DATE #4 : Joseph / 27 ans
Il est vrai que ce garçon rit beaucoup et souvent fort, et qu’il aime faire comme bon lui semble. “Je ne pourrais t’accorder que deux heures”. C’est peu, surtout si on décompte les éclats de rire (ce rire !), mais je tiens ma gentille revanche en lui demandant de prendre les photos lui-même, plus tard, pour ne pas perdre un seul autre instant. En avant.”
« Je suis né à Moissac, à côté de Montauban, et j’y suis resté toute ma jeunesse. Je passe souvent devant un collège à côté de chez moi à Paris et quand je vois les jeunes qui sont devant, je réalise à quel point ça doit être différent de grandir ici. Je ne sais pas si ça vient de l’époque ou d’une manière citadine de vivre la vie mais ils sont déjà tous adultes. La manière qu’ils ont de se tenir, d’être les uns avec les autres, leur indépendance… Ils peuvent aller n’importe où dans la ville. Quand je repense à mon adolescence, je me vois entouré de pommiers, et très seul aussi. J’ai été un enfant jusqu’à mes 20 ans, complètement attaché à mes parents, je ne faisais rien sans eux.
Ma mère m’a beaucoup materné, et mon père était plus distant mais il a été une belle figure dans ma vie. Il essayait de communiquer mais entre nous, il y avait quatre ou cinq générations d’écart. Il avait 63 ans quand je suis né, et il est mort à 86 ans.
Je me souviens que l’école primaire était à 15 km de la maison, et il fallait qu’il vienne me chercher en voiture à l’arrêt de bus. La plupart du temps, il m’oubliait, donc je rentrais seul. Tous les soirs en l’attendant, je me disais : « il faut que je me prépare psychologiquement, papa est mort ». 2 kilomètres à pieds pour un enfant, c’est l’éternité.
Je me souviens de peu de choses de mon enfance et adolescence. Chez moi, le salon était divisé en deux : d’un côté la télé tournée face au nord avec mon père devant, et de l’autre, moi devant l’ordinateur tourné face au sud. Ma mère était toujours ailleurs. Ça donne une bonne représentation du schéma familial. Mon père était celui qui était tout le temps à la maison mais sans être vraiment là, et ma mère était tout l’inverse.
Au collège, j’avais un jeu de carte et je faisais des tours de magie dans la cour de l’école. J’apprenais mes tours avec une collection en VHS, « j’aime la magie ». J’aimais bien interloquer les autres.
J’ai rencontré Arthur sur un forum de rencontres. Il était magicien lui aussi. On chattait sur MSN pendant des heures et la première fois qu’on s’est téléphoné, on s’est parlé toute la nuit. J’étais transi, je me disais que j’avais trouvé l’amour de ma vie. Quand on s’est rencontré en vrai à Paris, il m’a emmené dans une grande surface de banlieue où il avait été booké pour faire des tours de magie pour une marque de thé. Ça paraît glauque mais tout était quand même incroyable parce que c’était lui.
On faisait des allers retours : un week-end c’était moi, l’autre week-end c’était lui. Sans cette rencontre, j’aurais fait mes études à Toulouse, c’est dingue ce que ça a changé dans ma vie. Les 4 premiers mois avec lui étaient géniaux et ensuite ça allait un peu moins bien mais j’avais cette vision idéaliste, « le premier c’est le bon », et on a quand même continué pendant 5 ans et demi.
Tout s’est accéléré quand il m’a quitté. C’est comme un tremblement de terre, il y a plein de petites secousses avant. Tu peux soit décider de les ignorer, soit les prendre en compte et partir.
J’avais réussi une audition de danse et je suis parti dans une école à Amsterdam. J’ai appris à me servir de mon corps, c’est un outil incroyable qu’on oublie tout le temps. J’ai appris beaucoup de choses dans cette école mais pas à danser. J’avais passé une autre audition à Londres, beaucoup plus académique et plus proche de ce que je me faisais comme idée de la danse : l’Opéra de Paris, des jolies femmes en tutu, des hommes en collant, des mouvements très classiques, de la performance, du genre « oh regarde, j’arrive à faire ça ». L’école d’Amsterdam a été beaucoup plus libératrice pour moi. On dansait avec nos os, nos muscles, notre liquide synovial. Je me souviens qu’on devait faire un solo pour l’audition, et je m’étais éclaté à le faire. J’avais mis des petites baffles entre mes mains et elles se parlaient entre elles.
