En effet, lorsqu’il y pensait, il se rendait bien compte que ce n’était que pour cela qu’ils se tenaient encore là, les yeux rivés sur ce corridor infranchissable, saisis de pensées toutes aussi confuses qu’avant leur confrontation avec l’ombre. Ce que ce dernier mettait en évidence était manifestement indiscutable; ils avaient besoin de l’un et l’autres. Certes, en temps que mage ils présentaient tous deux un avantage surestimable sur les autres ‘candidats’, mais ils étaient aussi bien contraints. Le mage de glace ne pouvait que se battre — son pouvoir ne s’étendait pas au-delà de cette limite. Bien que la nature de la magie de son égal lui n’était toujours pas dévoilé, Gray pouvait bien se douter qu’il subissait la même difficulté, d’une manière ou d’une autre.
Et puis l’éternelle question lui revint. Quelle était donc cette magie? Pouvait-elle être de la guérison? Non, cela ne correspondait pas à son aura. Cet aura tant mystifiant, tant incompréhensible, qui ne pouvait donner naissance à une idée précise. Qu’avait dit l’ombre?
“Ton ami pourra te couvrir.”
Ses yeux se tournèrent tout aussi lentement vers lui pour l’observer d’autant plus attentivement. Il le revit, ce manque d’équilibre et de consistance. La forme ne cessait de se dissoudre et de reprendre une nouvelle couleur, une nouvelle position; c’était un spectacle à la fois hallucinante, mais tout aussi déconcertante. C’était presque un ombre qui pesait sur lui.
Puis l’inconnu parla. Son nom lui apparut, et ce sourire sardonique qu’il ne pouvait supporter réapparut également ; puis soudain l’origine de sa magie fut évoqué. Le maître de glace se redressa, camouflant sa curiosité sous son masque d’impassibilité. Cette forme d’attaque, il ne le connaissait que trop bien. Bien qu’il ait été peu confronté aux villageois durant ses dix ans de solitude, il n’avait pu que s’enseigner tout ce dont il pourra se munir pour sa descente vers le monde de Dessous. Cela avait occupé toute sa pensée pendant cette interminable décennie; il s’était assuré de n’avoir rien oublié.
Il resta silencieux, attendant avec impatience ce que l’inconnu aux cheveux brûlants pouvait bien offrir d’intéressant. Un silence, lourd et pesant qui occupa toute la ruelle se mobilisa. Une lumière s’émit du corps du mage, et Gray dut se couvrir les yeux avec le revers de son bras pour éviter un soudain aveuglement. Du coin de l’œil, il pouvait percevoir un changement de structure du corps de son égal, même un changement de forme — de la métamorphose. Sa bouche s’ouvrit légèrement, son choc étant trop à dissimuler. Cela expliquait bien le trouble dans son aura, car il n’avait aucune forme à lui.
Lorsque son bras se glissa du haut de son visage, il put enfin dévisager la nouvelle figure de l’autre mâle. Ou ce qui avait été du mâle. Car il se tenait une beauté époustouflante à l’apparence d’une guerrière de haut niveau à sa place. Elle paraissait presque hautaine, mais elle gardait les caractéristiques de son précédent. Pas physiques, non. Mais ces manies que l’on pouvait parfois repérer dans les gens, à force de les connaître.
Il restait sans mot. Cela devenait une telle révélation, car les mots de l’ombre semblaient se clarifier dans son esprit.
Bien sûr qu’il pouvait le couvrir, le petit malin pouvait prendre la forme qu’il voulait. Quelle chance ! Il pouvait se mêler avec n’importe qui. Lui n’avait sûrement pas dû se cacher, contrairement à lui durant sa séclusion. Il avait dû avoir la vie facile, il n’avait pas dû surmonter les mêmes obstacles que lui. Pris d’assaut par ses pensées irréfutables, une montée d’amertume vint teinter sa pensée tandis que sa bouche se referma.
« Tu peux donc… te transformer. » Il souffla après un instant, alors que les yeux de la demoiselle brillèrent avec condescendance. Il n’avait jamais imaginé une magie pareille auparavant. Car, bien évidemment qu’il avait rêvé d’autres magies — de trouver d’autres comme lui. Il devait s’assurer lui même qu’il n’était pas seul, qu’il n’était pas le seul infortuné qui était victime de cette malédiction.
Hélas, la recherche n’avait rien donné.
« Alors, tu peux prendre n’importe quelle forme ? » Le temps pressait, et le mâle devait se hâter pour trouver un lien avec les paroles de l’ombre. Ils devaient se préparer à passer en dessous, mais ils ne savaient même pas l’emplacement des entrées. S’ils remontaient au château, il pourrait espionner les déplacements des gardes, mais pour cela il fallait déjà trouver un plan. « Tu pourras prendre la forme d’un des gardes, et m’emmener avec toi… »
Ou cela était-il bien trop risqué ? Le commandant blond le reconnaîtrait, s’ils avaient la fâcheuse chance de tomber sur lui. Ils perdraient ensuite leur accès au monde de Dessous à jamais.
Non, il faudrait prendre un autre passage. Si un de ces foutus ombres pouvaient faire leur boulot correctement !
« Senshi… Il faut que nous partions d’ici, au plus vite. Il n’y a plus de temps à perdre. » Gray déclara à toute vitesse à la fille séduisante, un regard d’une intensité imposante se ruant sur elle. Le changement de corps de son égal le perturbait, car il n’avait toujours pas d’information sur sa vraie forme. Avait-il bien une vraie forme ? Peut-être qu’il n’était que du vide à combler avec une forme ; mais cela le renvoyait toujours à l’idée d’une ombre. « Nous devons revenir sur nos pas. »
Ce dont ils avaient vraiment besoin était une rencontre avec un autre ombre. Et où pouvaient-ils bien en trouver? La ruelle leur n’était plus disponible; il se doutait bien que les ombres étaient venus spécifiquement pour eux. Ils avaient bien un habitat— et ils le trouveraient.