Je conseille vivement de regarder les scènes à la fin de la critique pour bien suivre cette dernière.
Laura Palmer, lycéenne dans la ville de Twin Peaks est retrouvée morte. La ville d'apparence calme et sans problèmes accueille alors l'agent spécial du FBI Dale Cooper venu résoudre ce meurtre mystérieux.
Je scinderai l'analyse en trois parties pour les trois saisons mais je me focaliserai davantage sur la seconde saison qui se prête davantage à l'argumentation que je veux mener. En effet, la saison deux est vue par tout le monde (dont David Lynch et Marc Frost) comme moyenne alors que c'est sans aucun doute le plus grand chef d'oeuvre jamais réalisé. Il s'agira donc de montrer en quoi.
Du soap opera au bouleversement cinématographique
Twin Peaks peut être vu comme un soap opera, on suit l'histoire de différents personnages au sein d'une communauté restreinte (les habitants de Twin Peaks) avec des personnages typifiés : Bobby est le rebelle au grand cœur, James et Donna sont amoureux mais James sortait avec Laura, la meuilleure amie de Donna, Andy est le policier maladroit, Hawk le policier indien, Albert l'agent du FBI cynique etc. Bref, tous les personnages sont a priori restreints à une fonction déjà annoncée par leurs propres caractéristiques. On retrouve l'humour lynchien puisque ces personnages suivent un soap opera « Invitation to love » qui est d'un ridicule succulent : il y a déjà la critique ici d'un genre de séries qui se faisaient à l'époque en grandes pompes. J'y reviendrai plus tard, mais déjà le fait que ce show télévisé ne se retrouve pas dans la saison 2 montre que cette dernière se détache d'une certaine légereté.
Bien que les personnages soient typifiés, Lynch arrive finalement à faire d'eux les personnages les plus intéressants de l'histoire du cinéma avec un don pour rendre leurs interactions d'une humanité sans bornes. C'est par cette typification que le spectateur va pouvoir être sensible aux situations des personnaes : au fur et à mesure, on comprend que les secrets, les désirs nourrissent la personnalité de ces personnages qui ne sont plus alors des images-types qu'on retrouverait partout mais de réels humains, dont les actions sont mues par toute cette face cachée qui, au fil des épisodes va évoluer pour passer de chrysalide à papillon dans la saison 2 : par exemple, Audrey qui est vue comme une chipie bourgeoise dans la saison 1 voit son personnage évoluer vers une personnalité bien plus complexe avec une fragilité enracinée dans le manque de marques d'amour montrées par son père, Ben Horne. Ce dernier, vu comme le magnat de la ville va pouvoir converger vers une humilité et une réelle profondeur dans la disgrâce avec le souvenir de sa mère et de son enfance, où tout était plus simple et heureux. Cette évolution des personnages, du cliché à l'humain, n'a jamais été aussi bien montrée dans le cinéma. Ce n'est plus un soap opera mais un réel bouleversement dans le monde des séries : les ingrédients du cinéma se retrouvent dans cette œuvre à travers le génie lynchien. L'histoire évolue lentement mais s'enrichit au fur et à mesure comme aucun film ou aucune série n'avait réussi à le faire. Ce bouleversement passe par différentes variables qu'il convient d'analyser.
Avant d'analyser la saison 1, 2 et 3 ; il est nécessaire de le faire pour le pilote. Ce dernier annonce un des projets les plus ambitieux du cinéma : une trentaine d'épisodes sur le meurtre d'une lycéenne dans une petite bourgade à la frontière canadienne. Le pilote annonce le mythe, montre tous les enjeux de la série et sa profondeur dès les premières minutes. Personnellement, je n'avais jamais ressenti de frissons au cinéma depuis mon initiation à ce domaine artistique et Twin Peaks a réussi à me toucher dès le début. Le pilote est les racines, le début de la ramification de l'histoire d'une ville touchée par un meurtre : on nous annonce dès le début le bouleversement que Twin Peaks va amener.
