L'Europe est en crise : plus de 130 000 réfugiés ont été enregistrés depuis janvier en GrÚce. Les pays d'Europe centrale ont...
Prologue
Au loin, les montagnes macĂ©doniennes toisent un paysage de plaine bucolique plantĂ©e de petites forĂȘts Ă©parses et de bosquets. Les arbustes sont en fleur. Tout paraĂźtrait croquignolet sans la prĂ©sence de couvertures de survie en aluminium abandonnĂ©es au bord de la route et surtout, sans ces points noirs, au loin, dans les champs. Une centaine de silhouettes qui progressent dans la verdure, en file indienne, charriant des sacs sur leur dos, leur ventre, ou Ă bout de bras.
Parmi elles, Abderrahman, visage clair et juvĂ©nile tordu par l'effort, sa femme en voile Ă fleurs et chaussures de randonnĂ©e et ses deux enfants blonds de quatre et six ans. Ils marchent depuis cinq heures. Vingt-cinq kilomĂštres depuis la station-service oĂč le bus d'AthĂšnes les a dĂ©posĂ©s, comme tous les autres. Les enfants sont exsangues, lĂšvres sĂšches, Ćil Ă©teint. Abderrahman les porte Ă tour de rĂŽle dans ses bras entre ses sacs qui contiennent tout ce qu'il lui reste. Sa femme est aussi chargĂ©e que lui. Le Haut commissariat des Nations Unies pour les rĂ©fugiĂ©s a bien installĂ© un camp prĂšs de la station-service, mais il est presque vide. A peine dĂ©barquĂ©s du bus, les migrants se prĂ©cipitent vers la frontiĂšre et le camp d'Idomeni, cĂŽtĂ© grec.
C'est la course contre la montre pour entrer en Europe. Depuis le 20 février, la Macédoine verrouille sa frontiÚre et ne laisse passer les réfugiés qu'au compte-goutte. Seulement les Irakiens et les Syriens. Les Afghans, les Iraniens, les Pakistanais ne sont plus acceptés. Hier, poussés à bout par une attente interminable, les naufragés d'Idomeni ont défoncé la double clÎture de fil barbelé hérissé de rasoirs qui fait office de mur infranchissable entre les deux pays depuis novembre 2015. La police macédonienne a répliqué à coup de gaz lacrymogÚne. Les enfants du camp ont été terrifiés. Ils connaissent les bombes, pas les gaz qui étranglent et font pleurer.
L'espace Schengen vole en éclats
Pour eux, la route des Balkans, empruntée par des centaines de milliers de réfugiés depuis l'été dernier, s'est soudain transformée en cul-de-sac. Le 19 février exactement, quand l'Autriche a annoncé unilatéralement et deux mois avant la tenue de son élection présidentielle, qu'elle ne laisserait plus passer que 3 200 réfugiés par jour pour l'Allemagne. Depuis, comme des dominos, les frontiÚres de l'Europe centrale se referment les unes aprÚs les autres. Hongrie, Serbie, Slovaquie, Pologne, Macédoine ne veulent pas se retrouver avec des réfugiés bloqués sur leur territoire et refusent, souvent pour des raisons de politique intérieure, les quotas de migrants décidés par une Union européenne impuissante et plus divisée que jamais. L'espace Schengen vole en éclats.
Abderrahman ne sait rien de tout cela. Il sait juste qu'il faut presser le pas. Il est Ă©puisĂ©, ses traits sont vieillis, mais il sourit. Il a 27 ans, il est instituteur, il a quittĂ© Alep lors de l'offensive des forces de Bachar El-Assad au dĂ©but du mois de fĂ©vrier. « Tous les jours, il y avait des morts, des gens blessĂ©s, ma maison a Ă©tĂ© dĂ©truite. Mon grand rĂȘve, c'est d'avoir de nouveau une maison. Et puis quand la guerre sera finie, je rentrerai. » Abderrahman est Ă bout de force mais il est heureux d'arriver enfin Ă Idomeni. Il n'a aucune idĂ©e de ce qui l'attend.
Acte 1 : âĂa va ĂȘtre magique les filles !â
Mohamed Jarosha fixe tristement la double clĂŽture de la frontiĂšre. Il n'a plus grand-chose Ă apprendre d'Idomeni. Il y promĂšne son beau visage taillĂ© au cutter, sa barbe de trois jours et ses grands yeux noisette depuis huit jours. Il a 23 ans, un bonnet enfoncĂ© sur la tĂȘte et un pull noir rayĂ© de blanc qui lui donne une mise de prisonnier. Avant la guerre, il Ă©tait Ă©tudiant en ingĂ©nierie civile Ă Homs en Syrie, maintenant, il porte tous les jours le mĂȘme jogging sale. Il n'a pas pris de douche depuis vingt jours. Juste derriĂšre le mur de rasoirs, Ă portĂ©e d'un jet de caillou, les militaires macĂ©doniens, habillĂ©s en Robocop, tuent l'ennui en grillant des cigarettes ou en prenant des selfies sur fond de dĂ©sastre. AprĂšs tout, l'instant est historique.
