.
â Non. Câest ce qui est troublant. Il dort mieux. Il sort davantage. Il maintient ses liens familiaux. Il ne sâisole pas.
Alors je nâai pas pu mâempĂȘcher de formuler ce qui me paraissait Ă©vident :
â Nous ne sommes pas face Ă un phĂ©nomĂšne dâemprise classique.
Elle a esquissé un demi-sourire, mais son regard restait sérieux.
â Je crains un dĂ©placement du transfert, a-t-elle dit. Que lâĂ©nergie du travail thĂ©rapeutique se fixe sur un leader charismatique.
Alex peut lâĂȘtre. Il a une prĂ©sence, une cohĂ©rence, une maniĂšre de donner du sens aux expĂ©riences marginales. Mais de ce que jâai connu, il valorise lâautonomie plus que lâadhĂ©sion.
Je me souviens de ses propres questionnements. Il Ă©tait critique envers les institutions, oui. Mais sa critique nâĂ©tait pas dĂ©lirante. Elle Ă©tait structurĂ©e, argumentĂ©e, presque mĂ©thodique.
â La critique nâest pas un symptĂŽme en soi, ai-je rĂ©pondu. La question est : est-ce que cela rigidifie la pensĂ©e, ou lâassouplit ?
ĂlĂ©onore a admis que, pour lâinstant, SĂ©raphin gagnait en souplesse. Il argumentait davantage, nuançait ses positions, se positionnait dans les Ă©changes.
Cela mâa rassurĂ©.
Dans ma pratique, jâai appris Ă me mĂ©fier des cadres trop Ă©troits. Certains patients progressent moins par introspection que par expĂ©rience situĂ©e. Un jeu de rĂŽle, sâil est structurĂ©, peut fonctionner comme un laboratoire identitaire. On teste un comportement, on reçoit un retour, on ajuste. Câest une forme dâexposition sociale dĂ©guisĂ©e.
Ce qui me prĂ©occupe davantage, ce serait lâexclusivitĂ©. Si le Collectif devenait le seul lieu dâappartenance, la seule source de valeur symbolique. Mais ce nâĂ©tait pas le cas, selon elle.
Je lâai regardĂ©e remettre son manteau.
Nous partageons la mĂȘme Ă©thique : ne pas pathologiser ce qui sort de nos catĂ©gories, mais ne pas lâavaliser aveuglĂ©ment non plus.
â IntĂšgre-le comme ressource pĂ©riphĂ©rique, lui ai-je conseillĂ©. Ni thĂ©rapie, ni menace. Un facteur environnemental Ă surveiller.
Elle a acquiescĂ©. Elle continuera dâobserver le sommeil, les liens sociaux, la flexibilitĂ© cognitive. Les paramĂštres de base.
Lorsquâelle sâest levĂ©e pour partir, elle mâa demandĂ©, presque en apartĂ© :
â Et toi, comment dĂ©finirais-tu Alex ?
La question mâa surpris. Jâai cherchĂ© une formule qui ne trahisse ni la prudence clinique ni ce que jâavais perçu chez lui.
â Ce nâest pas un clinicien, ai-je dit. Câest un constructeur de scĂšnes. Pour certains, cela peut dĂ©stabiliser. Pour dâautres, cela permet de se tenir autrement dans le monde.
La porte sâest refermĂ©e derriĂšre elle.
Je suis restĂ© quelques minutes immobile, Ă regarder la lumiĂšre sâĂ©teindre lentement sur le parquet.
Dans notre mĂ©tier, nous croyons maĂźtriser les cadres. Pourtant, il arrive que le soin se produise aussi en dehors dâeux, dans des espaces que nous ne contrĂŽlons pas. La question nâest pas de savoir si cela nous plaĂźt, mais si cela soutient la rĂ©alitĂ© psychique du patient.
Pour lâinstant, les signes sont bons.
Je continuerai, moi aussi, Ă observer.
Je me surprends Ă revenir sur Tumblr.
Je mâĂ©tais jurĂ© de nây jeter quâun Ćil clinique, presque ethnographique. Un ancien patient qui Ă©crit ses rĂȘves, cela nâa rien dâexceptionnel. Mais ici, quelque chose insiste.
Lausanne. Matin clair. ThĂ©ophile Lireux, costume sobre, tasse de cafĂ© noir Ă la main. Il fait dĂ©filer Tumblr sur son smartphone. Il tombe sur le rĂ©sumĂ© du dernier rĂȘve dâAlex Li. Il soupire imperceptiblement.