Le pilote s'ouvre sur la découverte du corps de Laura Palmer, trouvé par Pete Martell, pêcheur aguerri, la police arrive et, Lynch mêle déjà l'humour au tragique : Andy, en voyant le corps s'effondre et pleure, il doit évacuer les lieux alors qu'il ne connaissait pas la victime son extrême sensibilité est ici à portée humoristique, humour annihilé lorsque la bâche qui recouvre le corps va être levé : les notes les plus magiques d'Angelo Badalementi commence à résonner, prennent de l'ampleur au moment où les policiers se rapprochent du corps et au moment où ils ouvrent le paquet pour révéler l'identité de la personne tuée, la musique ne fait qu'un avec l'image-clé de la série, le visage blême de Laura Palmer. Les touches du piano se font de plus en plus pressantes, les exclamations du médecin Hayward et du policier Truman « This is Laura ! » amènent la sensation de tragique qui est d'une force rare.
Dix minutes plus tard, second frisson : Leland Palmer, le père de Laura est l'avocat de Ben Horne, gérant du Grand North Hotel, sa femme, Sarah est au foyer. Sarah n'a pas vu Laura rentrer cette nuit, elle doit être avec Bobby, son copain : Sarah appelle la mère de Bobby mais Bobby est à l'entraînement, Laura est partie de chez lui en début de soirée. Sarah, plus inquiète appelle l'entraîneur de Bobby mais ce dernier lui dit que Bobby n'est pas à l'entraînement aujourd'hui. Par ces coups d'appel, la tension monte (le spectateur sait déjà que Laura est morte, il a alors de la pitié pour la mère inquiète, il ne peut rien faire) et elle appelle alors son mari Leland, ce dernier la rassure au téléphone, elle doit être avec Donna tout simplement. Mais, pendant qu'il la rassure, des sirènes de police se font entendre à l'extérieur de l'hôtel, Leland les entend et voit l'agent Truman arriver il s'arrête donc de parler au téléphone. Sarah lui demande ce qu'il se passe mais Leland reste scotché sur le policier qui arrive vers lui : le silence du père avec l'attente pleine d'anxieté de la mère semble intenable. Sarah se fait plus pressante, presque hystérique, et elle parvient à entendre de l'autre côté du téléphone Truman qui annonce « I'm sorry Leland...please come with me » alors le cri de désespoir de Sarah crève le silence et emplit toute la scène. Aucun film n'a réussi pareille tension et tristesse devant la mort d'un enfant, si ce n'est celle de Barry Lyndon. Dès le début du pilote, on a donc des scènes qui rivalisent avec les plus belles scènes du cinéma.
Rebelote quelques minutes plus tard quand la mort de Laura est annoncée au lycée, la chaise vide alerte Donna et James et le directeur, s'effondre en lisant le communiqué. On voit déjà que Twin Peaks s'éloigne du soap opera en mettant en valeur l'humain, en alliant le tragique au comique avec un onirisme d'une pureté rare (qui évoluera dans la saison 2).
La saison 1 reprend le pilote et la résolution du crime avance : on se rend compte que Laura n'était pas un ange mais se droguait (venue par le Canada, achetée par Bobby), se prostituait etc, on soupçonne dans un premier temps, Bobby, puis James l'amant etc. Je ne m'attarde pas sur la résolution du crime. Cette saison, plus courte que la suivante (trois fois moins longue) suit une trame assez classique (la résolution du crime est au premier plan), ce qui ne perturbe pas les spectateurs, bien que certaines scènes d'ores et déjà extravagantes font leur apparition avec des mystères qui commencent à s'accumuler : Sarah a des visions d'un homme sale, aux cheveux gras qui sent l'huile d'essence et qui semble lié au meurtre de Laura. Il apparaît occasionnellement mais est connu de Mike, un manchot vendeur de chaussures qui, sous l'emprise de drogue, se dira être l'ancien compagnon de Bob (le clochard/l'homme des visions de Sarah) qui tuaient ensemble avant qu'ils ne se séparent. Personne ne l'a vu hormis Sarah et le manchot drogué. De plus, la forêt semble mystérieuse (la dernière scène du pilote était un homme qui trouvait le cœur brisé de Laura, enterré dans la forêt), sujet qui sera approfondi dans la saison 2. Dans cette saison, les personnages évoluent vers des personnalités plus complexes qui seront pleinement réalisées dans la saison 2. Mais l'élément que j'aimerais développer ici, c'est davantage le rôle de la tragi-comédie et de l'onirisme qui permet à Twin Peaks de s'élever au rang de chef-d'oeuvre.