Cul contre cul
A quelques mĂštres devant eux, face Ă la minuscule guĂ©rite de la porte-frontiĂšre de l'Europe, une mer des Sargasses humaine retient ses ressacs, un entrelacs de corps Ă©puisĂ©s, entremĂȘlĂ©s, qui attend depuis des heures, dans la sueur et les cris, des femmes, des enfants, des hommes Ă bout, Ă la merci de dĂ©cisions arbitraires qui leur Ă©chappent. Une tente blanche installĂ©e juste en face de la guĂ©rite protĂšge une centaine d'autres personnes entassĂ©es qui attendent depuis deux jours l'ouverture de la porte. Ăa pue.
Autrefois chauffeur de camion, Ahmed Amine, 53 ans, est bloqué ici avec sa fille de 10 ans et sa femme. Il a deux autres enfants. Un fils tué par Assad. Un autre de 13 ans qu'il a perdu pendant le voyage. Selon l'agence de coordination policiÚre Europol, dix mille enfants migrants ont disparu depuis 18 à 24 mois. Ses yeux rougissent, il ne veut pas en parler. Sa femme est malade depuis huit jours. Impossible d'aller faire la queue chez un médecin du camp. « A chaque instant, ils peuvent nous appeler. Alors on attend. » Comme tous les migrants, comme Mohamed, comme bientÎt Abderrahman et sa famille, comme tous ceux qui attendent devant la porte de l'Europe, Ahmed a d'abord fait la queue pendant des heures pour s'enregistrer dans le camp, cul contre cul, en faisant bien attention de ne pas se faire voler sa place.
Sur ses papiers officiels, quelqu'un a écrit à la main le numéro 68. De ce chiffre dépend l'ordre de passage en Macédoine. Chaque numéro représente cinquante personnes. Actuellement, ce sont les numéros 64 et 65 qui sont censés passer. Des rumeurs disent que 150 personnes ont pu traverser la frontiÚre la nuit précédente. Ahmed a peur parce qu'il sait que les Macédoniens ne plaisantent pas avec les papiers officiels. Les noms inscrits sur le laisser-passer délivré à Lesbos doivent correspondre exactement à ceux des cartes d'identité syriennes. Or, sur son laisser-passer, un Grec probablement pas arabophone a écrit Ahmed Onoma en lieu et place d'Ahmed Amine.
Mohamed Jarosha lui, a le numĂ©ro 153. Son nom est correctement orthographiĂ©, mais il craint aussi de ne pas passer. La date de naissance inscrite sur son laisser-passer n'est pas la bonne. Le prĂ©posĂ© aux papiers sur l'Ăźle de Lesbos l'a fait naĂźtre un 1er janvier. Comme des centaines de Syriens ici. Pourquoi Ă©crire toujours la mĂȘme date de naissance, fausse, sur des papiers officiels ? La fatigue, la flemme, l'insouciance, peu importe. En tous cas, les MacĂ©doniens risquent de refuser Ahmed comme Mohamed dont les vies sont suspendues au fil d'erreurs administratives. « Je rĂȘve d'une machine sophistiquĂ©e qui pourrait dire exactement qui je suis », sourit Mohamed.
Qui est Mohamed au fait ? Un jeune veinard que la chance vient de quitter, pourrait répondre la machine : « Notre village prÚs de Homs a longtemps été préservé de la guerre. Les forces d'Assad et ISIS [Daech, ndlr] étaient à quelques kilomÚtres, mais nous laissaient tranquilles et ne se battaient pas entre elles. Mais depuis quatre mois, c'est horrible, il y a trop de bombes. 70 % des habitations sont détruites. Tout le monde est parti. Je cherche un endroit pour ma famille, ma femme, mes frÚres, mes parents. »
D'aprĂšs la mythologie grecque, le chaos est un gouffre sans fond oĂč l'on fait une chute sans fin. Idomeni pourrait en ĂȘtre une illustration moderne. Des centaines de tentes igloos dissĂ©minĂ©es sur les prairies devant le camp, une voix ferrĂ©e oĂč des gamins vendent Ă la criĂ©e des tĂ©lĂ©phones portables, des cigarettes, les grandes tentes blanches de MĂ©decins sans frontiĂšres (MSF) ou de lâAgence des Nations unies pour les rĂ©fugiĂ©s (UNHCR) pleines Ă craquer. Neuf mille personnes vont et viennent ici, Ă la recherche d'un papier, d'une information, d'un peu de nourriture, de bois mort pour se chauffer, ou d'un mĂ©decin impossible Ă atteindre. Le camp a Ă©tĂ© conçu pour accueillir 1 500 personnes au maximum. Et le flot des arrivĂ©es ne tarit pas. Il faut faire la queue plusieurs heures pour obtenir un maigre sandwich et une petite bouteille d'eau. Six Ă sept heures d'attente pour atteindre un mĂ©decin. Autant pour prendre une douche froide. Parfois, un train de marchandises passe sur la voie ferrĂ©e qui traverse le camp.
