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Le dĂ©sir est une chose beaucoup plus « noire », beaucoup plus « atroce », que les sociĂ©tĂ©s modernes ne le prĂ©sentent. Le fond du dĂ©sir est un « rayon de tĂ©nĂšbres ». (âŠ) Le dĂ©sir est la libido de voir quelquâun qui nâest pas lĂ . La desideratio est la joie de voir lâabsent. Le mot latin desiderium se traduit le plus souvent en français, par les mots souvenir ou regret ou mĂ©lancolie ou dĂ©sespoir. Bien sĂ»r aussi, parfois, par le mot français de dĂ©sir qui en est rĂ©sultĂ©. Mais, atomiquement, dans le de-siderium, dans lâastre absent, il y a un sous-venir. Dans la dĂ©sidĂ©ration, le « venir » de la perte revient « sous » le « venir » lui-mĂȘme. Lâart cherche quelque chose qui nâest pas Ă©loignĂ© de la mort, ou qui, en quelque sorte, appartient Ă sa nuit. (âŠ) Le dĂ©sir est lâappĂ©tit de voir absent. Lâart voit absent.
Pascal Quignard. La nuit sexuelle. 2007ïżŒ
ProblĂšme: comment la femme peut-elle choisir d'ĂȘtre mĂšre? l'enfantement doit la traverser, du bas vers le haut, la transfigurer. Car si elle s'assied et rĂ©flĂ©chit, place face au miroir son visage burinĂ©, ses Ă©paules rudes et ses flans mordus d'angoisse, comment peut-elle dĂ©cider, juger qu'il est bon et moral, de concevoir une vie vouĂ©e comme elle Ă la dĂ©chirure? comment peut-elle conscientiser cette mort qu'elle s'emploie Ă offrir? Ce noyau certes charnu mais dur, ce noyau de mort qui livrĂ© au vent dĂ©chargera les mĂȘmes ondes d'angoisse que celles qui gisent actuellement dans son ventre. L'intelligence et la bontĂ© ont-elles Ă voir avec la don de la vie ou est-ce autre chose de bien plus fort, de dĂ©chaĂźnĂ©, d'Ă©trange?
Pour ceux qui dĂ©couvrir mes deux oeuvres, fruit d'un travail littĂ©raire acharnĂ©, voici la bibliothĂšque oĂč ils sont publiĂ©s.
Pour les autres, je reviens dans deux mois avec une belle surprise.
Quel merveilleux blog qui cale réalités entre deux tremplains du coeur pulsé.
Oh, quel joli message. Merci anonyme au bon coeur
L'ennui (mortel)
Lâennui marche sur mes pas et mes pas le suivent, de chez moi au travail, du travail Ă chez moi, et Ă travers des couloirs, des escaliers, des âbonjoursâ, des sourires. Et tandis que roule ce cycle avachi, oĂč sâachemine en talons la petite prof fardĂ©e, ça songe en moi, sans relĂąche. Alors que mon ennui sâemballe et mâencercle, je cherche la ligne Ă©troite par oĂč mâen sortir. Mon propre embellissement a eu beau mâexalter au point que jây livre un travail constant, renouvelant chaque jour lâexpĂ©rience matricielle, je suis aujourdâhui rompue Ă cette tĂąche. Ma beautĂ©, la mienne, statufiĂ©e, glorifiĂ©e, dont lâart fut enseignĂ© Ă 7 gĂ©nĂ©rations de mĂŽmes, est symbole dâautre chose. Câest cette chose que je nomme aventure ou pĂ©ril.Â
Doucement se referme sur mes jours ce couvercle. Mon quotidien bouillonne, les bulles se soulĂšvent de vapeurs distendues. Mes rĂȘves prendront bientĂŽt les dimensions des affreux fantasmes, qui hantent les crĂąnes arides et que le soir soulage une main sĂšche et nerveuse. Laissons les morts enterrer les morts.