Comme nous l'avons vu pour le pilote, le génie de Twin Peaks est de mêler le rire aux larmes : je m'appuierai ici sur la scène de l'enterrement de Laura. Toute la ville y est, avec les tensions qui émergent entre les personnages : Bobby sait que James était l'amant de Laura par exemple. Leland est complètement effondré depuis la mort de sa fille et, au moment où le cercueil descend, ne pouvant se contenir, il se jette sur le cercueil en hurlant à la mort « Laura ! », mais il casse le mécanisme qui fait descendre le cercueil et la scène, tragique à souhait, devient également extrêmement comique puisque Leland, effondré, monte et descend avec le cercueil. On a de la pitié pour Leland, on comprend sa peine, mais le fait de voir cette scène loufoque permet de faire naître de nouvelles sensations au spectateur. Shelly Johnson, serveuse au R&R Diner (le restaurant phare de la ville) racontera cette scène en se moquant de Leland : l'envie de l'étrangler est présente chez le spectateur, il est conscient du deuil que porte le père et son indignation devant les railleries de Shelly montre cela parfaitement. D'ailleurs, la saison 1 c'est la cristallisation des personnages dans une personnalité plus complexe que le soap opera mais qui tient toujours des attributs donnés au début : Shelly se moque ici, preuve d'une immaturité mais est également la femme d'une petite frappe, Leo Johnson qui va devenir un réel élément tragique dans la saison 2 ; de même, Bobby est toujours vue comme une petite canaille, mais laisse entrevoir une fragilité (lors de l'interrogatoire il dira « I couldn't kill her, I loved her ! ») qui se développera dans la saison 2, il en est de même pour tous les autres personages...
Hormis cet aspect, c'est l'onirisme qui fait la singularité de Twin Peaks dans le monde des séries. Je pense ici à la scène du cinquième épisode où l'agent Dale Cooper et le reste de la police locale retrouvent dans la forêt la cabane où a été attachée et violée Laura. Un film ou une série classiques seraient allés directement au but : ils trouvent la cabane, ils y entrent avec précaution, ils cherchent des indices, ils en trouvent un et puis fin de la scène. Ici, c'est bien plus que ça. La scène débute dans la forêt et dans l'air plane un morceau de musique, Into the night de Julee Cruise. C'est par la musique qu'ils retrouvent la cabane (un autre sens donc que la vue) et Lynch prend son temps pour les y amener : de gros plans magnifiques sur ce qui semble être une corneille, ombre dans le bleu azur du ciel et la musique planante donne une profondeur et une beauté onirique qui n'est propre qu'aux œuvres de David Lynch. D'ailleurs, c'est en partie grâce à la musique que Twin Peaks arrive à porter cette singularité et ceci se renforcera avec la saison 2.
Beaucoup ont apprécié la saison 1 car elle ne déroutait pas le spectateur dans le fil directeur de l'histoire, toute personne sensible était touchée par la profondeur (compréhensible) des personnages et également les personnages vraiment singuliers qui rompaient avec les images-types des autres séries télévisées (Nadine par exemple). Elle permet l'évolution des personnages sans rompre complètement avec leur situation initiale (que fera la saison 2 et encore plus la saison 3). Mais ce qui fait que Twin Peaks soit Twin Peaks, c'est la saison 2, et trop peu l'ont compris malheureusement.
