"Athènes l'affirme : la Grèce serait sur la voie du redressement. Le pays a dégagé pour la première fois en 2013 un excédent primaire (hors service de la dette) de 1,5 milliard d'euros et après six ans de récession, le retour à la croissance est annoncé avec une hausse prévue du produit intérieur brut (PIB) de 0,6 % en 2014 et de 2,9 % en 2015.
Les Grecs, eux, ont du mal à voir l'amélioration. Les syndicats du public et du privé ont appelé à une grève générale de vingt-quatre heures, mercredi 9 avril. Ils s'opposent aux nouvelles mesures votées dimanche au Parlement grec qui prévoient la libéralisation de professions jusqu'ici fermées à la concurrence et organisent une nouvelle vague de mise en disponibilité au sein de la fonction publique d'ici à fin 2014.
Car cette timide reprise ne s'est pas faite sans sacrifice. Certes les Européens et le Fonds monétaire international (FMI) auront, à terme, injecté 240 milliards d'euros de prêts dans le budget national grec. La faillite, en 2010, de l'État, liée à l'explosion de la dette publique qui s'établissait en 2009 à 127 % du PIB, a été évitée.
Mais en échange de cet argent frais, Athènes s'est engagé à restaurer la viabilité de ses finances publiques, en signant deux grands accords cadres – les mémorandums – assortis d'objectifs financiers et structurels très précis. Ces mémorandums, 10 votes au Parlement et près de 400 textes d'application ont, en moins de quatre ans, radicalement changé le visage de la Grèce. Et notamment bouleversé le droit du travail.
De manière générale, le marché du travail a été largement dérégulé. Les conventions collectives et accords de branches ont été au mieux vidés de leur sens, au pire supprimés. La flexibilité accrue. Il est désormais plus facile de licencier et de recourir au contrat à durée déterminée.
Si les conditions de travail se sont durcies, le principal souci de nombreux Grecs est aujourd'hui le chômage alors que, après six ans de récession, 240 000 PME (sur 780 000) ont mis la clé sous la porte. Vingt-huit pour cent de la population active est au chômage contre 7,5 % en 2009. Et comme en Grèce l'assurance-maladie dépend de l'emploi, les ONG estiment que 2 à 3 millions de personnes ne sont plus assurées dans le pays et donc dans l'impossibilité de se soigner.
La chute de la consommation – 23,7 % de la population grecque est passée sous le seuil de pauvreté en 2013 – mais aussi le manque de liquidités bancaires et la pression fiscale accrue continuent d'empêcher toute véritable reprise alors même que les investissements étrangers, malgré la dévaluation interne, se font attendre. Le programme de privatisations censé rapporter 9,5 milliards d'euros d'ici fin 2016 a d'ailleurs pris du retard faute d'investisseurs.
Si aujourd'hui le premier ministre, Antonis Samaras, se veut confiant et évoque le retour prochain de la Grèce sur les marchés, l'économie tourne encore au ralenti et ne produit pas suffisamment de richesses pour augmenter significativement les recettes fiscales. Les créanciers du pays en sont conscients et envisagent déjà un troisième plan d'aide. Qui s'assortirait sans nul doute de nouvelles mesures à l'heure où il devient de plus en plus difficile de convertir aux vertus de l'austérité de nombreux Grecs épuisés par quatre années de sacrifices."
J'arrivais sur les rivages de la Grèce alors que je relisais sur internet ces lignes du Monde. Mon paquebot de croisière, le majestueux Ulysse, avait fait la navette depuis Marseille jusqu'au port d'Athènes. On m'avait permis de voyager à bord de ce somptueux bateau pour la simple et bonne raison que cette ligne appartenait à la Compagnie Fotinaki, dont l'assureur m'envoyait enquêter sur l'incendie d’un de ses locaux dans la capitale grecque. Restait à établir si celui-ci était ou n'était pas criminel.
Plusieurs personnes y avaient trouvé la mort. Des employés mais aussi des clients et collaborateurs, dont le conseiller chéri du Ministre des Affaires grec, un dénommé Dennis Xennakis. Peu après l'événement, Stephanos Fotinaki, L'Ange Grec, avait été retrouvé mort à peine enseveli, sur un terrain vague en banlieue parisienne...
L'Ange Grec... Monsieur Stephanos Fotinaki s'était enrichi sur une majestueuse décennie en investissant dans les minerais lourds, dont ceux qu'on emploie normalement dans l'électronique. Ayant fait sa fortune depuis la France puis assaini son image de marque en investissant massivement dans le soutien à l'économie grecque en péril, il inaugurait sa propre société de croisières touristiques, espérant ainsi faire découvrir au monde européen le renouveau de la "Grèce éclatante".