Je vois, Ă travers mes lectures, Ă travers lâangĂ©lisme des paysages de mon train, un visage apparaĂźtre, difficile, serein, amassĂ© dans la brume, le froid, le vide. Câest le visage dâune Ćuvre. LittĂ©raire, poĂ©tique, charnelle, quâimporte. Il faut quâelle vive, puisque je la pressens. Elle aurait lâapparence des lĂ©gendes mĂ©diĂ©vales, Ă la simplicitĂ© translucide, sur les vieilles peaux incrustĂ©es dâor. Ses contours naĂŻfs seront gainĂ©s de noirs. Elle sera droite et fluide, dâune douceur poignante. Câest un tĂ©moignage sanglant de ces recoins sublimes oĂč la femme en moi sâexulte, oĂč les hommes aimĂ©s boivent. Elle se lamente -cette femme- dans des chants qui ne dĂ©plorent ni les larmes, ni le sort, ni les sinueuses routes toutes chargĂ©es dâerrance. Elle contient en elle-mĂȘme tous les travers de cette vie (cette vie fĂ©condĂ©e par toutes celles connues) et les accorde Ă elle dans un sourire de Joconde, avec un geste dâune candeur si grande que toutes les miĂšvreries Ă ses pieds pourrissent. Elle foule dâun pied de fĂ©e l'ennui du monde.
Il y a ces bas-fonds que jâai enviĂ©s pour leur vivier juteux dâextraordinaires lĂ©gendes. Je les ai enviĂ©s de ne pas ĂȘtre violĂ©s par les lumiĂšres du monde, dâĂȘtre restĂ© enfouis au regard du nombre, dâĂȘtre lâenvers du royaume, aux arches ensevelis. Jâai enviĂ© les pirates, les escrocs et les putes de tirer savamment les ficelles interdites: mensonges, simulacres, forces brutales, charmes putrides, alors que le monde sâacoquinait au bien. Mais câĂ©tait bien moi qui, Ă la table de rĂ©union, opinais de la tĂȘte et feignais de sourire pour ce recoin servile qu'on veuille bien m'accorder.
A trente ans, la rĂ©bellion facile dĂ©cemment s'affaisse. Il faut autre chose. Je sais les mille frissons qui fleurissent Ă chaque heure, Ă lâautre bout du monde, car des dents sây plantent. Que dĂ©gorgent les lĂąchetĂ©s qui nous retiennent de vivre. Mon coeur bat trop vite et le monde est trop lent. Je me dilapiderai entiĂšre, Ă force dâimpatience. La mesquinerie des discussions creuses a lassĂ© tout un monde, mais tout le monde poursuit, guettant quelques saillies, quelques sorties fines ou embrouilles tapageuses. Je ne parlerai plus que pour ouvrir des portes. Toutes les portes permises et si possible, enjĂŽler geĂŽlier, bourreaux et Ăąmes grises.
Par oĂč? Faut-il un guide? La vingtaine est faite pour se perdre, la trentaine se ramasse et se met sur la route. Je nâai pas vu de routes, sinon celle qui me broie.
On ne sâest jamais dit que lâon sâaimait mais tout Ă lâheure, sur le quai de la gare, je le voyais dĂ©ployer mille dĂ©tours pour y parvenir. On sâarrĂȘte toujours au bord.
Grands yeux hagards fouillés par des lumiÚres intenses
Des palais suspendus, en moi plus rien ne pense
Les arceaux se relĂąchent, les anciens dieux s'engrangent
Immenses, et le chaos valse, danse et se mange.
Déesses en rut sous le parquet de nos villes,
Avides, elles frémissent, dans la nuit qu'illuminent
Les miroitants désirs du premier peuple au monde:
Tuer, violer et prendre, dans le reflux de l'onde.