âIci, les ONG s'occupent de tout et les Etats ne s'occupent de rien. Cela doit cesser.â Vicky Markolefa, porte-parole de MSF
Sur le chemin de sa tente, Mohamed croise Vicky Markolefa, porte-parole de MSF dans le camp. Minois de chat, débit mitraillette et colÚre froide : « Nous n'avons pas assez de tentes. Pas assez de nourriture. C'est une riviÚre humaine. Je n'ai jamais vu ça ! Les gens sont trÚs fatigués, ils sont usés psychologiquement, il y a des handicapés, des gens qui ont perdu des gens en mer. Beaucoup de familles, d'enfants. Le pire, c'est l'indifférence des leaders européens. C'est un choc de voir cette indifférence. L'Europe est capable de grandes choses, pourquoi on n'arrive pas à trouver une solution ? Ici, les ONG s'occupent de tout et les Etats ne s'occupent de rien. Cela doit cesser. On a dépassé les limites depuis longtemps. On marche sur la dignité de ces gens ! »
Mohamed acquiesce. Mais il ne comprend pas. Il ne comprend pas pourquoi la MacĂ©doine ferme la frontiĂšre alors qu'il veut aller en Allemagne. Il faisait partie des manifestants pacifiques qui rĂȘvaient de faire tomber Bachar El-Assad en 2011. Depuis, un cyclone a emportĂ© sa vie et il ne comprend plus rien : « Je n'arrive pas Ă y croire. Je n'arrive pas Ă croire que c'est ça l'Europe. En Syrie, on a vu l'Europe sur Internet, Ă la tĂ©lĂ©, les droits de l'homme, la libertĂ©, ça nous a fait rĂȘver. Mais je ne vois rien de tout ça ici, c'est horrible, on fuit les bombes pour se retrouver lĂ , dans ce chaos. »
Voilà la tente de la famille de Mohamed. Un petit igloo de toile pour deux personnes occupé par cinq adultes et un enfant : Ahmed, le petit frÚre d'un an, l'autre frÚre Abdulaziz, Rahaf, la femme de Mohamed, et ses parents, Maha et Abdulhadi. En arrivant, ils ont dormi deux nuits à la belle étoile. Mohamed a fini par dénicher le petit igloo dans la supérette du village accolé au camp : « Je fais tout pour protéger ma famille du froid, de la morsure du froid, et surtout, de la morsure de la faim. Mais ce n'est pas la vie. Ce n'est pas ça la vie. »
âOn peut faire tant de choses si on nous en laisse la chance.â Mohamed
Autour du feu de camp, la mĂšre de Mohamed prĂ©pare un matĂ© argentin, ramenĂ© de Syrie. Mohamed dit que son pĂšre a pris trente ans en trois ans de guerre. Il raconte comment la famille a payĂ© le voyage en vendant tout ce qu'ils possĂ©daient, et notamment l'or, prĂ©sent avant la guerre, dans toutes les maisons syriennes. 1 000 euros pour sortir de Syrie. 6 000 euros pour la traversĂ©e. Maintenant, la famille n'a pas assez d'argent pour payer les billets de train entre la MacĂ©doine et la Serbie, 25 euros par personne. Le matĂ© dĂ©lie la langue de Mohamed qui touille les braises du feu avec un bĂąton : « Je voudrais dire aux EuropĂ©ens qu'on n'est pas dangereux, on veut juste ĂȘtre Ă l'abri, on veut un petit endroit pour vivre en sĂ©curitĂ©, avoir une vie, mĂȘme pas une belle vie, juste une petite vie. On n'est pas des terroristes, regardez autour de vous ! AprĂšs un an ou deux, vous verrez ce que les Syriens peuvent faire, le travail qu'ils peuvent abattre. On peut faire tant de choses si on nous en laisse la chance. » Dans la tente, reposent les derniers trĂ©sors de la famille de Mohamed : un sac de trois kilos de pommes de terre, un kilo d'oignons achetĂ©s aux agriculteurs grecs qui viennent ici avec leurs rĂ©coltes, et les papiers d'identitĂ© de toute la famille, cachĂ©s dans la poche intĂ©rieure du pĂšre. La premiĂšre journĂ©e s'achĂšve. Il faut quitter la famille de Mohamed. On recherche en vain celle d'Abderrahman. Impossible. La foule est trop dense.