Pour tout dire, l'entreprise fut mise à mal lorsqu'un de ses navires fut pris en otage par un groupe de militants d'extrême-droite de son propre pays. Ce qui devait être une opération prestigieuse tourna en une sévère déroute. L'événement dérapa. Les forces spéciales grecques et des renforts italiens intervinrent avec un manque de connaissance exacte de la situation. Le capitaine du navire plus sept autres personnes trouvèrent la mort sur ce bateau. Cependant les terroristes furent neutralisés avec succès, alors on tempéra un peu la huée populaire et internationale. Autant vous dire que j'étais peu tranquille ou du moins circonspect en abordant ce fier étendard de la réussite - certes bafouée - du prince de la Grèce. La ligne était par ailleurs relativement peu fréquentée en cette période de l'année et j'accostai désormais avec elle aux portes de la capitale.
Je humai l'air salin de la Méditerranée et contemplai l'antique Cité emmurée dans son histoire millénaire. La présente Athènes n'était plus celle de toujours, et pourtant elle s'évertuait à l'être encore. Je m'allumai machinalement une cigarette, espérant troubler ce vide qui me troublait moi-même. J'espérais au moins une réponse à une question simple peut-être cette fois enfin : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Je ris en moi-même. Je me rendais compte que l'auteur (en moi-même) de la question, comme le précepteur de sa réponse, tenait encore sa tête dans les livres, ceux-là même que j'avais interprétés et réinterprétés mille fois sans espoir que ce paysage miroitant de beautés prophétiques et de philosophie puisse faire renaître le visage de l'antique Grèce.
J'espérais revoir Platon ou Homère, Aristote ou Héraclite sortir d'un coin de ce port et venir me saluer puis m'expliquer pourquoi la Grande Athènes avait perdu son charme ancien et chuté avant son terme, mais je ne voyais là qu'une marée de touristes réduite au filet d'un ruisseau insignifiant et plein d'oubli de soi-même. Et pourtant, j'existais toujours. Ici, le Pirée, le port de Zéa. Rien de beau ne subsiste. Nous avons dépassé tout ce qui était désirable. L'Athènes-femme s'est réfugiée dans les Îles. Et nous sommes là, témoins bavards, sourds aux appels de la beauté.
Je crache l'air de ma cigarette étouffé par la poussière de tabac. Avec ma petite valise et ma serviette - à la vérité, celle de mon père -, je pars en quête de ma réception. Voilà, c'est ici, ce bonhomme là qui me tend un panneau "Lebel".
Car mon nom est Victor Lebel, je n'ai jamais été très fier de ce nom par ailleurs un peu prétentieux. Je ne crois pas forcément être un bel homme, mais il m'apparut cependant par hasard aux occasions variées de mon travail où les rencontres avec de charmantes possibilités me furent possibles que j'exerçais sur la gente féminine un certain attrait, ce qui est toujours un atout dans une enquête si l'on doit soutirer quelque mot venimeux attribué à un mari ou à un amant peu scrupuleux, ou encore à un associé en mal de cogne sentimentale. Mais je me prie moi-même de m'excuser, dès lors que je parle de moi, je ne me sens plus dire. Je suis pris d'une angoisse existentielle incommensurablement difficile à identifier et c'est pourquoi toujours je préfère en revenir à l'enquête en cours, parce que les assurances aiment mieux les histoires courtes, qui se finissent vite et à moindre frais. Le signe égal a ici quelque chose de la victoire. Dans un monde d'arithmétique, le calcul mental est roi. Il faut toujours prévoir dans un monde fait de probabilités. Celles-là sont rendues exquises par l'illusion qu'elles donnent d'un profit futur aux vertus louables, ou tout du moins souhaitables nous paraissent-elles, espérées, et ô combien désirables, enfantées sous nos doigts ivres de conquête sous la couche déserte d'un avilissement personnel, de nature exclusivement financière.
On aime ainsi le gain dans les affaires comme les esprits romantiques aiment d'une femme les richesses inextinguibles. Mais je m'égare et j'en reviens donc à mon enquête, avant de ne me consumer moi-même du désir d'en avoir fini avant que cette histoire, comme celle d'un amour hypothétique, ne commence.
- "Je suis l'alpha et l'omega..." murmurai-je ainsi malgré moi, avant de mettre le pied à terre.
- "Bonjour, Monsieur Lebel ? Haussa de la main une sympathique et rondouillarde escorte masculine, de blanc vêtu avec chapeau, et qui ma foi n'avait pas l'air d'avoir trop souffert de la crise.
- Oui, c'est moi, c'est exact, j'arrive. Vous êtes mon guide ?