IG: madalenaarmor
Il a douze ans et son grand frĂšre cet Ă©tĂ© est passĂ© sous les roues d'un tracteur, Ă un croisement de la ville de ***. Il est mort dâun coup. Ce matin, alors que je me rendais au collĂšge, j'ai vu sa mĂšre descendre de la voiture pour l'y dĂ©poser. Je perçus son visage: un front pĂąle et une mine de jeune fille gracieuse. Elle Ă©tait peut-ĂȘtre plus jeune que moi. Sa joliesse me sembla arrĂȘtĂ©e, les lignes pĂ©trifiĂ©es, son regard ressemblait Ă ces biches flashĂ©es en pleine route. Elle caressait son fils aux cheveux, lui embrassait l'Ă©paule, lui dans sa doudoune Ă©clatante, inclinait sa petite tĂȘte, sous lâarc de sa mĂšre. Elle nâavait pas le drapĂ© de la robe de Marie, ni le poids immuable de la statue penchĂ©e. Elle n'avait mĂȘme plus de regard. Ses gestes sâaffolĂšrent sur le petit visage quâelle ramena Ă son cĆur. La main d'amour qu'elle passait Ă©tait dĂ©possĂ©dĂ©e. Ce n'Ă©tait pas une scĂšne de film. C'Ă©tait un beau lundi verdoyant et solaire, sur la ville sĂšche, trĂšs sĂšche, archaĂŻque, si bien quâon la compte parmi les citĂ©s de caractĂšre, trĂ©sor patrimonial qui attire les touristes, oĂč vivent des gens pauvres, et mĂȘme des pauvres gens. Et moi je n'ai rien dit, je n'ai ni saluĂ© ni souris, mes doigts se sont serrĂ©s. J'ai fait comme le monde fait. La brume qui se rĂ©pand autour des foudroyĂ©s nous laisse interdits. Le monde frĂŽle l'aigu de leurs silhouettes, doucement dĂ©portĂ©es dans des vagues solides, oĂč chaque geste qui se meut de cette ombre si forte sâen retire plus mince quâune enveloppe. Leur forme humaine nous Ă©chappe, avance dans un ailleurs sans poids, croirait-on. Ont-ils le mĂȘme esprit dĂ©sormais? Leurs faces sont devenues des masques aux fentes grises. La cathĂ©drale se dresse toujours comme un abĂźme de forces. Elle n'a jamais Ă©tĂ© autant anonyme.
ProblĂšme: comment la femme peut-elle choisir d'ĂȘtre mĂšre? l'enfantement doit la traverser, du bas vers le haut, la transfigurer. Car si elle s'assied et rĂ©flĂ©chit, place face au miroir son visage burinĂ©, ses Ă©paules rudes et ses flans mordus d'angoisse, comment peut-elle dĂ©cider, juger qu'il est bon et moral, de concevoir une vie vouĂ©e comme elle Ă la dĂ©chirure? comment peut-elle conscientiser cette mort qu'elle s'emploie Ă offrir? Ce noyau certes charnu mais dur, ce noyau de mort qui livrĂ© au vent dĂ©chargera les mĂȘmes ondes d'angoisse que celles qui gisent actuellement dans son ventre. L'intelligence et la bontĂ© ont-elles Ă voir avec la don de la vie ou est-ce autre chose de bien plus fort, de dĂ©chaĂźnĂ©, d'Ă©trange?
Pour ceux qui voudraient dĂ©couvrir mes deux oeuvres, fruit d'un travail littĂ©raire acharnĂ©, voici la bibliothĂšque oĂč ils sont publiĂ©s.
Pour les autres, je reviens dans deux mois avec une belle surprise.
Cette nuit, aprĂšs la fĂȘte, nous nous sommes couchĂ©s tous les deux dans la tente. Tous deux dans la nuit ensomeillĂ©e, perlĂ©e de mouettes hurlantes. Dormir dans une tente, c'est tomber dans la vraie vie, primitive, matĂ©rielle, nouĂ©e et dĂ©nouĂ©e, qui s'Ă©lĂšve et Ă©choue, c'est passer de grĂšves en grĂšves, bien ou mal lunĂ©s, glissant dans les courants contraires avec la seule tenue d'une peau tirĂ©e par le soleil. Mael s'agitte dans sa couverture de survie tandis que je dĂ©vale l'escalier du sommeil. Lui est tout fĂ©brile parmi ses idĂ©es jaillissantes. Brusquement, il se lĂšve, s'habille, prend sa sacoche et sort de la tente. DerriĂšre les falaises insoutenables, l'aube est encore recluse sous les cris des bĂȘtes sauvages. Lui s'en va errer dans le dĂ©sert des rues libres. La marche est le premier de ses Ă©lĂ©ments, la marche, la cigarette, la musique; la douche, le sommeil et le sexe gisent Ă cĂŽtĂ©. Il se prononce dans la rue profilante, il erre et finit par s'assoir sur le rebord d'un muret, en pleine face de la mer. L'aube commence insensiblement Ă prononcer ses airs et lui compose, avec l'attention de la pierre, il trace sur la partition froissĂ©e les cerises d'un Ă©tĂ© jamais Ă©clos et s'applique d'avantage sur le tracĂ© des barres, emettant, la bouche close, des petits sons de gorge. Son corps sombre s'assouplit de ce rythme solitaire, tenu par lui-seul. Lorsqu'il Ă©crit, sa concentration est profonde, permise par cette confiance qui est celle lĂ -mĂȘme qui cadense ses pas dans la ville enfouie, Ă cette heure oĂč le jour s'Ă©veille. Je l'admire pour cela, pour cette force qui en lui est naturelle, dirigĂ©e comme l'eau montante, de l'intĂ©rieur, par la flamme impassible de sa naissance.