A l'entrĂ©e du camp, Fatima vient d'arriver avec ses trois filles de 8, 10 et 11 ans. Elles se sont installĂ©es loin du brouhaha, Ă l'Ă©cart, au bout d'un champ. Fatima a de grands yeux doux. Elle n'a pas trouvĂ© de tente, elle n'a presque plus de nourriture, elle demande des informations que personne ne peut lui donner « La frontiĂšre est ouverte ? Combien de gens sont passĂ©s ? » Heureusement, elle a dĂ©nichĂ© quelques couvertures militaires en laine brute pour ne pas dormir sur la terre humide. Personne dans le camp ne va la plaindre. A quelques tentes de lĂ , une femme enceinte de huit mois et demi se love dans les bras de son mari en espĂ©rant de pas accoucher dans la nuit. Un autre Mohamed se masse les pieds qui ont doublĂ© de volume. Il doit recevoir une greffe de reins, il ne sait pas quand il aura l'occasion de revoir un mĂ©decin. La lumiĂšre du jour rosit. Le soleil se couche sur Idomeni. Des feux de camp s'allument partout comme des lucioles. Tout le monde a froid. Fatima frissonne et serre ses filles dans ses bras : « Ce soir, on va dormir Ă la belle Ă©toile les filles, ça va ĂȘtre magique, vous allez voir ! »
Acte 2 : âIci c'est ma terre, dĂ©gagez !â
Le lendemain, juste en face du camp d'Idomeni. CĂŽtĂ© macĂ©donien. Le camp de Guevgueliya accueille les migrants avant qu'ils ne prennent le train pour la Serbie. 2 000 personnes s'y pressaient il y a quelques semaines. Ils ne sont plus qu'une centaine dans des tentes vides. Dans l'une d'entre elles, Abdurahman, Ashrar et Nour se reposent. Deux jeunes hommes, une jeune femme. Ils viennent de Damas. Ils ont passĂ© dix jours dans le camp d'Idomeni. Ils sont Ă©puisĂ©s. Leurs familles sont restĂ©es en Syrie. Ils se sont rencontrĂ©s pendant le voyage et sont devenus amis. Nour dort. Ashrar est malade. A Idomeni, on redoute une Ă©pidĂ©mie de gastro-entĂ©rite ou de grippe. Selon Alexander Jenjoski, de la Croix rouge, les rĂ©fugiĂ©s sont touchĂ©s par des infections dues au froid, des symptĂŽmes grippaux, des diarrhĂ©es pour les enfants, des carences alimentaires et des traumatismes psychologiques pour tout le monde. « Le plus dur est derriĂšre nous », dit Ashrar, le visage un peu flou, effacĂ©. La famille d'Abdurahman a vendu tĂ©lĂ©vision et meubles pour lui payer le dĂ©part vers l'Europe. Leur plan, toujours le mĂȘme : aller en Europe, gagner de l'argent pour payer le voyage Ă la famille restĂ©e sur place. Au dĂ©part, ils formaient un groupe de sept personnes, ils voyageaient avec une famille mais celle-ci a dĂ©cidĂ© de rentrer en Turquie aprĂšs une semaine de souffrances Ă Idomeni.
Dehors, des gamins jouent avec Leona, une volontaire autrichienne de l'Unicef. Des enfants YĂ©zidis qui viennent de Sinjar. PremiĂšres cibles de lâĂtat islamique, ils sont passĂ©s avec leurs parents par la Bulgarie de maniĂšre illĂ©gale et n'ont pas le tampon grec, sĂ©same qui permet d'entrer en Europe. Ils ont Ă©tĂ© interceptĂ©s en Serbie et renvoyĂ©s ici, oĂč ils sont Ă©chouĂ©s depuis six jours. La police macĂ©donienne leur a confisquĂ© leur tĂ©lĂ©phone et leur argent. Ils ne savent que faire. « La seule chose qu'on nous dit c'est d'attendre, raconte Anwar Murad. On est malades, on n'en peut plus. » Son ami Khanasour l'interrompt : « C'est toujours mieux qu'en Irak. Au moins, on ne nous tue pas, on ne kidnappe pas nos femmes. » Parmi eux, perdu, un jeune Irakien musulman : « Moi je suis allĂ© jusqu'en SlovĂ©nie, mais Ă la frontiĂšre, les Croates m'ont pris mes papiers grecs. J'avais dit  âAllahou Akbar !â Je ne savais pas qu'il ne fallait pas le dire. Pour nous, c'est comme dire âOh mon dieu !â Et je me retrouve ici sans papier. »
âLa prioritĂ© est de protĂ©ger la sĂ©curitĂ© et la stabilitĂ© de mon propre pays.â Oliver Spasovski, ministre de l'IntĂ©rieur macĂ©donien
Lehce Zorovskin l'Ă©coute en souriant tristement. Cette volontaire macĂ©donienne aide Ă l'accueil des migrants depuis trois ans. La cinquantaine, du verni bleu aux ongles, des cigarettes qui s'enchaĂźnent Ă ses lĂšvres : « Je me suis engagĂ©e parce que ces gens Ă©taient invisibles pour les autres, je voulais que tout le monde sache de quoi on parle. » Elle raconte qu'un train est parti pour la Serbie ce matin Ă 6 heures avec 400 personnes Ă bord. « Les gens arrivent ici assoiffĂ©s, affamĂ©s, je me sens totalement dĂ©sarmĂ©e. » Le responsable de l'UNHCR Ă Guevgueliya est tout aussi dĂ©semparĂ©. « Dans l'idĂ©al, on devrait aider tout le monde et pas seulement les Syriens et les Irakiens. On ne peut pas ĂȘtre d'accord avec la politique menĂ©e par la MacĂ©doine et les autres pays d'Europe centrale, d'autant que la fermeture des frontiĂšres fait le jeu des passeurs. » Chaque jour, des Afghans, des Iraniens tentent de traverser les clĂŽtures. Il y a un trou Ă l'ouest et un lac interrompt la clĂŽture Ă l'est. Souvent les gens se blessent. Et sont rattrapĂ©s par la police macĂ©donienne. Soixante-deux ont Ă©tĂ© pris avant-hier, vingt-quatre hier. « Il faut permettre aux gens de passer ! »
A la sortie du camp, des soldats macédoniens construisent une nouvelle clÎture de barbelés tout au long des sept cent mÚtres du corridor qui sépare le camp de la frontiÚre. Partout des militaires se pressent, des uniformes slovÚnes, slovaques, macédoniens, tchÚques, serbes. Les pays du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République TchÚque, Slovaquie) et leurs alliés unissent leurs forces dans l'application de leur politique anti-migratoire, isolant toujours davantage Angela Merkel. Soudain, des dizaines de voitures rutilantes déboulent de nulle part dans un nuage de poussiÚre. Des malabars armés en sortent et au milieu de la nuée, quelques costumes proprets font leur apparition.
