Le projet architectural d’agora paysanne, matérialisé par un programme de production de semences libres, propose une réflexion autour de la question de la transition de l’agriculture conventionnelle vers un modèle agricole local et coopératif. La première partie de l’étude s’intéresse à l’impact des pratiques agricoles sur le territoire du bassin versant du Rhin.
Un plan guide, à l’échelle du territoire du Haut-Rhin, développe l’hypothèse d’une transition du modèle agricole conventionnel en place, par un maillage de «villages producteurs» pratiquant une agriculture diversifiée propre à leur terroir. Cette évolution tend à répondre aux problématiques de l’eau et de l’alimentation au sein de la plaine d’Alsace. A l’échelle du centre-bourg de Kembs, le plan guide a pour objectif de proposer la mutation d’un village dortoir, transfrontalier avec la Suisse et l’Allemagne, vers un village «pilote» et «producteur». Cette évolution passe par la densification du centre-bourg ancien, limitant l’expansion pavillonnaire sur les terres agricoles. Aussi, la proposition de bâtiments «outils» mis à disposition des agriculteurs en transition ou des «néo-paysans» catalyse cette transition. L’un de ces bâtiment outil, «l’agora paysanne» est ainsi projeté au Sud-Est du centre-bourg historique de Kembs.
Les recherches préliminaires sur la thématiques de la frontière, antérieures à la découverte de la région transfrontalière du fossé rhénan, ont permis de poser les jalons d’une réflexion sur la notion de limite géographique, linguistique et politique. Différents exemples à travers le monde (extraits ci-contre) furent étudiés, afin de comprendre comment la notion de frontière politique, pouvait être décalée de la notion de frontière géographique et linguistique: Ainsi, la frontière entre le Canada et les Etats-Unis fut définie par une droite parfaitement rectiligne, lors du découpage du territoire colonisé Américain. La coupe sur la frontière montre en effet qu’il n’existe pas d’élément géographique physique définissant cette limite (un fleuve, une crête, une mer.). La continuité de la langue anglaise est tenue de part et d’autre de la frontière. On observe toutefois que le traitement du territoire, l’organisation des cultures et des exploitations diffèrent : aux États-Unis, le quadrillage issu du plan Johnson de 1849 dresse invariablement son orthogonalité à la géographie existante du territoire. A l’instar du Canada, respectant l’existence antérieure d’un massif forestier qui a été dans l’ensemble préservé : Le pouvoir politique planificateur est donc garant et responsable de l’organisation de son territoire, du maintien ou non de ses écosystèmes et de la constitution ou la destruction des paysages agroforestiers et des terroirs. Nous avons donc décidé dans ce projet de fin d’études d’axer la réflexion sur la notion de territoire partagé et transversal aux frontières de l’Allemagne, la France et la Suisse : le bassin versant du Rhin.
Analyse : Le Fossé Rhénan, bassin versant partagé entre trois pays, une responsabilité commune du sol
Le fossé Rhénan, délimité à l’ouest par le massif des Vosges, au sud par le massif Jurassien et à l’est par la Forêt Noire, est partagé entre l’Allemagne, la Suisse et la France. Le Rhin, colonne vertébrale de cet écosystème, se développe depuis le canton du Grison en Suisse jusqu’à la mer baltique aux Pays-Bas. Principal bassin de population et haut lieu de l’économie européenne, le Rhin voit son cours partagé entre 5 pays. France, Allemagne et Suisse, en amont du fleuve, partagent ce territoire commun. C’est donc d’abord à une échelle européenne que s’exerce la responsabilité de ces trois pays vis-à-vis de l’écosystème rhénan. L’enjeu de l’augmentation du niveau de la mer au niveau des Pays-Bas, (dont on prévoit une augmentation de 65 à 130cm d’ici 2100 ),est couplé à celui des crues et décrues émanant du fleuve. La notion de territoire transfrontalier n’est pas une ligne franche, puisqu’il s’agit d’une vallée, lieu de rencontre et non de séparation. Politiquement, ces 3 pays adoptent des décisions différentes par rapport à leur territoire, et son développement. Or chaque pays a une responsabilité collective par rapport à cette vallée, qui ne constitue qu’un seul terroir entre deux massifs montagneux. La région alsacienne est une des régions les plus sèches de France. En 2019, le laboratoire de l’APRONA recense le niveau le plus bas jamais connu de la nappe phréatique alsacienne. La France possède la majeure partie des espaces agricoles de cette vallée et peut avoir le plus fort impact sur la régénération de la nappe, de la limitation de son exploitation.