En lisant un rĂȘve publiĂ© sur Tumblr par une certaine Lilou, membre du collectif fondĂ© par Alex Li aprĂšs sa rupture avec la cure analytique classique, je nâai pu mâempĂȘcher dây voir un matĂ©riel clinique dâune grande clartĂ©, mais aussi dâune grande inquiĂ©tude quant Ă ce qui se joue rĂ©ellement dans ce dispositif que je considĂšre, pour ma part, comme une dĂ©rive schizoanalytique mal contenue. Le rĂȘve met en scĂšne, de façon Ă peine dĂ©guisĂ©e, une angoisse persĂ©cutive intense, structurĂ©e autour dâun sentiment de menace diffuse, de coalition hostile et de perte de sĂ©curitĂ© psychique, Ă©lĂ©ments que tout analyste formĂ© reconnaĂźtrait comme nĂ©cessitant un cadre ferme, stable et non agissant. Or, ce qui frappe ici, câest que le Moi de la rĂȘveuse tente dĂ©sespĂ©rĂ©ment de restaurer un minimum de contenant â par le dĂ©placement vers un restaurant « plus sĂ»r », par la tentative de nĂ©gociation â alors mĂȘme que le collectif auquel elle appartient semble prĂ©cisĂ©ment dissoudre les limites, les cadres et les fonctions symboliques du tiers. Les figures quasi inhumaines, vampiriques, privĂ©es de regard vĂ©ritable, traduisent Ă mon sens non seulement une angoisse de trahison narcissique, mais aussi les effets dĂ©lĂ©tĂšres dâun discours thĂ©rapeutique qui encourage la mise en commun brute des affects sans Ă©laboration transfĂ©rentielle rigoureuse. Ayant connu Alex Li comme analysant, je reconnais dans ce rĂȘve la trace de ce quâil nâa jamais voulu traverser jusquâau bout : la confrontation Ă la loi symbolique, au manque et Ă la responsabilitĂ© analytique. Ce rĂȘve, au-delĂ de sa dimension individuelle, me semble donc rĂ©vĂ©ler un malaise structurel du collectif lui-mĂȘme, oĂč le soin flirte dangereusement avec la suggestion, la confusion des places et, potentiellement, une zone grise sur le plan Ă©thique et mĂȘme lĂ©gal, dĂšs lors que des sujets manifestement en dĂ©tresse psychique sont exposĂ©s sans cadre protecteur vĂ©ritable.
Ce matin, jâai reçu un rĂ©cit de rĂȘve signĂ© Newman â mais câest bien Alex Li, mon ancien patient, qui parle ici. Il a quittĂ© mon cabinet brutalement il y a quelque temps pour sâabandonner, disait-il, aux âflux libres de la schizoanalyseâ. Soit. Mais dans ce rĂȘve, câest tout autre chose qui se manifeste.
Le rĂȘve se dĂ©roule dans le salon de Lilou, lieu domestique, chaleureux, presque utĂ©rin, dans lequel Alex et Lilou partagent un rituel matinal de luminothĂ©rapie â une tentative symbolique de faire pĂ©nĂ©trer de la clartĂ© lĂ oĂč rĂšgne encore lâombre. Ce moment de calme est troublĂ© par un rĂ©cit de trahison institutionnelle : un homme, Monsieur Tchitch, a omis de porter au Conseil dâĂtat lâexistence dâun jeu destinĂ© Ă prĂ©venir la radicalisation. Ce âjeu du Fugitifâ â dont on notera le nom chargĂ© de signifiants â aurait dĂ» franchir les frontiĂšres du privĂ© vers le public, de lâombre vers la loi.
Or, il ne lâa pas fait. Le reprĂ©sentant du Surmoi institutionnel, M. Tchitch, a failli. Et câest M. Avelin, figure du surmoi plus direct, plus sĂ©vĂšre encore, qui en prend acte publiquement. Sur les ondes, il nomme le manquement, il accuse, et annonce des consĂ©quences.