Le Premier ministre slovaque Robert Fico en personne vient visiter le camp macĂ©donien ! Il espĂšre que sa position anti-migrant lui permettra d'emporter les Ă©lections lĂ©gislatives du 5 mars dans son pays (ce qui sera fait). Il a dĂ©jĂ dit craindre que la concentration de musulmans en Europe produise de nouvelles attaques terroristes comme Ă Paris le 13 novembre dernier. Il est venu au cĂŽtĂ© d'Oliver Spasovski, le ministre de l'IntĂ©rieur macĂ©donien, donner une confĂ©rence de presse juste en face du camp d'Idomeni, de l'autre cĂŽtĂ© de la clĂŽture oĂč se pressent des milliers de rĂ©fugiĂ©s, dont Mohamed qui porte toujours son pull de prisonnier et son bonnet. DrĂŽle de choix. Une nuĂ©e de journalistes camĂ©ra au poing enregistrent le show mĂ©diatique. « Vous avez de votre propre initiative pris la politique migratoire entre vos mains, rĂ©sultat, c'est un dĂ©sastre, des gens vont peut-ĂȘtre mourir par votre faute, que ressentez-vous ? », demande un journaliste de Skynews sans prendre de gants. La rĂ©ponse du ministre de l'IntĂ©rieur macĂ©donien fuse : « La prioritĂ© est de protĂ©ger la sĂ©curitĂ© et la stabilitĂ© de mon propre pays et mes citoyens. »
âSix mois ! Un an ! Mais on restera jusqu'Ă ce que vous ouvriez la frontiĂšre !â
La terre tremble, un bulldozer arase la terre entre les deux clÎtures. C'est au tour du Premier ministre slovaque de prendre la parole : « Il y a un grand malaise au sujet de la crise des réfugiés. Nous croyons tous que nous devrions adopter les solutions de l'Union européenne, mais parfois cela ne fonctionne pas ; nous croyons qu'ils sont dysfonctionnels. » Soudain, dans la foule des réfugiés, un homme hurle à l'adresse des ministres et devant les caméras : « Tous les jours, vous changez les rÚgles, tous les jours ! Chaque nuit, il fait froid, nous avons des enfants. Pourquoi changer les rÚgles tous les jours ? On va rester. Six mois ! Un an ! Mais on restera jusqu'à ce que vous ouvriez la frontiÚre ! » Une femme pleure. « Nos enfants sont malades ! », hurle-t-elle.
Les ministres ignorent les suppliques. En leur prĂ©sence, la porte de l'Europe s'ouvre enfin, pendant que les camĂ©ras sont lĂ . Au compte-goutte, une dizaine de personnes traversent la guĂ©rite, les soldats Ă©quipĂ©s de masques de chirurgie les fouillent et les passent au dĂ©tecteur de mĂ©taux. Parmi les heureux Ă©lus, un jeune homme qui a perdu une jambe, une femme et sa fille malade. Les camĂ©ras se ruent sur les chanceux. Mais bientĂŽt le spectacle mĂ©diatique s'achĂšve. Les costumes remontent dans les voitures officielles. Les camĂ©ras disparaissent. La porte de l'Europe se referme. Une famille iranienne arrĂȘtĂ©e en Slovaquie est mĂȘme expulsĂ©e de l'autre cĂŽtĂ©, vers Idomeni (les Iraniens ne sont pas autorisĂ©s Ă entrer en Europe). Mutiques, les soldats macĂ©doniens refusent de parler. Un seul rĂ©pond, Ă l'Ă©cart : « J'ai un fils, je ne savais rien de ce qu'il se passait ici, c'est triste, c'est compliquĂ©. »
Au bord de la crise de nerfs
Retour en GrÚce, retour à Idomeni, retour dans le volcan. Le camp a encore grossi depuis hier. 10 000 personnes. Des rumeurs disent que 350 personnes auraient traversé dans la nuit. Le chiffre correspond à peu prÚs au train parti dans la nuit avec 450 migrants pour la Serbie. Dans le petit village qui jouxte le camp, Sofia et Michaelis, deux volontaires indépendants, distribuent des rations d'ailes de poulet au pommes de terre pour un euro. Ils sont Grecs, vivent en Angleterre, à Brighton, la cinquantaine activiste : « On a collecté de l'argent avec des amis. Une seule assiette peut sauver le monde ! » Une vieille dame du village regarde la scÚne et s'énerve : « Mais enfin ! Un euro, ce n'est pas assez cher ! Un euro pour une cuisse de poulet avec des pommes de terre ! » « Ils n'ont rien madame, répond Michaelis, et ils ont faim, qu'est-ce qu'on fait, on les laisse mourir de faim ? Il faut les aider. Essayez de vous mettre à leur place ! » « Moi, ça me coûte beaucoup plus cher un poulet-pommes de terre », rùle la dame.