Pour des raisons financières et d'audience, les producteurs ont exigé de Lynch à ce qu'il révèle l'identité du tueur le plus rapidement possible. Puis, une fois que cela a été fait, la part d'audience a chuté, Lynch s'est détourné du projet et la suite a été renié par les fans, Lynch et la critique. Seulement, le génie de Twin Peaks ne vient pas de l'enquête policière mais de l'évolution du micocosme que forme la ville de Twin Peaks et le mystère qui l'entoure. Trop peu ont vu que Twin Peaks se basait sur cela et non pas sur la résolution du crime, dès lors, uen fois celle-ci réalisée, ils n'ont pas vu l'intérêt de continuer la série. Or, la magnificience de cette œuvre se passe dans cette saison 2. Sans exagération, la saison 2 (avec la saison 3) est bien au-dessus de tous les films et séries jamais réalisés, c'est selon moi l'idéal de ce genre artistique, le graal du cinéma. Ce n'est plus une simple révolution dans le monde des séries ; mais la meilleure chose qui existe au cinéma. Pour montrer cela, je vais m'appuyer sur l'évolution des personnages puis sur les mystères et l'onirisme.
Je ne vais pas lister les différentes interactions que connaissent les personnages, mais essayer de montrer que l'évolution des personnages, commencée à la saison 1, tendent vers une profondeur inégalée dans une œuvre cinématographique. Je m'appuie sur quelques personnages, la liste étant bien trop longue.
Leland Palmer : le jeu de Ray Wise est stupéfiant, là où il était effondré à cause de la perte de sa jeune fille dans la saison 1, le voilà les cheveux gris et empli d'une joie édifiante et étrange, il danse, chante, fait des claquettes et travaille d'arrache-pied. Ce n'est plus l'ombre de lui-même, il fait du golf etc. Mais l'histoire nous dira que c'est lui le meurtrier (plus de détails cf analyse de FWWM) de sa propre fille, mais pas de son propre chef : il est habité par Bob (le clochard qui sentait l'essence), un esprit du Mal qui avait pris son âme dès l'enfance. Lorsque le spectateur comprend que c'est lui le tueur (il tue Maddy, la cousine de Laura dans une des plus belles scènes du cinéma, j'y reviens plus tard), Lynch joue avec la personnalité de Leland (Leland/Bob) avec des jeux de miroir par exemple (Leland et Bob dans la glace, dans le rétroviseur...). Leland (du fait de la performance de l'acteur Ray Wise) a donc une complexité nouvelle qui peut amuser (ou terroriser) le spectateur. Lorsque Cooper élucide le crime, Leland est enfermé et Bob prend contrôle de son corps et attente à sa vie « Leland a été un parfait véhicule. » dira-t-il à Cooper et aux policiers. Avant de mourir, Leland redevient lucide et devient conscient de ses crimes et offre une des plus belles morts du cinéma. La saison 2 est l'aboutissement du deuil d'un parent.
Shelly Johnson : la saison 2 complexifie le personnage en approfondissant la situation domestique de Shelly : elle est maltraitée par Leo, a pour amant Bobby. Leo, qui s'était fait tirer dessus et était devenu amorphe sortira de sa paralysie pour essayer de tuer Shelly ; blessé il s'évaporera dans la forêt. Bref, la saison 2 nous offre le portrait d'une Shelly triste, extenuée et qui veut une vie épanouie avec Bobby, quitte à faire chanter un assureur. Le personnage offre des scènes poignantes (son dialogue avec Norma par exemple) et la plus belle musique du cinéma (cf fin). Il y a également des scènes d'un comique génial avec Gordon Cole (joué par David Lynch), chef à moitié sourd de Cooper, sensible au charme de la serveuse.
Audrey Horne : elle était vue comme une fille à papa chétive dans la saison1, crushant sur l'agent spécial Dale Cooper. Dans la saison 2, il en est tout autre : elle rompt totalement dans un premier temps avec son père, le soupçonne d'avoir tué Laura Palmer (il l'aimait) mais aussi d'avoir essayé (sans s'en rendre compte) d'avoir une relation sexuelle avec sa propre fille (qui était dans un bordel, cachée par un masque). Puis, elle s'en rapproche quand Ben perd son royaume et sa mémoire. De plus, au vu de son échec avec Cooper (qui n'est pas insensible, mais c'est une mineure), elle n'est plus vue comme ce personnage chétif et provocant mais davantage comme une adolescente qui n'a pas connu l'affection de son père etc. Elle tombera dans les bras de Billy Zane, ancien associé de son père. Mais, cette fragilité permet la naissance d'un personnage bien plus intéressant que celui qui renversait du café sur les contrats de son père.