Les gens disent de moi que dès que je réussis quelque chose, je fais autre chose, mais je ne suis pas d’accord avec ça. Je pense que je n’ai aucune ambition et que je fais les choses parce qu’il faut bien occuper sa vie. Mon nouveau copain a du mal à le comprendre. Je ne fais pas une école de yoga pour devenir professeur de yoga, puis m’établir à mon compte. Je ne suis pas dans la progression. On peut penser que les rapports que je crée avec ce que je fais sont superficiels mais il y a toujours des points d’ancrage qui les relient entre eux.
J’ai compris récemment qu’il fallait faire semblant d’être quelque chose de complet et de clair pour ne pas perturber les autres. Quand je me présente, je dis « bonjour, je suis Joseph et je suis professeur de yoga » et je m’arrête là. Ou « bonjour, je m’appelle Joseph et je suis réalisateur ». C’est absurde.
Je ne veux pas travailler. J’ai l’étiquette d’assisté social mais plus je vieillis et moins je me justifie. Ça m’a beaucoup énervé d’avoir à le faire. Je ne consomme rien, je mange, c’est tout. J’ai trois tonnes de vêtements, que j’ai acheté quand j’étais juriste et que j’avais plus d’argent. J’ai du acheter trois tee-shirts l’année dernière. Le reste, c’est du Emmaüs à 1 euros.
Je suis très fier d’avoir mieux compris ces dernières années la valeur que j’accorde aux choses, et d’être de plus en plus en phase avec ces valeurs. Je pense que je n’ai jamais été aussi heureux que ces derniers temps.
Je n’arrive pas à parler de moi, je ne pense pas que les autres puissent être intéressés par ce que j’ai à dire. Là par exemple, ça me perturbe de parler autant de moi sans te poser des questions en retour.
Mon ancien patron était bipolaire, un malade mental. Il a d’abord tout fait pour que je sois embauché après un stage. Il me criait souvent dessus, et ça allait en s’amplifiant. A la fin, je chialais tous les soirs. Pas parce qu’il était dur, mais parce que j’arrivais pas à répondre et à lui dire « écoute, je suis un être humain, tu vas te calmer ». J’étais dans la passivité la plus totale, c’était une relation très malsaine. Pour me défouler, j’ai commencé les cours de danse le soir et ça m’a libéré. Je n’aurais sûrement jamais commencé la danse sans ce déclencheur. J’ai aussi compris que plus jamais je n’accepterai de subir une relation tyrannique, même avec un lien de hiérarchie.
Je ne lui en veut pas du tout, lui je crois qu’il m’en veut mais je ne sais pas pourquoi.
Je ne suis plus jamais en colère, c’est une émotion qui est complètement partie de moi. Par contre je suis parfois très triste mais ça ne me fait pas peur de l’être. Il faut accepter à fond cet état là et le vivre jusqu’au bout. Après, ça passe.
Je voudrais que tu rencontres Arthur, mon ancien copain. Je ne lui ai pas encore proposé mais on va l’appeler ensemble.
- Allo ? - Oui ? - Ça va ? - Oui et toi ? - Ça va. Est-ce que tu es à Paris prochainement ? - Oui, je suis là, je ne pars pas. - Super, j’aimerai que tu rencontres quelqu’un. - (blanc) - Voilà. - Qui ? - Elle est avec moi, elle s’appelle Judith. - Pourquoi tu voudrais que je la rencontre ? - Elle fait des entretiens avec des gens au hasard et chaque personne qu’elle interviewe l’amène à une autre personne. - D’accord. De toutes manière, si tu me la recommandes, je le fais avec plaisir - Je te la recommande chaudement. - Et bien quand elle veut. - Super, merci beaucoup. »
Arthur sera donc ma prochaine date.