A la porte frontiĂšre, de nouveau verrouillĂ©e, le chaos a encore gagnĂ© en intensitĂ© depuis ce matin. Les gens hurlent, la foule trĂ©pigne, au bord de la crise de nerfs. Dans la mĂȘlĂ©e, une femme vient de faire un malaise et s'est s'effondrĂ©e sur le sol. Une autre, enceinte, pleure ; elle est Syrienne, son mari est Iranien, elle vient de comprendre qu'il ne pourra pas passer. « Calmez-vous et reculez sinon on n'ouvre pas », hurle un policier grec. « On ne s'est pas Ă©chappĂ©s des griffes d'une armĂ©e pour tomber sur celle d'une autre », dit Mohamed, excĂ©dĂ©. Des volontaires de MSF fendent la foule pour s'occuper de la femme Ă©vanouie. Elle refuse de partir pour le centre de secours. Peur de perdre sa place. Un jeune homme brandit la fiche de renseignement de MSF : blessĂ© au dos par des Ă©clats d'obus. Il soulĂšve son tee-shirt, dĂ©voile les cicatrices sur son dos. Il a mal, il veut passer en prioritĂ©. Mais il a le numĂ©ro 176. Et l'ordre de passage n'a pas avancĂ© depuis hier : toujours les mĂȘmes numĂ©ros 64 et 65. Ce n'est pas normal. « Tout le monde triche maintenant et inscrit ces mĂȘmes numĂ©ros sur les fiches », lĂąche Mohamed. Dans les cris, le jeune homme touchĂ© au dos demande de l'aide Ă une journaliste, qui, impuissante, s'effondre en larmes.
âOn doit ĂȘtre durs. On est obligĂ©s d'ĂȘtre durs.â Christof, un policier grec
Bouclier en main, casque sur la tĂȘte, Christof, un policier grec au visage jovial, est en premiĂšre ligne et n'en peut plus, lui non plus : « Ils nous laissent tout seuls Ă la frontiĂšre de l'Europe qui se situe maintenant ici, comme si la GrĂšce Ă©tait en dehors de l'Europe, c'est absurde ! » Comme ses collĂšgues, Christof fait des rondes de quatorze heures sur place, largement le temps de prendre conscience de la tragĂ©die : « Vous savez, les policiers aussi sont dĂ©sespĂ©rĂ©s. Le plus difficile, c'est de voir les enfants dans cet Ă©tat. On n'a aucun moyen pour gĂ©rer la situation. Alors on doit ĂȘtre durs. On est obligĂ©s d'ĂȘtre durs. Toute l'Europe est aveugle. Il faut ĂȘtre ici pour comprendre. Les ministres, ce matin, c'est de ce cĂŽtĂ© lĂ qu'ils auraient dĂ» venir. » Il avise soudain Mohamed qui l'Ă©coutait attentivement : « Quel Ăąge as-tu ? Tu es jeune ! Pourquoi tu ne te bats pas pour ton pays ? » « Je dois m'occuper de ma famille ! Ils n'ont rien, c'est moi qui leur trouve de quoi manger », rĂ©pond Mohamed, penaud. « Tu aurais dĂ» te battre, choisir ton camp, ISIS ou Assad, je m'en fous, ce que tu veux, mais te battre ! » « Mon camp, c'est l'armĂ©e syrienne libre ! » « Alors repars et bats-toi ! » Mohamed serre ses poings de rage. Au loin, prĂšs de la voie ferrĂ©e, un tracteur essaie de se frayer un chemin dans la foule. A bout de nerfs, l'agriculteur grec Ă©ructe : « Ici c'est ma terre, dĂ©gagez ! »
Acte 3 : âSortir de la folie du campâ
Ce matin, Fatima et ses trois filles se demandent si elles ne vont pas rentrer en Syrie. Elles ont trouvé une tente. Mais leurs traits se sont creusés depuis deux jours. « Il fait trop froid pour rester ici. » La famille de Mohamed a allumé un feu pour faire griller des pommes de terre. « C'est la grÚve, annonce Mohamed. On ne laisse plus passer les trains de marchandises tant qu'ils n'ouvrent pas la frontiÚre. » Le jeune homme a appris que l'Europe allait se réunir le 7 mars pour éventuellement songer à décider quelque chose. Il est impatient : « On a besoin qu'Angela Merkel nous rassure. »
Devant une dizaine de policiers grecs impassibles, une centaine d'enfants et de femmes se sont assis sur les lignes de voies ferrĂ©es devant un train Ă l'arrĂȘt. Ils chantent, « Ouvrez la frontiĂšre ! », brandissent des pancartes « Nous sommes des humains ! » Les flics attendent : « Ce qu'on va faire, c'est top secret. Mais en gros, s'ils ne bougent pas, on ne bouge pas. » Dans la foule, Alla parle un anglais parfait. Elle vient de Homs. Elle Ă©tait professeur de littĂ©rature anglaise. Elle est excĂ©dĂ©e : « Laissez-nous passer cette frontiĂšre, s'il vous plaĂźt. Il y a des bĂ©bĂ©s d'une semaine dans ce camp. On a quittĂ© les bombes ! Aidez-nous ! Si on avait su, on n'aurait pas traversĂ© la mer et risquĂ© la mort ! » A cĂŽtĂ© d'Alla, David, bonnet bleu vissĂ© sur le crĂąne harangue les troupes et sonne la rĂ©volte devant les camĂ©ras des mĂ©dias du monde entier : « On va rester ici jusqu'Ă la mort s'ils n'ouvrent pas la frontiĂšre. On ne mangera rien. On ne bougera plus ! »