« Lâhomme est large, trop large, je le restreindrais. Le diable seul sait ce qui se cache dans tous ces hommes, quelle boue, quel chaos, quel dĂ©mon y grouille. » (Les DĂ©mons)
Ce matin, au rĂ©veil, jâai appris lâaffaire. Je creusais un peu, compulsais les articles, en proie Ă la pulsion de voir, de savoir, de dĂ©vorer et de mordre la vĂ©ritĂ© nue. Puis, je lisais les paroles de bourreaux et des proches, et me sentais sĂ©duite par leurs jeux habiles de dissimulation, de travestissement des faits, dâattĂ©nuation des actes. Mais lâhorreur Ă©tait lĂ et frappait ma conscience. Toute ma journĂ©e sâest alors souillĂ©e dâune laideur grandissante, corrompant toute chose dâun goĂ»t dâimmondice, de putrĂ©faction, de merde et de sang.
Le mal absolu. On en oublie la marque, tant le quotidien nous lâaffaiblit, tant nous sommes habituĂ©s aux entrelacs du mauvais et du bon, Ă lâambiguĂŻtĂ© des ĂȘtres et des actes, Ă la relativitĂ© des valeurs. Mais lĂ , il nây avait plus aucune nuance pour troubler les images du mal. Je vis dĂ©filer quelques vidĂ©os qui dĂšs lors me hantĂšrent, comme un flux cauchemardesque. Tous les arguments de dĂ©fense Ă©tant fallacieux, le mal sâincarne dans les visages de bourreaux, dans la douleur des martyrs et leur humiliation, dans les rires complices des innombrables tĂ©moins. Ces clients du spectacles -non un clan de psychopathes isolĂ©s- mais bien une foule massive, vivace, rĂ©clamaient de franchir de nouvelles limites, curieux des trĂ©fonds. Le mal absolu, faisant sauter tous les verrous, un Ă un, des mois durant, et Ă la vue de tous, jusquâĂ passer une derniĂšre ligne: la mort de lâhomme sous la torture publique. Alors le monde sâarrĂȘte, horrifiĂ©, et scrute sa propre image, bouleversĂ©e et immonde.
Et la honte dâun coup ravage toutes les consciences. Je ne me sens digne de rien et jâai honte de ce monde. Le monde honteux tente de se racheter par des discours de blĂąme, comme moi-mĂȘme ici. Parler, dĂ©noncer, couvrir la gueule bĂ©ante et muette de lâhorreur. Les questions philosophiques tombent comme des enclumes, dans un bruit dĂ©solĂ©. Certains cherchent le coupable Ă lâextĂ©rieur de sa propre civilisation (cf Papacito), dĂ©signent certaines cultures et les tiennent responsables. Mais je crois la salissure collective, et la responsabilitĂ© commune.
Je nâai jamais eu aussi soif de beautĂ©, quâen cet instant. De cette plaie suppurante, oĂč les larves grouillent, seule la beautĂ© me semble propre Ă assainir lâair. La laideur -laideur de lâappartement encrassĂ©, laideur des scĂšnes de dĂ©gradation, laideur de la perfidie, des exhortations de la foule, de lâanonymat du mal - ne mâa jamais tant semblĂ© ĂȘtre lâexact opposĂ© du beau, voire mĂȘme son adversaire. La beautĂ© de la civilisation et de lâart, je me sentis me prostrer Ă ses pieds, avec une gratitude dâenfant qui mendie protection, conjuration dâun cauchemar.