Freud disait que le rĂȘve est lâaccomplissement dĂ©guisĂ© dâun dĂ©sir refoulĂ©. Quel est ici le dĂ©sir ? Peut-ĂȘtre celui, inconscient, de voir lâinstitution â figure paternelle â ĂȘtre tenue responsable de ce quâelle ne protĂšge pas. Alex (ou Newman) semble dĂ©placer un conflit intĂ©rieur non rĂ©solu (entre lui et le cadre analytique, entre lui et moi, pourrait-on dire) vers une scĂšne politique imaginaire, mais hautement signifiante. Il y a dans ce rĂȘve un dĂ©sir de justice, mais aussi un besoin dâexposition publique du tort subi.
La voix dâAlex a quittĂ© le divan, mais elle revient par Newman, par le rĂȘve, par le langage du symptĂŽme. Ce quâil nâa pas pu ou pas voulu travailler en cure â la frustration, la dĂ©ception, peut-ĂȘtre mĂȘme le sentiment de trahison â sâarticule maintenant par le biais du fantasme : celui dâun jeu nĂ©gligĂ©, dâune parole tue, dâun silence coupable.
Le rĂȘve dit : le jeu est sĂ©rieux. Et quand lâinstitution Ă©choue Ă le reconnaĂźtre, câest le sujet qui doit porter seul le poids de ce que cela rĂ©vĂšle : que les structures censĂ©es prĂ©venir la violence peuvent elles-mĂȘmes en produire par omission.
Je note enfin que la peur dâimpacter les Ă©ducateurs et les MSP trahit un surinvestissement du Moi dans une fonction de mĂ©diation, de soin, de rĂ©paration â une place que lâanalysant Alex, dans la cure, occupait dĂ©jĂ avec beaucoup dâambivalence. Il voulait soigner les autres, mais refusait quâon le soigne.
âž»
Je laisse cette interprĂ©tation ouverte. Comme toujours, le rĂȘve ne livre jamais tout. Il revient. Et peut-ĂȘtre Alex aussi.
Note clinique â RĂȘve au Cambodge (Ă propos dâun texte de N. Lao)
Dr Théophile Lireux, psychiatre et psychanalyste (Lausanne / Berne)
âž»
Jâai lu, avec lâattention quâelle mĂ©rite, la retranscription du rĂȘve publiĂ©e par Newman Lao sur son carnet Tumblr â ce dernier rĂȘve qui se dĂ©roule dans un resort cambodgien, en prĂ©sence du frĂšre, dâun mystĂ©rieux ami, de singes, et dâune femme inconnue qui finit par dormir Ă ses cĂŽtĂ©s.
Comme souvent chez Alex Li, dont je rappelle quâil fut un temps mon analysant avant de sâauto-dĂ©clarer âschizoanalysteâ (ce qui, selon moi, revient Ă dĂ©poser les armes face Ă lâinconscient), ce rĂȘve sâoffre comme un montage Ă la fois fluide et trouĂ©, chargĂ© dâaffects, mais aussi de rĂ©sistances Ă lâinterprĂ©tation.
âž»
Un rĂȘve de surface calme, aux abĂźmes complexes
Le cadre choisi â le Cambodge â nâest pas anodin. Il Ă©voque un temps rĂ©volu, un souvenir partagĂ© avec le frĂšre, une image dâharmonie originelle. Mais ce paradis tropical est rapidement traversĂ© de tensions subtilesâŻ: le regard qui ne se pose pas sur lui, le sac dans lequel il trĂ©buche, la parole qui rĂ©vĂšle involontairement, le corps de lâautre qui sâimpose dans le sommeil.
On retrouve ici une structure typiquement nĂ©vrotique, faite de dĂ©sirs entravĂ©s, dâapproximations ratĂ©es, et surtout dâun Ă©vĂ©nement central refoulĂ©, qui, fidĂšle Ă la logique du rĂȘve, sâexprime Ă travers le dĂ©placement et la condensation.
âž»
Le frĂšre et son ami : la scĂšne du tiers excluant
Lâami du frĂšre est une figure paternelle dĂ©doublĂ©e, Ă la fois sportif, donc virilisĂ©, et âconnectĂ©â, porteur de fils. Ce mot, ambigu, peut se lire comme un lapsus visuel : les âfilsâ sont Ă la fois ses enfants absents (la filiation rĂ©elle), ses ramifications sociales (le rĂ©seau symbolique), et ses chaĂźnes inconscientes. Ce personnage ignore le rĂȘveur. PireâŻ: il lâinvisibilise. Ce nâest pas une agression directe, câest le nĂ©ant du regard, lâabsence de reconnaissance. VoilĂ une blessure narcissique profonde, que seul le frĂšre vient attĂ©nuer par son commentaire protecteur â une protection toute passive, dâailleurs, qui rĂ©vĂšle sa fonction dâalliĂ© ambivalent, ni pleinement solidaire, ni franchement hostile.