Au fond du champ qui longe la voie ferrée, un groupe de réfugiés ne participe pas à la révolte. Des Afghans. Ils ne parlent pas arabe, ne se mélangent pas aux Syriens et Irakiens. Ils n'ont plus aucun espoir de passer légalement. Ils ont tous dépensé 7 000 dollars pour venir jusqu'ici et n'ont plus rien. La semaine derniÚre, des Afghans ont été évacués du camp discrÚtement. Deux nuits. Quatre bus. 200 personnes. Ils ont été envoyés soit à Thessalonique, soit dans le camp de la station service, à 25 kilomÚtres d'ici. Mais la plupart sont revenus. « C'est aussi la guerre chez nous, pourquoi on ne nous laisse pas passer ? », demande Khalil. Il vient de Kunduz, ville prise par les Talibans en septembre dernier et reprise par la coalition au prix de durs combats. C'est à Kunduz qu'un hÎpital de MSF a été bombardé par l'aviation américaine en octobre dernier, tuant 42 personnes. « La situation est de pire en pire en Afghanistan. Pas de boulot, pas de sécurité. Les Talibans reviennent. Il y a encore eu une attaque il y a deux jours à Kaboul, je ne comprends pas pourquoi ils disent que ce n'est pas la guerre chez nous », murmure Khalil qui n'a absolument aucun idée de ce qu'il va faire, comme la centaine d'Afghans échoués avec lui dans cette partie du camp.
Les mains dans les poches, Babar Baloch, un des responsables de l'UNHCR dans le camp, regarde la manifestation sur la voie ferrée et la queue pour l'enregistrement des nouveaux arrivants : « Les gens continuent d'arriver. Il y a 11 000 personnes aujourd'hui, entre 55 et 65 % de femmes et d'enfants. On s'enfonce dans la crise. La pression sur la GrÚce est énorme. Je ne sais pas comment tout cela va finir. » Plus loin, un jeune Français de MSF distribue au bout d'une file d'attente interminable la pitance du jour : « Vendredi, on a fait un plan d'urgence pour 4 000 personnes. Trois jours aprÚs, il y en avait 9 000. Hier, la queue pour le petit déjeuner a commencé à 7h30 et s'est terminée à 23 heures. On sert 35 000 repas par jour ! »
Devant la porte frontiĂšre, des milliers de gens attendent encore et encore. Une petite fille est allongĂ©e Ă cĂŽtĂ© de la cohue, enfouie dans un manteau sale, prĂšs d'un sac UNHCR. Elle a 9 ans. Elle s'appelle Massara, elle est irakienne et vient de Mossoul, une ville contrĂŽlĂ©e par Daech depuis 2014. Elle a fui avec sa famille. Sa mĂšre et ses deux sĆurs sont coincĂ©es Ă quelques mĂštres de lĂ , derriĂšre les barriĂšres, dans la foule qui vocifĂšre devant la porte frontiĂšre. Son pĂšre Ali a sautĂ© les barriĂšres avec elle, pour la mettre l'abri. Il la couve d'un Ćil protecteur, demande aux photographes de faire attention de ne pas marcher sur elle. Ali a 40 ans, il en fait dix de plus, comme tout le monde ici. Les hommes sont Ă l'os, trop d'Ă©preuves, trop d'angoisses, aucune certitude. Ali enfonce son bonnet sur ses oreilles, plisse les yeux, se roule une cigarette : « Nous n'aurions pas dĂ» venir. J'aurais dĂ» mourir ». Puis il regarde sa fille allongĂ©e par terre et son visage s'illumine : « C'est la meilleure Ă©lĂšve de l'Ă©cole ! Comme ses sĆurs. NumĂ©ro 1. » Pourquoi est-elle allongĂ©e lĂ Â ? Ali sort de sa poche un compte-rendu de consultation d'une ONG oĂč l'on peut lire ceci : « Cette petite fille perd rĂ©guliĂšrement connaissance depuis environ un an. Elle n'a jamais vu de mĂ©decin. Elle s'Ă©vanouit quatre ou cinq fois par mois. Les symptĂŽmes sont survenus aprĂšs des incidents. Violences et tueries juste devant elle dans son Ă©cole. Depuis, syndrome de stress post-traumatique intense. Peu d'appĂ©tit. Cauchemars rĂ©currents. IMPORTANT : la fille se plaint de douleurs au cĆur trĂšs souvent. Elle a besoin d'un examen mĂ©dical et d'une psychothĂ©rapie dans le pays de destination. » Ali enfouit le papier dans sa poche. Il sait que ce papier ne l'aidera pas Ă passer plus vite.