Analyse : De l’autre côté, un autre modèle agricole inspire
Comme dans la plupart des régions de France, la monoculture intensive et industrielle a pris le pas, depuis la reconstruction dans les années 50, sur une agriculture paysanne et de petites exploitations. Le modèle agricole actuel fut créé pour subvenir aux besoins alimentaires de l’après-guerre, mené de front par les grandes entreprises de l’agroalimentaire. (l’une d’entre elle trouve d’ailleurs son siège au cœur de la métropole bâloise.) La mutation / destruction du territoire agroforestier constitué jusqu’alors fut poussée à son paroxysme par le remembrement des cultures, et la transformation d’un savoir-faire paysan vers une gestion industrielle des terres agricoles. La vallée du Rhin, territoire commun à l’Allemagne et à la France, subit ces mutations du côté français, comme en témoigne une comparaison satellite des rives allemandes et françaises (images ci-contre). Ainsi, l’exode rural et la désertification des campagnes, couplés aux besoins constants alimentaires, construisit le paysage monocultural actuel : d’immenses zones de cultures céréalières confortées par de nouvelles techniques agricoles (mécanisation, agrochimie). La technique devint alors le fer de lance de cette nouvelle forme d’agriculture, dont les bénéfices financiers n’égalèrent jamais les conséquences humaines et écologiques : endettement des agriculteurs, perte du savoir-faire paysan, déclin de la biodiversité et des espèces endémiques, extinction massive des pollinisateurs. La transformation de la culture paysanne vers une culture industrielle a conduit l’agriculteur à ne plus être un «cultivateur» mais bien un gestionnaire de ses terres. C’est également en terme d’impact sur les sols et les nappes phréatiques que cette agriculture eut un fort impact : Les plantes hybrides sur catalogue étant incapables de s’adapter à un territoire sec, nécessitaient un besoin grandissant en eau, tandis que leur organisation en «open Field» empêchaient les eaux de s’infiltrer en profondeur dans les sols. L’hypothèse d’un projet à l’échelle de la plaine d’Alsace, de Mulhouse à Colmar, tend à restaurer une agriculture de petite échelle, productrice de légumes et de fruits, développée grâce à un savoir-faire paysan, notamment celui de la sélection de semences.
Plan guide : Un village pilote, modèle reproductible et expansif pour le projet alimentaire territorial
Le projet alimentaire territorial, porté par la communauté d’agglomération de Mulhouse (M2A) vise à favoriser une alimentation biologique, locale et pour tous. L’enjeu est de taille pour la ville de Mulhouse dont seulement une minorité (3% de la population de la ville contre 16% à l’échelle nationale) profite de denrées cultivées et bio dans le territoire. Pour cause, la majeure partie du territoire agricole, d’après le registre parcellaire graphique de 2019, est composée de monocultures céréalières (72%), et seulement 2% du territoire produit une agriculture de légumineuses ou de fruits.(voir diagramme ci-contre). Le projet, à l’échelle de la plaine du fossé rhénan, côté français, propose une mutation de ce modèle agricole conventionnel, pour répondre aux enjeux de la transition alimentaire locale, et plus globalement, à des enjeux environnementaux. En observant la carte du fossé rhénan, une constellation de bourgs, organisés en pointillés parallèlement au cours du Rhin, seront les points d’accroche de la métamorphose du territoire agricole: chaque «village producteur» sera pourvu de programmes «outils», bâtiments mis à la disposition des agriculteurs en transition et des néo-paysans s’implantant dans la région. Ces bâtiments «outils» permettront de limiter certains coûts relatifs à la transition vers l’agriculture bio (par la mise en commun de machines par exemple) mais surtout, favoriseront les interactions entre producteurs et habitants. Le modèle concentrique du Kibboutz (schéma ci-contre) représente ce que pourrait espérer un modèle agricole basé sur ces petits villages satellites. Mais contrairement au Kibboutz, ces villages «producteurs» seraient connectés les uns avec les autres et complémentaires par leur production agricole diversifiée. Les canaux (canal du Rhône au Rhin, canal d’Alsace ou canal de Huningue) seraient le moyen de se connecter aux métropoles de Bâle, Freiburg et Mulhouse. Les denrées alimentaires convergeraient donc, depuis cette constellation de villages «producteurs» vers la ville. Le village de Kembs,( pointé ci-contre en rouge sur la première carte) par sa situation stratégique dans le territoire (à la jonction entre le canal du Rhône au Rhin, le canal d’Alsace et celui de Huningue, et à mi-chemin entre Mulhouse et Bâle), devient le premier support de cette transition agricole, porté par le projet architectural d’agora paysanne.
