Rentrée littéraire #3 - L’Amérique, de Frédéric Martinez
Appel du large. Infini des possibles. Qui n’a jamais ressenti l’envie de tout plaquer, de tout recommencer sous des cieux plus cléments? Repartir à zéro, larguer les amarres, se sentir enfin libre, enfin vivant ?
C’est ce voyage vers l’inconnu, vers nos rêves les plus fous, si enfouis et inavoués fussent-ils, que nous propose l’écrivain Frédéric Martinez dans sous dernier livre publié aux Belles Lettres, L’Amérique.
Qu’est-ce que l’Amérique sinon le fantasme d’une vie meilleure, cet instinct qui nous pousse tôt ou tard à accomplir notre destinée, à se laisser griser par le goût de l’aventure?
L’Amérique, ou presque, car chacun a son Amérique à soi.
A l’heure où la jeune génération (X ou Y, qu’importe) transcende les frontières et les expériences et ne se contentera plus jamais d’un seul et unique boulot dans la vie, à l’heure où la reconversion professionnelle est devenue banale, où les métiers manuels redonnent du sens au mot “travail”, rêver d’Amérique n’est plus seulement une possibilité, c’est presque un devoir.
A travers le destin de plusieurs personnages, dont certains finiront par se croiser, Frédéric Martinez met en scène cet élan vital, ce désir d’accomplissement qui prend aux tripes sans crier gare, ce champ des possibles qui questionne notre quotidien, notre bonheur, notre insatisfaction (chronique ?) et nous jette à la figure le vide de nos existences, nous fait prendre nos jambes à notre cou à la recherche de notre vrai "nous”.
Frédéric Martinez nous emmène au bord de la mer, sur une île de méditerranée, aux confins d’une jungle, jusque dans le pays perdu des souvenirs d’enfance et des étés qui s’étirent, dont on ne connaîtra plus jamais le délicieux ennui.
On y croise de belles épouses dociles et raffinées, des femmes fatales, de jolies filles perdues (toujours beaucoup de belles plantes chez Frédéric Martinez, amoureux éperdu du sexe féminin), des détective privés ratés, des architectes désabusés, des obsessionnels dépressifs. On y arpente Paris, Venise et Lisbonne, à la découverte de rues qui disparaissent, on se perd dans les jungles urbaines et la forêt amazonienne, on largue les amarres au large de la Normandie et de la Méditerranée, on suspend le temps dans un village de Creuse, et surtout, on tombe éperdument amoureux.
C’est ça l’Amérique, quelque part, quelqu’un.
Frédéric Martinez écrit bien, et même très bien. Son premier succès est une biographie littéraire du poète Paul-Jean Toulet, Prends garde à la douceur des choses (Tallandier). Il s’est aussi penché sur la destinée du peintre Monet et sur celles, plus troublées et brèves, de Jimi Hendrix (Tallandier) et de JFK (Perrin).
Mais son livre qui m’a le plus touchée, et qui prend aussi la forme d’une mosaïque littéraire, c’est Petit éloge des vacances (Folio Gallimard), surtout quand il raconte ses souvenirs d’enfance, images fugaces d’un pays béni perdu à jamais.
Un passage en particulier m’a émue aux larmes, lorsqu’il regarde, spectateur de son propre souvenir, s’éloigner la petite voiture qui le mène avec sa mère et ses grands-parents sur le chemin des vacances.
“Je revois la Simca glisser sur les routes heureuses, vers lesquelles coulaient doucement des prairies grasses chargées de trèfles et de fleurs, je revois ces visages aimés, disparus, ces silhouettes infimes retournées à la terre, corps glorieux sautillants, saturés de couleurs dans l’assomption du super 8.”
Impossible avec ces mots de ne pas penser aux fantômes de sa propre enfance, visages aimants maintenant disparus, dont les contours s’estompent à mesure que les années passent. Les souvenirs jaillissent, vacances à la mer et parties de cartes sous le pommier, tours de magie et apéritif de 11h30 au bistrot (Pastis pour Papy et Orangina pour moi)... Tout un “continent perdu”, comme le nomme si justement l’écrivain.
Je ne résiste pas au plaisir de vous donner un avant-goût de son écriture avec ces courts extraits de L’Amérique :
“Enfin.
L’été éclatait comme un coup de feu. Juin riait sur toutes choses, enluminait la banlieue sud. C’était la fin des années 70. Le pétrole s’épuisait, la crise s’installait ; je m’en fichais pas mal. J’avais six ans, une coupe au bol et cette aptitude à la joie que seuls savent les enfants tristes. Les grandes vacances pointaient au bout de la classe. La maîtresse portait une jupe à pois. Je ne savais pas lire, derrière son visage, les promesses de l’été neuf qui poussait au creux de ses hanches ; ses jambes déjà hâlées scandaient la dernière heure et puis c’était maintenant : je me ruais dans le couloir avec la liberté en enfilade.”
“Les mêmes fougères coiffent les talus. Le même ciel lavé de pluie se pousse du col au-dessus des toits, mesure son éclat au bleu sourd des ardoises. Des attelages d’hirondelles tirent le char du soleil derrière l’horizon, préparent le terrain aux étoiles qui bientôt cligneront dans la nuit. Je n’irai pas revoir l’église du Compeix qui, si Dieu et les monuments historiques le veulent, a encore de beaux siècles devant elle. Je n’irai pas revoir le ruisseau où mon grand-père pêchait la truite ni la maison de Peyramaure qui peut-être effondre. Je sais que je serai déçu. Je sais que nous passons. Les années ont fauché les gardiens de mon enfance. Peut-être les pierres gardent-elles la mémoire de leurs voix. Leurs visages en embuscade m’attendent à la croisée des chemins. Je ne m’arrêterai pas.”








