Le djihad, à la barre des convictions
Récit du 2ème jour d'un procès inédit, dans lequel comparaissent cinq franciliens soupçonnés d’association de malfaiteurs à but terroriste. Ils ne sont pas passés à l’acte mais de nombreux éléments font penser qu’ils se préparaient au djihad pour le Mali. Maintenant que la loi anti-terroriste votée en octobre dernier pénalise même “l’intention” d’un acte terroriste, ils risquent jusqu’à 10 ans de prison.
Les prévenus sont jugés jusqu'à demain dans la 16ème chambre du tribunal de Paris - Crédit photo: afp.com/Jacques Demarthon
A la pause, ils prient dans les couloirs du tribunal de la Cour de Cassation de Paris. Contrairement à leurs habitudes, en cette deuxième journée d'audience, les quatre jeunes musulmans entendus pour association de malfaiteurs à but terroriste, ne portent pas le “qamis”, l’habit traditionnel. “Nous sommes dans une institution laïque” s’explique à la barre Sophiane, le chef de la bande. Il s’autoproclame “prêcheur” et apparait dans le dossier comme le chef, et aussi le plus instruit, de ce groupe d’amis, unis par un règlement. Un pacte signé qui stipule très clairement qu’ils doivent s’entraider à partir en “hijra”, c’est à dire en exil sur une terre musulmane.
L’hijra devenu djihad
Ils ont entre 24 et 30 ans, issus de familles maliennes, congolaises ou algérienne, parfois chrétiennes. Deux d’entre eux, Taril et Abou Bakr se sont convertis à l’age de 19 ans. Tous se sont rencontrés à la mosquée d’Hay-les-Roses, prient 5 fois par jour, mangent hallal et voudraient vivre dans un pays qui applique la charia. Tous aujourd’hui déclarent qu’en France “appliquer la charia n’est pas possible” et que face à l’islamophobie et la crise économique, ils ont décidé de fonder une association pour étudier “la science (religieuse)” et à terme, partir acheter des terres pour s’installer dans des contrées musulmanes… “une sorte de délire hippie” résume Sofiane. Le tribunal, lui, soupçonne que leur mission etait plus radicale, et qu’ils cherchaient en réalité à préparer et financer des départs au djihad (lutte armée) vers le Nord Mali pendant l’année 2012.
Car deux d’entre eux ont bien fini par y arriver, au Mali. L’un, Moussa Thiam y a visiblement perdu la vie après avoir intégré la police islamique de Timbuktu. L’autre, Cedric Lobo est en détention provisoire depuis bientôt deux ans pour avoir tenté de franchir la frontière entre le Niger et le Mali avec un faux passeport et une valise emplie de matériel de survie et de couteaux (voir article d’hier). Ont-ils été aidés dans leur projet par leurs "frères" restés en France? ou sont-ils partis faire le djihad de leur propre initiative? C’est ce que soutiennent face au tribunal Sofiane, Taril, Abou Bakr et Titiani qui déclarent “n’avoir pas été au courant” des intentions de voyage de leurs deux amis. Certains “soupçonnaient” qu’ils se préparaient à partir en hijra sur le théatre de guerre malien… “autrement dit, au djihad?” demande le juge. Sofiane sourit, en signe d’approbation: “Il n’assume pas ce qu’il a fait” déclare-t-il en pointant vers Cédric Lobo, entouré de deux policiers pénitenciers. Dans l’affaire, Cédric Lobo a été pris quasiment la main dans le sac. Il n’échappera donc pas à une peine sévère ; les autres, eux, cherchent à se désolidariser de lui pour alléger leur cas.
Mourir en martyre?
Pourtant, leurs histoires n’ont rien d’angélique. Lors des perquisitions menées à leurs domiciles, on a retrouvé, chez les quatre, un très grand nombre de documents à la teneur idéologique plutôt radicale: des tracts décrivant la France, Israël et l’Occident comme des nations “terroristes”, des articles aux accents belliqueux (“haïssez celui qui juge selon une loi autre que celle d’Allah” ou “il est obligatoire pour les musulmans de récupérer les Etats dans lesquels la loi d’Allah était à l’origine appliquée”) ou bien encore des vidéos prêchant purement et simplement le djihad, à grand renfort de drapeaux noirs et de kalachnikovs. Aucun ne dément avoir été en possession de ces joyeuses collections, et chacun y va de son explication. Sofiane assume. Il cite la liberté d’opinion et d’expression, là ou Taril défend une visée pédagogique : il s’informait sur les différentes interprétations de l’Islam. Seul Titian, géant de muscles, se recroqueville. Que dire de son “guide pratique pour la préparation d’une mission au Mali” ou de ces deux portraits qu’il a pris de lui, un les yeux ouvert, l’autre les yeux fermés avec la mention “sourire face à la mort” ? “C’était juste pour délirer”, déclare-t-il à demi-mots.
Démêler l’écheveau
Derrière leurs airs de gentils garçons, leur éloquence pour certains, et parfois la candeur de leurs propos, ces quatre grands jeunes hommes en baskets-pull-à-capuche restent difficiles à cerner. Au détour d’une phrase, des convictions troublantes sur les femmes n’étant pas égales des hommes, sur l’envie de voir un jour toute la planète acquise à la foi musulmane, sur la curiosité de vivre sous le règne d’un califat malgré leur refus d’imposer leur foi par la force, ou sur le djihad, admis comme principe religieux tantôt obligatoire, tantôt soumis au libre-arbitre, on ne sait plus trop. “Etant donné que les déclarations des uns et des autres ne paraissent pas très éclairantes, le jury se fondera surtout sur les éléments matériels” admet le juge, entouré de plusieurs kilos de piles de dossiers. Tout au long de la procédure, longue, il ne cesse de répéter qu’il “cherche à comprendre”.
Les membres de l’association ont-ils une responsabilité - concrète ou morale - dans les départs de Cédric Lobo et Moussa Thiam vers le Mali en guerre? Souhaitaient-ils les y rejoindre pour faire le djihad, avant que l’un d’entre ne soit arrêté et l’autre décédé? Quelques éléments sèment définitivement le trouble dans ces témoignages entremêlés, contradictoires, teintés de bonnes et de mauvaises volontés: des coups de fil passés de la France au Mali dans lesquels certains parlent explicitement de lutte armée, ou encore cette même carte de la zone à rejoindre qui a été retrouvée chez plusieurs membres du groupe. Des “coïncidences” trop nombreuses pour en être? Ce sera au tour des avocats de la défense, demain, de tenter d’atténuer les 10 ans de prison qu’ils encourent pour association de malfaiteurs à but terroriste, et au tribunal de rendre justice. Une justice humaine, laïque, insensible à la vérité divine.
Carlotta Morteo