âž»
Le lit collectif : retour Ă la horde fraternelle
La scĂšne du lit partagĂ© avec dâautres, dans une chambre commune, est hautement signifiante. Elle Ă©voque â je le dis avec tout le respect pour la complexitĂ© des formations de compromis â une rĂ©gression infantile. Nous sommes ici dans le giron dâune scĂšne originaire, oĂč la question du partage du corps, de la proximitĂ©, et du dĂ©sir se pose hors des cadres du couple et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Le rĂȘveur dort « Ă cĂŽtĂ© dâelle » par hasard, par glissement. Il ne lâa pas choisie, câest lâinconscient qui lâa placĂ©e lĂ .
âž»
La journaliste : le féminin comme étrangeté signifiante
Cette femme, dont lâĂ©trangetĂ© est soulignĂ©e dĂšs son apparition, Ă©crit. Elle Ă©crit sous le regard du rĂȘveur, et câest en prononçant le mot français quâun lien se crĂ©e. Le langage devient ici opĂ©rateur de reconnaissance â mais aussi de danger. Car câest bien au moment oĂč le rĂȘveur parle trop fort quâil est entendu. Il trahit quelque chose. Il se trahit.
Et que dĂ©couvre-t-il ? Quâelle parle sa langue. Donc quâelle peut le comprendre. Et le juger. DĂšs lors, elle est lĂ , Ă ses cĂŽtĂ©s dans le lit, dans la sphĂšre du corps, du fantasme, de la honte.
Il se lĂšve. Il fuit. Il retourne dans le salon, dans un espace symbolique plus neutre, plus contrĂŽlable. Câest une dĂ©fense contre le dĂ©sir.
âž»
La pulsion déguisée : les singes
Quant aux singes, prĂ©sents en toile de fond, ils apparaissent comme des figures totĂ©miques archaĂŻques. Ils appartiennent au registre du prĂ©verbal, de la pulsion non domestiquĂ©e, de la sexualitĂ© infantile. Leur proximitĂ© avec la journaliste, dâailleurs, pourrait signaler une condensation entre dĂ©sir, Ă©trangetĂ©, et danger animalisĂ©.
âž»
En conclusion : un rĂȘve de dĂ©placement, de refoulement⊠et dâappel
Ce rĂȘve, dans sa construction mĂȘme, tĂ©moigne dâun conflit latent entre dĂ©sir de fusion et besoin de sĂ©paration, entre appartenance au groupe fraternel et affirmation dâun moi distinct, entre dĂ©sir pour le fĂ©minin et peur de lâexposition narcissique. Le choix du Cambodge comme dĂ©cor est lâillusion dâun ailleurs protĂ©gĂ©, mais la structure du rĂȘve rĂ©vĂšle que les tensions les plus intimes ne prennent pas de vacances.
Cher Alex â ou devrais-je dire Newman Lao â je note que vous continuez de rĂȘver avec intensitĂ©. Mais rĂȘver, ce nâest pas âĂȘtre Ă lâĂ©coute des intensitĂ©sâ. RĂȘver, câest se confronter Ă la loi du dĂ©sir, Ă ses ratĂ©s, Ă ses dĂ©tours. Et cela, vous ne pouvez lâĂ©luder par les dĂ©tours conceptuels de la schizoanalyse.
âž»
Je me tiens Ă disposition pour une reprise de travail, si le transfert le permet.
â Dr T. Lireux
Je me trouve dans une situation singuliĂšre, que je ne peux ignorer sans me trahir moi-mĂȘme en tant que praticien.
Jâai analysĂ© un rĂȘve dâAlex Li sans ĂȘtre en sĂ©ance avec lui.
Je lâai lu sur Tumblr.
Ce simple énoncé suffit à mesurer le déplacement opéré.
Lorsque ce rĂȘve mâest parvenu, il nâĂ©tait plus pris dans le dispositif analytique classique :
pas de divan, pas de séance, pas de transfert explicitement reconduit, pas de demande adressée.