- Enchanté, Monsieur, je suis Iannis !
- Oui oui, c'est vrai, enchanté... Acquiesçai-je en serrant sa main industrieuse et enduite d’onguent.
- Je vous aide à porter ? Me proposa-t-il.
- Non, merci, ça va, je n'ai pas grand chose. Nous y allons ? Pressai-je.
Qu'il était enthousiaste ce bonhomme. De petits yeux verts et une bouille ronde. L'air un peu bouilli d'ailleurs par la chaleur d'un vin d'avril. Je le suivis jusqu'à une berline grise de marque allemande, car la qualité aujourd'hui encore ne se fait, dit-on, qu'en Allemagne. "Voyons comme les entreprises gâtent leurs assureurs", me mis-je à gager.
En période creuse, hors-saison et hors heure-de-pointe, nous n'eûmes pas long à nous frayer un chemin dans la ville moderne, aux immeubles courts sur patte et gris faits au modèle de l'Espagne et bien loin des idylliques maisons de terre blanche. Si la vie avait repris un peu d'allant, on trouvait cependant toujours dans le regard des gens qui marchaient quelque méfiance à l'égard des marques ostentatoires de richesse que nous arborions.
Ici, précise mon guide, avoir une voiture comme celle-ci - pas comme les autres - veut aussi dire posséder un parking privé.
- "C'est comme Paris alors, on se bat pour l'espace... Ironisai-je.
- Oui, renchérit-il, ici, se garer est un enfer !
- Je ne conduits pas... Je ne sais pas ce que c'est, répondis-je presque pour moi-même, un peu à côté de la réplique précédente. Combien de temps durera cet embouteillage ? (Car l'illusion d'un trafic fluide à Athènes n'avait duré qu'un temps.)
- Aussi longtemps que possible !"
Le gros Iannis me sourit de toutes ses dents, faisant vibrer sa moustache. Je lui rendis un sourire complaisant et mal assuré de cette sympathie faussement joviale. Nous fermâmes tous deux nos visages contre nos vitres. Je regardai les gens. J'essayai de comprendre.
- "Je vais continuer à pied, décidai-je soudain en ouvrant la portière.
- Comment, mais ! Attendez... Protesta-t-il. Vous ne connaissez pas la route !
- Vous ne marchez donc jamais dans votre pays ? Alors comment faites-vous pour penser ?"
Je l'entraînai ainsi à ma suite (la "berline" - expression qui eut paru malheureuse aux oreilles des Grecs - resta avec son chauffeur) et nous marchâmes jusqu'au lieu-dit où je devais séjourner. Quoiqu'au printemps il fasse encore doux, et ce malgré la pollution qui stagnait entre les montagnes, mon compagnon suait et peinait à reprendre son souffle. Moi, j'étais à mon paradis. Je dialoguais avec Socrates, avec qui je savais avoir rendez-vous quelque part.
- "Péri politéias, la res publica, mon cher Socrates... Démokratia, murmurai-je à nouveau. Nous allons en parler... de cette chose publique et latine qui nous harcèle.
- Qu'est-ce que vous dîtes ? Souffla Iannis.
- J'exerce ma maïeutique, m'arrêtai-je alors que nous passions devant un étalage de fruits et légumes. Tout cela m'a l'air fort appétissant...
- Nous avons tout ce qu'il faut dans l'appartement qui vous est prêté... Les meilleurs produits biologiques (il appuya le mot "biologiques" avec une insistance suspecte) de toute la région...
- Oui sans doute, mais j'aime choisir moi-même... Appointai-je. Quelle monnaie était avant l'Euro, je ne me souviens plus... J'ai tant de questions...
- Le Drachme, céda-t-il avec un agacement certain.
- Ah oui, le Drachme... Je vais vous prendre des poivrons. Trois. Three peppers.
- Tenez Monsieur, merci. Thank you... Iannis, comment dit-on merci en grec ?
- Ευχαριστω (efkharisto).
- Efkharisto, merci Monsieur..."
Le vendeur, sûrement un turc, me salua en retour, visiblement stupéfait de cette vision, et nous reprîmes notre route.
- "C'est encore loin ? M'amusai-je encore auprès de mon guide.
- La prochaine sur votre droite, nous sommes arrivés", conclut-il, soulagé d'en finir, avec son accent d'un miel accusateur et si suave, tandis que nous arrivions au pied de l'Acropole.
L'appartement où je logerais était ainsi près du centre-ville. En fait, au flan de l'Acropole-même, ou plutôt ce qu'il en restait, acquis il y a peu d'années par la société Fotinaki après des attentats sur lesquels nous reviendront bientôt.