« Le mal imaginaire est romantique, varié ; le mal réel morne, monotone, désertique, ennuyeux. Le bien imaginaire est ennuyeux ; le bien réel est toujours nouveau, merveilleux, enivrant. » Simone Weil (La Pesanteur et la grùce)
Le mal au quotidien mâapparaĂźt toujours lacĂ© au dĂ©sir et aux joliesses du vivant, comme un pendant du bien, une nuance, une ombre embrassĂ©e aux couleurs de la vie. Jâen ai donc une vision confortable, une vision dâagrĂ©ment. EntraĂźnĂ© dans les faisceaux de lâart, dorĂ© par le prestige de la reprĂ©sentation, le mal fascine. Jâen ai, si jâose dire, une vision utilitaire, puisquâil nâest pas rare quâil serve dâenluminures Ă mes rĂ©cits, dâĂ©pices Ă mes amours.
Mais dans cette affaire lĂ , le mal brise toute reprĂ©sentation. Il apparaĂźt dans ce quâil est fonciĂšrement: une souillure indĂ©passable. Et se rĂ©pand une odeur tenace de sueur, sĂ©crĂ©tion de la peur et de lâavilissement. Devant cela, on ne peut quâinvoquer de grandes instances cĂ©lestes, pour le bannir, le punir, le laver.
Seigneur, prends contre toi cette Ăąme martyrisĂ©e. Console lĂ . RĂ©serve ta foudre aux coupables.. Attise cette conscience douloureuse dans lâĂąme de la foule, afin quâelle craigne le diable et le combatte.
Edit: je suis tellement traumatisĂ©e, et je garde en moi un tel dĂ©goĂ»t, en ligne de fond, que j'aimerais savoir si vous la sentez aussi, cette fracture. Mon chĂ©ri me dit: mais tu le savais que l'humain pouvait ĂȘtre mechant. Mais non, on ne le sait pas, on l'oublie, on ne peut intĂ©grer ce mal, qu'Ă travers une blessure terrible. Il faudrait que toute la sociĂ©tĂ© se soulĂšve pour denoncer ce massacre. Et pour cela, qu'elle regarde la vĂ©ritĂ© en face, qu'elle affronte son caractĂšre insoluble, impardonnable. Il ne faut pas que ça devienne un recit et une histoire. Ăa doit rester une blessure ouverte, qui nous rappelle la vĂ©ritĂ© du mal, au-delĂ de la fiction.
Si ses traits reflĂ©taient lâheure sombre oĂč la cruautĂ© avait bĂąti, Ă l'entrĂ©e du monde, ses colonnes et ses douves, ce palais de disgrĂące sâĂ©rigeait dans un calme lointain. En l'observant, je reconnus qu'il avait Ă©tĂ© taillĂ© par des mains audacieuses, et si les gens s'Ă©cartaient Ă son approche, c'Ă©tait sans doute Ă cause de lâ insolence de sa laideur parfaite.
20/03/2022
CâĂ©tait pendant le voyage Ă Florence. La tension fratricide qui sĂ©vissait entre mes compagnons et moi me poussait Ă mâen Ă©carter et Ă prendre le large. CâĂ©tait le dernier soir dans cette ville qui me submergeait de ses vapeurs sublimes. Je dois prĂ©ciser que la lecture de lâAbbĂ© C de Georges Bataille sâaccordait parfaitement Ă lâavancĂ©e dans cette ville sans cesse plus pĂ©nĂ©trante. Dans toutes mes ballades, Bataille Ă©tait une lourde ivresse tiraillant mes sens, et la noirceur de ses pages me poussait vers des pensĂ©es et des actes pĂ©rilleux. Câest un texte oĂč se consument des personnages superbes; abĂźmĂ©s,sous des froideurs tragiques, vers des fonds ignobles et Ă©cĆurants, oĂč les pulsions sexuelles les dĂ©figurent et les rĂ©vĂšlent Ă une monstruositĂ© insoutenable et sacrĂ©e. Ces pages transpirent la transgression et disposent aux audaces les plus coupables. Or, jâai ma morale, mais qui me tient si faiblement quâelle ne rĂ©siste que dans une voix souffreteuse et faiblarde