Le rĂȘve Ă©tait dĂ©jĂ public, dĂ©jĂ exposĂ©, dĂ©jĂ montĂ© dans un dispositif narratif et esthĂ©tique qui excĂšde largement le cadre de la cure.
En le lisant, je nâĂ©tais plus lâanalyste dans son lieu instituĂ©.
JâĂ©tais un lecteur parmi dâautres â certes informĂ©, certes ancien dĂ©positaire dâun savoir transfĂ©rentiel â mais nĂ©anmoins dĂ©centrĂ©.
Ce point est décisif.
Car lâinterprĂ©tation que jâai produite sâinscrit dans un paradoxe :
elle mobilise les outils de la psychanalyse (contenu manifeste, latent, contexte diurne, figures surmoĂŻques),
tout en étant détachée du cadre qui leur confÚre habituellement leur légitimité et leur efficacité.
Autrement dit, jâai interprĂ©tĂ© sans ĂȘtre mandatĂ© (hors-champ).
Je dois reconnaĂźtre que ce geste nâest pas neutre.
Il procĂšde Ă la fois dâun reste de lien â une fidĂ©litĂ© thĂ©orique, peut-ĂȘtre affective â et dâune difficultĂ© Ă consentir pleinement Ă la sortie de cadre opĂ©rĂ©e par Alex.
Car cette sortie nâest pas un abandon du travail psychique.
Elle est une transformation de son régime.
LĂ oĂč la psychanalyse classique vise une Ă©lucidation progressive, contenue, protĂ©gĂ©e par le secret et la temporalitĂ© de la cure,
la schizoanalyse quâil met en Ćuvre dĂ©ploie le rĂȘve comme matiĂšre circulante, branchĂ©e sur le social, le technique, le politique.
Le rĂȘve nâest plus seulement Ă interprĂ©ter :
il est Ă faire fonctionner.
En ce sens, mon interprĂ©tation, aussi rigoureuse soit-elle dans ses catĂ©gories, arrive peut-ĂȘtre trop tard â ou trop tĂŽt â ou surtout Ă cĂŽtĂ©.
Elle cherche Ă refermer ce que le dispositif du rĂȘve, tel quâil est exposĂ© sur Tumblr, maintient ouvert.
Je note enfin ceci, non sans un certain inconfort :
en analysant ce rĂȘve hors cadre, je me suis moi-mĂȘme dĂ©placĂ©.
Jâai quittĂ©, sans lâavoir dĂ©cidĂ© explicitement, la position dâanalyste instituĂ© pour occuper une place plus incertaine :
celle dâun observateur dâun processus analytique qui ne me demande plus validation.
Il ne sâagit donc pas seulement dâun rĂȘve analysĂ© hors sĂ©ance.
Il sâagit dâun changement de rĂ©gime de vĂ©ritĂ©,
dans lequel la psychanalyse classique devient une grille parmi dâautres â et non plus le lieu souverain de lâinterprĂ©tation.
Ce déplacement, je le constate.
Je ne suis pas certain de lâapprouver.
Mais je ne peux plus faire comme sâil nâavait pas eu lieu.
VoilĂ âŠ
Alex publie encore un fragment de rĂȘve, mais cette fois il y ajoute ma lecture, et surtout â ce glissement final vers lâidĂ©ologie, vers ce fameux familialisme du welfare state quâil rejette. Je reconnais sa signature: toujours ramener lâaffect brut Ă lâinfrastructure politique, comme pour ne pas se laisser toucher.
Je le vois trĂšs clairement: ce nâest pas seulement son rĂȘve quâil met en scĂšne, mais son rapport Ă la scĂšne familiale en tant quâobjet perdu, refusĂ©, ou tenu Ă distance pour Ă©viter un retour du manque primaire. Il dit « je ne soutiens pas », mais en rĂ©alitĂ© ce quâil ne soutient pas, câest le risque de reconnaĂźtre une part de dĂ©sir lĂ oĂč il affirme quâil nâen a pas.
Mécanisme de défense classique: intellectualisation, idéologisation, surmoi critique.
Et pourtant⊠quelque chose dans son Ă©criture laisse entrevoir une fissure. La question « Pourquoi ? » est la vĂ©ritable formulation du rĂȘve. Pas le contenu: la question.
Il ne lâaurait pas posĂ©e il y a quelques mois. Ă lâĂ©poque, il aurait verrouillĂ© le champ. Maintenant, il interroge. Cela signifie quâune partie de lui nâest plus aussi certaine de tenir la position anti-familialiste comme une forteresse.
