Il arrive devant chez moi. Il est venu Ă pied, me dit-il. Il nâhabite pas loin. Jâaime la proximitĂ©. On se regarde longtemps. On Ă©clate de rire. Quâest-ce quâil se passe? Quâest-ce qui nous prend? On est des enfants au service de garde sans surveillance.Â
On sâassoit sur mon balcon avant. Il fait froid, me dis-je. Pas grave, on risque de se rĂ©chauffer. Jâai apportĂ© ma poutine et je vais lui manger ça dansâ face.
On parle de nos vies. Je lui dis que jâai trois sĆurs, il est impressionnĂ©.Â
« Wow, ton pĂšre devait capoter un peu! », sâexclame-t-il.Â
Ce commentaire. On me le sort tout le temps. Ăa ouvre surtout la porte Ă un tout autre genre de conversation. Je me lance, je me sens en confiance.Â
« Ouais, mais mon pĂšre aimait tellement ses quatre filles. », lui rĂ©pond-t-il. Je me demande sâil va comprendre.Â
« Aimait? Ă lâimparfait? »
« Oui, malheureusement. Mon pĂšre est dĂ©cĂ©dĂ© il y a trois ans. », lui confie-t-il.Â
« Oh my god, je suis dĂ©solĂ©. »Â
Je lui dis que câest correct. On parle de deuil en finissant ma poutine froide. Ăa me fait du bien, ce nâest pas tout le monde qui est Ă lâaise avec le sujet. Encore moins avec des frites pas chaudes. La vision de la mort est changeante dâune personne Ă lâautre, dâune expĂ©rience Ă lâautre. Je dĂ©tecte chez lui une sensibilitĂ© et une empathie qui me consolent. Câest vraiment un nounours.Â
« Et toi! Ta vie? Yâa tu des morts dans ta famille? », lui dit-il, en riant.Â
« Haha, non! Mais jâai une situation un peu particuliĂšre. »
Ah non. CâĂ©tait trop beau pour ĂȘtre vrai. Il doit ĂȘtre pĂšre de 5 enfants, tous et toutes dans des pays diffĂ©rents. Il a de lâargent cachĂ© chez lui pour protĂ©ger son pĂšre dans les Hellâs. Il a un micropĂ©nis.Â
Il renchĂ©rit en me disant quâil habite encore avec sa blonde, mais que leur statut est⊠nĂ©buleux. Â
« NĂ©buleux? », lui demande-t-il.Â
Il me dit quâelle repart vivre en SuĂšde vers la fin de lâannĂ©e. Elle Ă©tait seulement en stage ici. Je dĂ©chante complĂštement. Mon prince charmant mĂ©lomane a une blonde.Â
« Et vous comptez entretenir une relation Ă distance? » lui relance-t-il, pour quâil comprenne que hey, lĂ , moi, je suis investie.Â
« Non. », me rĂ©pond-t-il aussitĂŽt.Â
Tiens, tiens. Mais bye, bye.Â
En ce moment, tu as une blonde, Marcel. Moi je ne touche pas à ça. Je lui dis que jâai soudainement un coup de fatigue et que je dois absolument allonger mon pauvre petit corps sur mon lit.Â
Je suis déçue. Une blonde. Of course. Yâa toujours une blonde dans le portrait.Â
Il quitte mon balcon dubitatif, comme sâil avait fait quelque chose de mal. Câest mal, ĂȘtre en couple et jaser Ă une fille jusquâĂ 4 heures du matin sur son balcon en mangeant de la poutine frette.Â
TrĂšs mal.
Une fin de semaine passe.
On se croise souvent au bureau par la suite, Ă©videmment. Il vient faire son tour Ă mon Ă©tage, le 21Ăšme, alors quâil est assignĂ© Ă celui du 13Ăšme. Tiens donc. Je le salue Ă chaque fois, mais on reste distants.
En revenant dâun meeting, je vois quâil mâa Ă©crit. Il mâa envoyĂ© une chanson sur Google Chat.Â
Câest Is This It de The Strokes. Je comprends ce quâil veut me dire. Jâembarque dans son jeu mĂ©lodique.
Je rĂ©ponds Donât Know Why de Norah Jones. Â
Il me renvoie Do I Wanna Know des Arctic Monkeys.Â
Je lui réplique avec une toune de Yes McCan. Il comprend.