Jâai rencontrĂ© un jeune homme de mon Ăąge Ă lâangle dâune rue. Il ne bougeait pas quand je lâai abordĂ©. On a Ă©changĂ© un regard, je me suis Ă©loignĂ©e, puis je suis revenue et je lui ai parlĂ©. Il mâa mesurĂ© un instant dâun regard hautain, Ă©tranger. Puis nous avons parlĂ© et le reste a suivi. Il portait un prĂ©nom dâange qui sâĂ©leva comme une majestueuse arcade , enveloppant toute la ville dans son toucher de cendre. Dans une des ruelles troubles de la ville toscane, il prit possession de moi, et la rue avait mĂ©nagĂ© au creux de ses dĂ©dales, au milieu des corolles de marbres, des souillures, un berceau de bitume oĂč tout fut commencement. Je me suis mise Ă genoux pour adorer cela quâil avait libĂ©rĂ© dâune main leste et sĂ»re. Il nây avait lĂ nulle tendresse. Son corps restait vĂȘtu, inexorable et ma soumission Ă©tait dâune vĂ©hĂ©mence quâil surplomba dâun regard indicible. Ses yeux reflĂ©taient les remous dâune flamme dure, verte, Ă©culĂ©e et tout de lui mâenseigna quelque chose de secret. Il me dit certaines choses: quâil aimait la beautĂ© et la dĂ©chĂ©ance, que la vie lâennuyait sans ces amusements. Que son nom lâagaçait, toute cette puretĂ©, tout ce drame oĂč sâĂ©taient sculptĂ©s ses talents, son corps, ses cheveux noirs. Incapable dâenjamber cette puretĂ©, il y vivait mĂ©chamment, avec un Ă©goĂŻste royal et tous ses gestes envers moi Ă©taient charitĂ© inhumaine. La froideur de lâinstant Ă©tait dâun velours adorable, exaltant. Dedans, tout ce qui remue nâest que jaillissement.
On se relĂšve aprĂšs des heures dâaffrontement dans la ruelle close, je me rhabille, me dĂ©robe Ă son regard. Il remet sa veste de cuir et me repousse quand je lâenserre. On Ă©tait au fond de la nuit et un vent affreux dĂ©charnait la rue. Les dĂ©tritus volaient et des italiens ivres improvisaient un foot avec une canette vide. Je me joins Ă eux, puis RaphaĂ«l me raccompagna jusquâĂ chez moi. Nous parlions: chacun avait revĂȘtu sa fiertĂ© et sa sĂ©duction, chaque rĂ©plique avait lâambiguĂŻtĂ© dâun chant dâamour indiffĂ©rent. Â
Si ses traits reflĂ©taient lâheure sombre oĂč la cruautĂ© avait bĂąti, Ă l'entrĂ©e du monde, ses colonnes et ses douves, ce palais de disgrĂące sâĂ©rigeait dans un calme lointain. En l'observant, je reconnus qu'il avait Ă©tĂ© taillĂ© par des mains audacieuses, et si les gens s'Ă©cartaient Ă son approche, c'Ă©tait sans doute Ă cause de lâ insolence de sa laideur parfaite.
"Les bourgeois, les enfants petits bourgeois, n'ont jamais eu besoin de passer à la caisse... Ils n'ont jamais eu d'émotions... D'émotion directe, d'angoisse directe, de poésie directe, infligée dÚs les premiÚres années par la condition de pauvre sur la terre... Ils n'ont jamais éprouvé que des émotions lycéennes, des émotions livresques ou familiales et puis plus tard, des émotions "distinguées"... voire "artistiques"... " Louis-Ferdinand Céline
Le film Diamant Brut d'Agathe Riedinger m'a beaucoup plu. En voici une brĂšve critique.
Les images de la grandeur classique constellent par flash l'horizon de l'hĂ©roĂŻne. Ce sont de rares Ă©clairs. Sa condition d'inculte, de cas social, son absence de socle la condamnent Ă avancer dans un couloir de fausses lumiĂšres. Elle y reçoit une pluie trouble de dĂ©votions et d'injures. Mais elle veut percer l'Ćil universel.
Une sirĂšne l'appelle, l'aimante, la tourmente. On lui promet quâelle apparaĂźtra enfin. Avec ses faux ongles immenses et ornĂ©s de faux diamants, sa bouche repulpĂ©e, ses seins et ses fesses refaites, son personnage fascine. Pourquoi? Parce quâil est transi et consumĂ© dâun vrai dĂ©sir. Elle veut ĂȘtre belle et souveraine. On lui offre de devenir objet. J'ai aimĂ© la justesse du tableau: la manipulation insidieuse que le systĂšme exerce sur les Ăąmes encore jeunes et pĂ©tries d'une soif rageuse. Leur idĂ©al souterrain, informulĂ©, ils le traduiront en une imagerie vulgaire, insensible, en un goĂ»t boulimique de paillettes crasseuses. Pour contrer la servilitĂ© qui la guette, Ă laquelle on la voue, cette jeune femme nâa dâarme que sa fiertĂ©. Elle marche et court, aspirĂ©e par ce qu'elle n'a pas, qu'elle s'acharne Ă contrefaire, dont elle traque le faux reflet.