Ben Horne : pour être succinct, Ben (le père d'Audrey) perd son hôtel et son projet Ghostwood car il est piégé par Catherine Martell. Il se retrouve en prison, accusé d'avoir tué Laura (à tord). Bien qu'il y sort, il tombe dans une dépression et ira jusqu'à perdre sa mémoire. Il revivra la Guerre de Sécession durant plusieurs épisodes avec des scènes géniales, incomprises par la plupart des personnes. Mais, la profondeur du personnage vient de sa prise de conscience d'avoir fait du mal à autrui dans le passé, il veut alors « spread the love everywhere » quitte à bouleverser les relations familales des uns et des autres. De plus, c'est par un travail d'introspection que le personnage s'enrichit : il revoit son enfance, le jour d'inauguration de l'hôtel par ses parents notamment où l'on comprend qu'il vouait un véritable amour pour sa mère ou encore, l'histoire des bunk bed (lits superposés) avec son frère, Jerry qui montre une réelle humanité pour un personnage à l'évolution figée dans la saison 1.
L'agent spécial Dale Cooper : il s'agit du personnage principal de la série, il évolue en prenant le chemin de l'amour. En effet, dès le début, son personnage est le plus complexe car il n'est pas typifié commes les autres, mais il n'évolue pas vraiment jusqu'à après la fin de l'enquête policière. Il perd ses fonctions d'agent du FBI et devient un véritable habitant de Twin Peaks, il fait la rencontre d'Annie, la sœur de Norma et tombe sous son charme : on apprend qu'il aimait une femme, tuée à cause de lui et qui était la femme de Windom Earle, son ancien compagnon devenu fou. Cela expliquait sa personnalité jusqu'alors, qui est transcendée par l'apparition d'Annie. Il s'en suit une des relations amoureuses les plus pures du cinéma et permet à Cooper de se complexifier.
Bobby : la fragilité esquissée dans la saison 1 se renforce dans la saison 2 est Bobby abandonne ses allures de caïd : il cherche un job bien payé, il veut réussir etc. Ce qui marque cela, c'est sans doute la scène avec son père, le Major Briggs qui lui ouvre les yeux sur la relation qu'il entretient avdc son père mais aussi son avenir, son comportement jusqu'alors. Cette simple scène change totalement la conception qu'avait le spectateur pour Bobby.
Outre les personnages, la grande force de la saison 2 est l'étoffement sensible de l'intrigue par les aspects mystérieux de l'histoire. La forêt est davantage évoquée, le rôle des hiboux « the owls are not what they seem »dira la femme à la bûche, l'existence de deux loges : la Loge Blanche et la Loge Noire qui permettrait de trouver la perfection de l'âme pour quiconque la braverait mais, cela demande un courage sans faille, sans quoi, l'âme est absorbée. Et puis, il y a Bob, un esprit de cette Loge Noire, qui habitait Leland et le faisait commettre ces meutres (Teresa Banks, Laura, Maddie). Le géant, personnage mystérieux qui aide Cooper dès la saison 1 en fait partie également etc. Tous ces mystères sont au centre de l'intrigue, la forêt revêt une profondeur mystique unique dans l'histoire du cinéma : les Loges s'y trouveraient etc. Je laisse de côté l'intrigue, mais l'irruption du personnage de Windom Earle renforce ce mystère autour de ces lieux mystérieux qui seront finalement le centre de l'intrigue après la fin de l'intrigue policière. C'est le cœur de Twin Peaks et trop peu l'ont vus, il y a quelque chose de plus grand que la simple résolution d'une affaire policière. Le lieu même de Twin Peaks est magique, observé par le FBI et la NASA depuis des années, avec des fréquences extra-terrestres (la Loge Noire finalement). Windom Earle cherche cette Loge Noire pour trouver la perfection de son âme et il ne revient donc pas seulement pour se venger de Cooper. Cette simple intrigue montre que l'univers de Twin Peaks va au-delà des simples conflits humains : bien sûr, ils existent, mais il y a autre chose derrière, une mysticité cachée, sous-jacente jusqu'alors et qui se développe dans la saison 2 aboutissant à un épisode final déconcertant, rompant avec toutes les règles pré-établies. Cooper et Earle entrent dans la Loge Noire, mais Earle perd son âme, Bob la lui prend et Cooper essaye de s'échapper mais son double maléfique l'attrape à la toute fin. La dernière scène montre que c'est le double maléfique, habité par Bob, qui s'est échappé de la Loge.