Plan guide : Densifier le centre bourg de Kembs pour limiter l’expansion urbaine pavillonnaire sur les terres agricole
Le village de Kembs est situé à moins de deux kilomètres de la frontière allemande et à dix-huit kilomètres de Bâle. Quotidiennement, des milliers de travailleurs transfrontaliers s’exilent le temps d’une journée de travail vers la Suisse. Le «village rue des années 50», mute et se développe dans son épaisseur depuis les années 60 par la construction croissante de maisons individuelles pavillonnaires. La comparaison de cartes des années 60 et actuelle montre une expansion des constructions, principalement au nord et à l’ouest du village sur des parcelles agricoles en lanières pré-existantes. Les limites du développement du maillage pavillonnaire sont définies par la géographie physique (canal, de la forêt et de la pente). La quasi-totalité de l’espace agricole entre la forêt de la Hardt et le canal de Huningue fut donc absorbée par cette expansion. Le projet à l’échelle du village propose de densifier le centre bourg de Kembs, en s’appuyant sur la requalification du bâti existant délaissé (principalement des granges n’ayant plus leurs vocations agricoles car déconnectées des champs.).
L’hypothèse serait la mise en œuvre d’un portage foncier, susceptible de racheter aux propriétaires des fermes leurs bâtis vacants, et de proposer leur réhabilitation pour la mise en œuvre de logement(sur le modèle Kraftwerk par exemple) couplé à l’implantations des «bâtiments outils», nécessaires à la transition agricole du village. Les programmes de ces bâtiments «outils» permettraient d’impulser un mouvement de transition autour du village de Kembs, et de devenir un «laboratoire» et un projet «pilote» mettant au centre l’agriculture paysanne. Ainsi, un moulin, un hangar de mécanique agricole, une brasserie, une recyclerie, un centre équestre pour les chevaux de trait, un four, un pressoir, un embarcadère seraient créés au sein du village. L’agora paysanne développée dans le projet architectural rassemblerait au cœur du village un programme dédié aux semences, de leur production à leur distribution.
Projet architectural : Une agora paysanne, au cœur du village producteur
Description du site : L’implantation du programme d’agora paysanne se développe au sein d’une parcelle du centre bourg historique de Kembs, au sud-est du village. Cette parcelle en lanières s’établit en surplomb d’une combe arborée d’arbresfruitiers, aux flancs du canal de Huningue. Cette topographie permet de dégager un point de vue frontal, vis-à-vis de l’autre rive allemande. Le projet tente de marquer la limite ville/campagne, par la gradation de ces programmes depuis la rue, jusqu’aux champs : Le diagramme d’implantation des programmes part de la production du fruit ou du légume dans le champ, de l’extraction, du séchage et du conditionnement de ses graines en cœur de parcelle, jusqu’à leur distribution en front de rue. La parcelle, désaffectée depuis une dizaine d’années, est composée de bâtis hétérogènes, devenus lieux de décharge sauvage de déchets. Selon leurs états, certains bâtis seront démolis au profit de construction neuve(40%) et d’autres seront réhabilités (60%).
Les objectifs du programme :
1. Promouvoir la culture paysanne à travers la pratique de sélections de graines paysannes libres
2. Former, échanger sur le terrain autour d’ateliers et de séminaires
3. Insérer et sensibiliser les populations locales de l’importance de la survie de la diversité de semences
4. Conserver et distribuer des graines autour d’une Banque Vivante des Semences libres et Paysannes. (Contrairement à la banque de graines située en Norvège, cette banque est vivante, et les semences sont reproduites régulièrement pour assurer leur pérennité dans le temps.)
E5. Promouvoir la culture paysanne à travers la gastronomie: se raccorder à un réseau d’agriculteurs pratiquant la semence ancienne et/ou paysanne, et faire le lien avec des acteurs de la restauration. 6. Proposer un marché de producteurs locaux ayant utilisé des semences paysannes de la banque.
par Jean-Baptiste Leclerc