Les femmes de la bourgeoisie ont le mĂȘme dĂ©sir qu'elle: que le monde les honore et reconnaisse leur royautĂ©. Mais leur ont Ă©tĂ© transmis les raffinements nĂ©cessaires pour se distinguer de la masse: la technicitĂ© des charmes, la maĂźtrise du langage, du paraĂźtre. Savoir se sublimer contre l'humiliation. Liane marche au bord de la honte, continument. Elle frise la dĂ©chĂ©ance, la prostitution. Pourtant, avec toute la dignitĂ© de son vrai dĂ©sir, elle enjambe le mĂ©pris.
Ce film prend Ă bras le corps la quĂȘte de son hĂ©roĂŻne: devenir un star de la tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©. Mais au fur et Ă mesure du film, le regard du spectateur perd sa lueur de mĂ©pris. Il ne sâen amuse plus. Il entre dans cette quĂȘte, ce tourbillon qui sâenfonce toujours plus loin. On en comprend lâurgence et la nĂ©cessitĂ©. Le sourire final de la fille, câest lâabdication de notre paternalisme. Elle sâapproche de sa rĂ©alisation personnelle, Ă deux doigts de lâabĂźme.
Elle dĂ©fit sa tignasse dont les boucles roulĂšrent sur son dos. Ses petits doigts potelĂ©s, vernis de pourpre, replacĂšrent ses seins. Son t-shirt la moulait de trop car sa chair Ă©tait d'une abondance tenace, luttant contre le tissu qui ne cĂ©dait rien. Gloria laissait au sol son regard traĂźner. Le souffle dĂ©bordant comme la chair, elle ne savait que faire de ses mains, quelle grĂące imprimer Ă ses gestes. Tout en elle allait vers lâĂ©crasement et câĂ©tait un effort dĂ©sespĂ©rant de ne pas dĂ©bouler au sol, sây dĂ©couper en sanglots. Elle avait des bras d'amante autour de son cĆur creux baignĂ© d'adorations. ClouĂ© au fauteuil, l'attention de Pierre glissait le long des murs, dans un Ă©lan constant et sans attache. Il frĂŽlait ce dĂ©cor pigmentĂ©, garnis dâautant de figures glorieuses et de fleurs quâen peut contenir la fĂ©minitĂ© la plus odorante et inquiĂšte. Le silence dans la piĂšce semblait le gardien des murs oĂč pendouillaient les pĂ©tales de cette fille plĂątreuse. Et les gestes de Gloria, ses petites mains vernies, stagnantes, nerveuses, sâenfermaient dans ce silence pour y bĂątir des actions closes, dĂ©liĂ©es mais closes. Elle frotta son index sur ses cernes afin dâessuyer d'Ă©ventuelles bavures de noir. Pierre la regarda enfin. La fiertĂ© les maintenait chacun de part et dâautre dâun silence sans Ă©nigme. Gloria enfin pris la parole dâune voix rauque, elle dit: âTu sais, dans ce monde, il y aurait plein dâautres mecs qui auraient envie de moi.â Un dĂ©sespoir murissait en elle, celui de ne se rĂ©soudre Ă rien: il devait y avoir quelque part encore un frisson Ă saisir dans la chair de lâautre. Mais Pierre, dĂ©grisĂ© de toutes ces fioritures, secoua la tĂȘte vaguement: âSi câest ce que tu veux, vas-yâ. A cette instant, Gloria rougit, sa vulgaritĂ© craquela. Une force lâentraĂźna sur le lit, elle sây vautra Ă plat ventre et se crut la femme la plus Ă©prouvĂ©e du monde.
âTout roman, poĂšme, tableau, musique, qui ne dĂ©truit pas, je veux dire, qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait lâune des tĂȘtes est une imposture.â Jean Genet