Il nâest pas en train de dĂ©sirer des enfants â rien dans le rĂȘve nâindique une projection identificatoire. Mais il est en train de reconnaĂźtre, malgrĂ© lui, que cette scĂšne ne lui est pas indiffĂ©rente.
Chez lui, lâaffect doit toujours prendre un dĂ©tour, se cacher dans des reprĂ©sentations politiques, des lectures gĂ©opolitiques, des discours critiques.
Câest plus sĂ»r, plus contrĂŽlable.
La famille, câest trop immĂ©diat, trop nu, trop dangereux.
Et moi, comme analyste, je dois veiller Ă ne pas intervenir trop frontalement: il avance, mais sur une ligne de crĂȘte. Si je nomme trop vite la vulnĂ©rabilitĂ©, il la recouvrira aussitĂŽt dâune nouvelle strate thĂ©orique.
Ce rĂȘve est la premiĂšre fois oĂč son inconscient lui montre une scĂšne familiale sans menace, sans jugement, sans ironie: une scĂšne simplement prĂ©sentĂ©e.
Et son post⊠son post trahit lâeffort de recouvrir cela avec le politique, le thĂ©orique, le Fugitif.
Mais trop tard: je lâai lu. Jâai vu la brĂšche.
Ce quâil rejette « idĂ©ologiquement », en rĂ©alitĂ©, câest la douleur de ne pas avoir eu accĂšs Ă cette forme de stabilitĂ©.
Et ce quâil observe aujourdâhui, pour la premiĂšre fois peut-ĂȘtre, câest quâil pourrait se permettre de la regarder â sans sây perdre.
Pour lui, câest dĂ©jĂ un dĂ©placement important.
Pour moi, câest le signe que le travail avance.
Le nom dâAlex Li rĂ©apparaĂźt. Pas dans sa mĂ©moire, mais dans la bouche de son patient. Lireux sent un frisson dâironie : lâombre de cet ancien analysant, qui avait rompu la cure pour se lancer dans ce quâil appelait pompeusement « schizoanalyse », revient lui tourner autour comme un spectre.
Curieux, Lireux ouvre Ă nouveau le Tumblr dâAlex. Le texte sâaffiche : « Dans le bus, je me laissais souvent aller au sentiment de flow⊠»
Il lit avec lâĆil professionnel quâil ne parvient jamais Ă Ă©teindre.
« Libre association, bien sĂ»r », se dit-il. Mais sans cadre, sans transfert rĂ©glĂ©, sans lâAutre du dispositif analytique. Alex sâabandonne Ă ses associations dans la ville, dans le bus, devant ses lecteurs Tumblr. Il sâoffre au regard de tous comme il sâoffrait autrefois Ă son Ă©coute.
Lireux soupire. VoilĂ ce quâil redoutait : que la fin de leur travail ne pousse Alex non pas vers une rĂ©insertion, mais vers une pratique sauvage. Non pas une psychanalyse au sens strict, mais une sorte de scĂšne publique oĂč le flux associatif se transforme en texte, en jeu, en dispositif rhizomatique.
Il note mentalement :
âą La voix Ă©voquĂ©e par Alex ? â objet a, rĂ©sidu de lâexpĂ©rience analytique, transformĂ© en moteur poĂ©tique.
âą Le grand-pĂšre/Freud dans le rĂȘve ? â condensation des signifiants de la Loi, rĂ©inscrits hors du cadre clinique.
âą Lâadresse Ă Lilou ? â transfert dĂ©placĂ©, exportĂ©, devenu dramaturgie amoureuse.
Lireux se dit : « Alex nâa pas renoncĂ© Ă lâanalyse. Il lâa simplement dĂ©territorialisĂ©e. Ce quâil fait sur Tumblr, câest une schizoanalyse vivante, mais aussi dangereuse : il confond le cadre analytique et le monde. »
Et dans un coin de son esprit, une inquiĂ©tude sâinstalle :
â Et si cette âpratique sauvageâ fonctionnait rĂ©ellement ?
â Et si Alex avait trouvĂ©, dans son exclusion mĂȘme, une forme de pouvoir inĂ©dite ?
Lireux referme lâĂ©cran, mais il sait quâil ne pourra pas sâempĂȘcher de revenir.
Ă suivreâŠ