England Is Mine (Mark Gill, 2017)
Dinard, station balnéaire des Côtes-d'Armor, fête le cinéma jusqu'au 1er octobre avec le Festival du Film Britannique 2017. Son programme est composé d'une trentaine de long-métrages, dont 80% d’avant-premières, une vingtaine de courts-métrages et 6 films en compétition. Parmi eux, England Is Mine tire le portrait de Steven Patrick Morrissey avant qu’il ne fonde The Smiths.
Une pellicule presque sépia. Un héros presque charismatique. Un montage presque contemplatif… England Is Mine avait presque tout du film indé bien ficelé. Il en a toutes les intentions, tous les outils, toutes les manières. Presque trop justement.
Quand un film s’inscrit dans un genre codifié, il n’y a rien de pire aujourd’hui que la mouture tiède et molle, ne pas aller jusqu’au bout, ne pas tirer le fil du code pour mieux le décomposer.
Dans un Manchester de carte postale, pluvieux et sinistré, England Is Mine joue le chaud et le froid. Il ne sort jamais vraiment du cadre, ne se libère pas des effets de posture, ni d’époque. Il échappe de justesse aux écueils du revival années 80, pour mieux plonger dans la frustration d’un spectacle sans ressorts.
Les cartes sont battues d’avance. England Is Mine retrace les années d’errance artistique du jeune Steven Morrissey, futur leader du groupe The Smiths. Public mélomane ou non-averti sait vite à quel type de héros il a affaire.
Posters d’Oscar Wilde dans sa chambre, timidité avérée, bonne copine invasive, émois évanescents... Steven ne sait pas quoi faire de son corps, encore moins de sa tête. Le moral n’est pas au beau fixe. Il se morfond, se complaît dans le spleen et le guide du parfait jeune « homme de lettres » incompris.
On ne parle pas de génération perdue, mais de personnage perdu. A plusieurs reprises, la scène musicale, au propre comme au figuré, apparait en toile de fond, dans le flou, en bas des escaliers, toujours à distance de son héros en devenir, on le sait bien, mais pourquoi tant de retenue ? Pourquoi teindre son film aux tonalités du sentiment ?
Jack Lowden, aperçu en pilote de chasse dans Dunkirk, incarne ici le rôle principal avec une maîtrise des tremblements, une parcimonie des sourires, un flegme tout britannique.
Dans le premier chapitre, celui de l’errance, ses cheveux bouclés tremblotent devant la caméra. Indéterminé, le héros évolue avec grand peine dans le brouillard des émotions. Imbu de lui-même, noyé dans les livres et les références classiques, Morrissey n’emploie sa machine que pour écrire des critiques musicales acerbes, « teigneuses » dira sa camarade Anji, percluses d’amertume rentrée.
La seconde partie, celle de la confrontation, est rythmée par les faux-départs et les abandons. Collègues, amitiés et compagnons de route gravitent et s’éloignent aussitôt, laissant un Steven toujours seul. Le premier concert de sa vie, traité et interprété comme un exutoire et une révélation par son auteur, fait pschitt dans le déroulé du film.
Comble du scénario, en bout de course, le héros s’entretient avec sa mère et confie “ne plus savoir quoi faire”. Avec lui, nous ne sentons même pas le parfum des répétitions, des effluves de la cave, la saleté et la perdition. La bière est servie sans bulles. Le héros, entouré par la foule, garde son casque.
Un film en camisole de force.
Le réalisateur s’est laissé vampiriser par son sujet. Comme Steven ne parvient pas à choisir son camp (« work or music », sermonne son boss de pacotille), Mark Gill reste au milieu du gué. Il ne choisit pas entre le biopic classique et le cinéma arty.
Plusieurs séquences sont majestueuses et inventives, simples et évocatrices. Des vagues plus ou moins vives et turbulentes ponctuent le film au moment opportun. Au cas où le spectateur encore attentif, c’est le mot, n’aurait pas saisi le déséquilibre et l’état psychologique du personnage.
On aurait tant aimé suivre une histoire du même acabit que ces remous créés par les canaux de Manchester. C’est un spectacle toujours captivant que le remplissage et le vidage d’un canal, que le ballet des péniches d’un niveau du cours à un autre. Si tant est que le bateau atteigne un jour l’embouchure. L’ouverture, le champ libre.
Las, le film reste à quai. Ses tourbillons bien cadrés, bien propres, sont ceux d’une coque de plaisance. Un cliché sans débords.
Mark Gill touche l’erreur de débutant. Au générique nous reste en tête un méli-mélo de plans démonstratifs, de bande-son rachitique et le sentiment (vague) d’un cinéaste embué, empêtré dans sa matière et ses bobines.
Le film n’est pas soporifique. Il n’est pas plus une réalisation, pas même un récit initiatique. Il sonne comme un poème inachevé, déclamé dans un musée déserté. Une dernière demi-heure alternative aurait tout bonnement permis d’entrevoir le chantier musical en cours, l’œuvre quittant son créateur. Mais ici, point de salut, ni de perspective.
Le spectateur ne connait pas l’excitation de la parenthèse. L’artiste a dans la fiction manqué son entrée. Il sort du champ et ne demande pas son reste.
England Is Mine (Steven before Morrissey), MARK GILL | 1h34, avec Jack Lowden, Jessica Brown Findlay, Jodie Comer.