On ne s'était visiblement pas fichu de moi. C'était un nouveau complexe de petits immeubles discrets, réservés aux collaborateurs exceptionnels, et c'était à l'image de l'enrichissement formidable de son propriétaire parisien.
- "Voilà, récupéra Iannis en avalant une bonne gorgée d'eau, vous êtes actuellement le seul invité de la résidence, qui est composée de dix-sept lotissements dédiés à la protection du patrimoine. Enfin, si, il y a Madame Fotinaki qui occupe en ce moment le lotissement le plus haut sur la colline, aux limites de l'interdiction liée au statut de Patrimoine Mondial de l'UNESCO concernant le site de l'Acropole, que nous avons néanmoins pu réduire selon la limite des destructions occasionnées par le terrible attentat qui nous a privé d'un si précieux... (Il constata mon manque d'attention.) Mais elle part demain. Elle est simplement venue ici pour se ressourcer. La période... n'est pas facile. Je ne pense pas que vous risquez de la croiser.
- Comment ? Feint-il de ne pas comprendre.
- Non rien, je m'accommoderai de sa discrétion... Quand pourrai-je voir la ruine ?
- Le bocal incendié, les poissons rouges, "qui a renversé le bocal", vous savez, c'est la question, c'est pour ça que je suis venu, pour savoir qui a renversé le bocal avec les poissons rouges... Le local incendié.
Il joint ses mains devant lui en se penchant, avec un grand sourire.
- "Demain, Monsieur Lebel, répondit-il. Demain ! Prenez le temps de vous installer. Profitez. Quand vous serez prêt, un chauffeur vous conduira jusqu'à l'aéroport pour le dîner de ce soir avec Michael Finney sur l'Île d'Elafonissos. Vous allez voir, vous allez être émerveillé...
- Oui, j'en suis sûr, tout cela est très gentil, mais j'aimerai néanmoins voir le sinistre avant d'être, comme vous dîtes... "émerveillé" par l'opulence de vos administrateurs étrangers.
- Oh, vous savez, Monsieur Finney est né ici, à Athènes, défendit le bon Iannis.
- Sans doute, sans doute, poursuivis-je. Comment donc, si je veux appeler le chauffeur..."
Mon garde-malade resta sans ressource. Puis il me désigna, déconfit, le téléphone blanc installé sur la table de nuit.
- "Composez le dièse 7 pour joindre Nikos. Il vous conduira où vous voudrez.
- Et vous ? Taquinai-je en décrochant le combiné.
- Moi ? S’étouffa-t-il presque de surprise. Moi, je dois retourner à mes obligations, cher monsieur.
- Oui, allô, Nikos ? You, you speak english Nikos ? Yes, it's Mister... Lebel, oui. I'd like you very much to take me to the office that has burnt in... in the city yes please... Yes, very soon. Now if possible... Yes. Of course. Efkharisto, Nikos. See you in ten minutes."
Je me tournai vers Iannis, satisfait et prêt à l'attaque.
- "Voilà ! Ready to go see the mermaids in the sea of past events. Anything else, Iannis ?"
Aussi je retrouvai le chauffeur Nikos. Celui-ci était l'image même qu'on se pouvait se faire d'un grec, grand, carré, un visage statuaire, une lèvre arrogante, une barbe de dru velours, et nous nous dirigeâmes plus haut en ville. J'en suis convaincu, parfois, les constructions des hommes parlent plus que les inventivités de langage de leurs paraboles. Elles montrent tout leur orgueil par-delà le conventionnel de leurs préjugés, bien trop moraux et ô combien réducteurs. En outre, lorsqu'elles sont brûlées, les allumettes sont plus expressives. Je constatai dès lors toute l'ampleur des dégâts. L'anéantissement de l'immeuble était parfait. Rien d'autre n'avait été touché. Le bloc de béton et de verre (composition à vérifier) avait été, sans doute, rayé de la carte en quelques minutes.
La netteté du travail même interdisait l'erreur de jugement. L'immeuble avait été effacé, comme on efface un mauvais souvenir. Une œuvre d'art parfaite. Dadaïste. Duchamp-tesque. Du César sans un reste. Sans solution. Sans avenir radieux. Les deux bâtiments voisins, des habitations et un commerce, sans doute une mercerie à en juger le contenu, avaient été complètement épargnés.
"Impossible, répondis-je en moi-même à la thèse de l'incendie accidentel. Il me faut les plans du bâtiment, et il me faut savoir qui y avait accès." Je continuai de tourner autour comme une mouche autour d'un morceau de sucre amer ayant déjà absorbé un trop-plein d'alcool. "Du cognac sans doute..." Glissai-je dans le repaire de mon âme.
Je commençai moi-même seulement à être enivré.