Hormis cette mystériosité qui prend le pas sur l'intrigue initiale (c'est ce qui a dérouté les moins sensibles à l'art cinématographique), l'onirisme est constamment présent. Je m'appuie ici sur la scène du meurtre de Maddie. Cooper est au Bang Bang Bar avec Truman et la femme à la bûche et Julee Cruise chante Rockin back inside my heart, tout le monde est heureux, sourient (par exemple, on voit James et Donna qui peuvent enfin s'aimer sans culpabiliser avec la mort de Laura), puis, en même temps, Leland/Bob va tuer Maddie (elle est la copie crachée de Laura, la ressemblance étant trop douloureuse pour Leland), au moment où l'acte meurtrier se fait, l'ambiance change au bar, le géant informe Cooper que « This is happening again... This is happening again » et la musique reprend : Julee Cruise chante The world spins, bien plus sombre et triste que la musique précédente, James et Donna pleurent, Bobby au bar regarde Cooper le regard empli de tristesse, tout le monde sent que « quelque chose de triste s'est passé » et le serveur dit à Cooper « I'm so sorry ». Il s'agit de la plus belle scène du cinéma et arrive à passer de la joie à la tristesse d'un seul mouvement, cet onirisme marqué est splendide.
Cela passe évidemment par la musique, déjà brillante dans la saison 1, elle atteint des sommets dans la saison 2 où Badalementi réussit à exprimer les sensations et sentiments qui traversent les personnages en quelques notes toutes simples (cf fin de l'analyse pour les écouter). Il existe bien d'autres scènes oniriques (le plan sur les orchidées après le suicide d'Harold Smith par exemple) faisant de la saison 2 de Twin Peaks le summum de l'art cinématographique.
La saison 2 fait donc de Twin Peaks un monde totalement à part et d'une richesse rare. Je dois cependant avouer que la partie sur James et la cougar de la ville d'à côté n'est pas intéressante mais la relation James/Donna n'est pas gênante, tout comme les longueurs apparentes avec Ben Horne en ancien commandant du Sud lors de la Guere de Sécession : ces intrigues alimentent le fil directeur de l'histoire et y sont nécessaires. Par ailleurs, le fait « qu'il ne se passe rien » après la mort de Leland est en réalité le moyen d'approfondir l'histoire (et non l'enquête!), les personnages et finalement cette communauté que forme les habitants de Twin Peaks avec par exemple le Beauty Contest qui est une très bonne idée (renforce cette idée de société unie etc.) ou alors les balades sur le lac de Cooper et Annie : ce sont ces petits moments du quotidien, assimilables aux propres vies du spectateur, emplis de sincérité et de pureté qui font de Twin Peaks l'oeuvre la plus humaine jamais réalisée. C’est un monde à découvrir et qu’il faut embrasser et pour reprendre Cooper, Twin Peaks peut se résumer à cette phrase: “I have no idea where this will lead us, but I have a definite feeling it will be a place both wonderful and strange”.
Pour la saison 3, je ferai une critique plus en détail, tant elle s'éloigne des deux premières saisons avec une nouvelle esthétique, de nouvelles intrigues et amène une nouvelle révolution, encore plus radicale que la première dans le monde des séries et du cinéma.
Note : 10/10 (au-dessus du top)
Les musiques sont sous forme de liens, les vidéos sont visionnables ici:
Shelly: https://www.youtube.com/watch?v=_HdZAB__fwo
Audrey’s prayer (clarinet and synth): https://www.youtube.com/watch?v=ZIDesTOLRXE
Harold’s theme (Josie’s past): https://www.youtube.com/watch?v=EJrZAaHatxg