Il me partage la chanson Jaser jaser de Fanny Bloom avec un point dâinterrogation aprĂšs.Â
Je lui envoie Le Pyromane de Karkwa. Il rit. Je dis que je suis libre ce soir. Il lâest aussi.Â
JâespĂšre que sa blonde ne lâattend pas pour souper.Â
On se donne rendez-vous au parc Lafontaine pour marcher⊠avec des biĂšres. ActivitĂ© de date trĂšs COVIDienne, ce quâon ignorait Ă lâĂ©poque. Lâinsouciance allait ĂȘtre le thĂšme de la soirĂ©e.Â
On marche avec une biĂšre Ă la main, et plusieurs autres dans un sac, comme si on Ă©tait en Europe. Manque juste la clope. Pourquoi est-ce que je le vois? Il a une blonde? Ăa peut ĂȘtre un ami. En ce moment, tout est trĂšs amical.Â
« Tu sais que, techniquement, câest un peu comme si jâĂ©tais sĂ©parĂ© en ce moment. », me lance Marcel. Jâattrape la balle au bond. Je lui demande pourquoi.Â
« Ce que je voulais te dire lâautre soir, câest quâon ne couche plus ensemble, on ne sâembrasse mĂȘme plus. Câest comme une amie. Une coloc, mĂȘme, on ne se voit jamais. Elle travaille ou Ă©tudie tout le temps. »Â
Je me mets Ă avoir un peu pitiĂ©. Câest triste, ça. Je comprends quâelle reste chez lui jusquâĂ la fin de son stage au lieu de se chercher un autre appart. DrĂŽle de configuration, mais des fois, la vie, hein.Â
« Quâest-ce que tu veux faire Marcel? », riposte-je, visiblement tannĂ©e de tourner autour du pot.Â
« Tâembrasser. Jây pense depuis- »
Je lui saute dans les bras. Câest fusionnel. On sâembrasse en plein milieu du parc Lafontaine, Ă la vue de toustes. Jâai des flammĂšches dans le ventre, mon cĆur explose. Nos biĂšres, bien shakĂ©es par la marche, pourraient faire office de feux d'artifice si elles explosaient. Je me sens appartenir Ă quelque chose de grandiose.Â
On sâembrasse avec tellement dâamour. On arrĂȘte. On se regarde. On sourit. On colle nos fronts. Puis on recommence. Câest dâune tendresse infinie.Â
Il fait froid. Nos corps rĂ©chauffĂ©s par la tension ne parviennent pas Ă chasser la fin de lâhiver QuĂ©bĂ©cois. On tente de trouver refuge quelque part. On voit la grande bĂątisse du parc, prĂšs des terrains de baseball et on dĂ©cide de sây aventurer. On cale une biĂšre avant de rentrer.Â
On trouve un placard de mĂ©nage au deuxiĂšme Ă©tage de cet Ă©trange bĂątiment. On entre. Il y a trois mopes, cinq balais, 8 rouleaux de papier de toilettes et une perdrix dans un poirier (joke de chanson de NoĂ«l, anyone?). Il mâaccote sur les Ă©tagĂšres en mĂ©tal et on sâembrasse.
On sâembrasse bien. On se renvoie la balle comme des joueurs.euses professionnel.les de balle molle. Sauf que lĂ , elle est dure, si vous voyez ce que je veux dire. On se colle. On rit. On se trouve ridicules, mais attachants. On construit un complot enfantin juste Ă nous.Â
Le concierge de la place ouvre la porte. Woupelaye. On se fait sacrer dehors, avec toutes les raisons valables du monde. On pue la biĂšre en plus.Â
On sort du manoir de la tentation et des mopes, crampĂ©.es. Faut quâon se trouve une autre place. On pourrait aller chez moi, mais on perdrait notre momentum. Câest plus loin.Â
On marche sur De BrĂ©beuf entre Marie-Anne et Rachel et on aperçoit le ChĂąteau BrĂ©beuf. Une soirĂ©e royale, rien de moins.Â
On sonne Ă un numĂ©ro dâappartement random pendant quâon brainstorm sur ce quâon sortirait ben comme raison. Une dame nous rĂ©pond, un peu en beau ciboulot, il est maintenant 23h.Â
On dit Ă lâunisson: « oN a PeRdU nOs cLĂ©S !!!! ». La dame nous croit semi. Elle nous ouvre la porte pareil. Merci madame. Vous ĂȘtes une reine.Â
On cherche un endroit oĂč disposer nos corps et nos canettes de biĂšre vides. On trouve la buanderie de lâimmeuble. Parfait.Â
Marcel me fait asseoir sur une laveuse. Jâaime comment il prend mes fesses, mes cuisses. Il est capable de me soulever. Il a lâair dâaimer ça. On sâembrasse alors que je suis de la mĂȘme grandeur que lui. Jâaime cette vue. Je lui caresse le visage, jâenlĂšve sa casquette. Je lui donne un bec sur le front. Sur le nez. Sur la joue de gauche. Puis celle de droite. Je descends vers le cou, je le mordille. Il frissonne. Je le veux tout entier. Pas en garde partagĂ©e.
On a chaud. Et on est chauds. On enlĂšve quelques vĂȘtements pour sentir nos peaux se fondre dans lâautre.
Il descend sa main direction mon entrejambes. Câest bien humidifiĂ©, malgrĂ© le froid dehors. Il caresse mon pantalon avec vigueur. Jâaime ça. Normalement ça brĂ»le ce genre d'affaires-lĂ . Pas en ce moment.
Joke. Aucune personne nâest venue faire son lavage, Ă©tonnement.Â
Je lui dis que jâaimerais quâon attende avant de faire quoi que ce soit. Il est dâaccord. Je lâembrasse encore plus fort parce que le respect des limites de lâautre, câest mon plus grand turn on. On a parlĂ©, rit et on sâest embrassĂ©s jusquâĂ 3 heures du matin dans la buanderie.Â
On est reparti en se tenant la main. On sâest serrĂ© tellement fort dehors. Cette Ă©treinte mâa rĂ©parĂ©e. Jâai versĂ© une larme.Â
« Tu pleures? Je tâai serrĂ© trop fort? », sâinquiĂšte Marcel.Â
« Non, je suis juste heureuse. Et complĂštement saoule. », lui dis-je, en Ă©clatant de rire.Â