L'Europe n'agit pas mais des EuropĂ©ens sont bien lĂ
Soudain, vers 16 heures, une rumeur se propage dans tout le camp, dĂ©ridant sur son passage tous les visages. Les autoritĂ©s du camp ont dĂ©cidĂ© d'abandonner le systĂšme des numĂ©ros inscrits Ă la main pour dĂ©terminer l'ordre de prioritĂ©. Les dates d'arrivĂ©es sur les Ăźles grecques conditionnent dorĂ©navant l'ordre de passage. La nouvelle file comme une trainĂ©e de poudre. L'ambiance change radicalement dans le camp. « Ils font passer ceux arrivĂ©s en GrĂšce les 15, 16 et 17 fĂ©vrier. Je suis arrivĂ© le 20, c'est bientĂŽt mon tour ! » sourit Mohamed. La nouvelle est mĂȘme parvenue aux oreilles de Fatima au fond du champ, elle aussi est de nouveau pleine d'espoir. Dans la foulĂ©e de l'annonce, les manifestants ont levĂ© le barrage et laissĂ© passer les trains de marchandises.
Une incongruitĂ© Ă Idomeni, mais cette fois-ci, partout, les gens sourient. Ce groupe d'hommes qui attendent devant des dizaines de tĂ©lĂ©phones branchĂ©s sur une console Ă©lectrique posĂ©e dans un champ Ă cĂŽtĂ© d'un camion de crĂšme glacĂ©e grec arrivĂ© dans la nuit. Ces coiffeurs qui rasent gratis entre les tentes. MĂȘme les mĂšres et leur enfants malades qui font la queue au cul d'une ambulance suĂ©doise jaune, devant des infirmiers nordiques volontaires. L'atmosphĂšre est presque festive prĂšs de la voie ferrĂ©e oĂč devant de gigantesque soupiĂšres fumantes, un certain Conrad, chef dans de grands restaurants au Danemark, prĂ©pare des soupes incroyables, dit-on, distribuĂ©es gratuitement. L'Europe n'agit pas. Mais des EuropĂ©ens sont bien lĂ .
âIl faut ĂȘtre beaux, ça donne de l'espoir aux gens !â
Un grand type de deux mĂštres a mĂȘme apportĂ© une soundbox qui diffuse des airs orientaux. Il danse avec des Kurdes syriens, coiffĂ©s et attifĂ©s comme s'ils partaient en boĂźte de nuit. « On vient d'Alep, dix jours qu'on est ici », lĂąche Hassan, 23 ans, Ă cĂŽtĂ© de sa femme, Souleya 19 ans, enceinte de 5 mois. Ils dĂ©tonnent au milieu de la masse dĂ©penaillĂ©e : « On Ă©tait sales depuis 12 jours, on a fait six heures de queue pour se laver. Il faut ĂȘtre beaux, ça donne de l'espoir aux gens ! »
De l'espoir, Gilad Shabtay et Sari Makela essaient aussi d'en donner un peu aux enfants du camp. Gilad est israélien, Sari, finlandaise. Ils sont clowns, jonglent et font les pitres dans des costumes rouges, derriÚre la derniÚre ligne de tentes, à l'ouest du camp. Assis sur l'herbe, des dizaines d'enfants et leurs parents se bidonnent. On se croirait dans n'importe quel spectacle de rue estival et l'équation apparaßt dans toute sa crudité absurde et absolue : deux clowns donnent plus de joie aux réfugiés d'Idomeni que tous les costumes de l'Union européenne réunis. Roulade. Chute. Fin du spectacle. Les enfants se jettent sur Sari et Gilad, en leur jetant de l'herbe et en hurlant de bonheur. Gilad, le clown israélien, sera là demain. « Notre boulot, c'est amener les gens à sortir un peu de la folie du camp. » Le soleil tombe à l'horizon. Des nuages lourds s'amoncellent. Cette nuit, il va pleuvoir des trombes sur le camp d'Idomeni. Devant sa tente, Mohamed prépare des oignons autour du feu de camp. Fatima regarde le ciel et couvre ses filles. Au loin, de nouveaux réfugiés sortent des bois pour venir grossir le chaos d'Idomeni.
Epilogue
L'Europe des 28 s'est rĂ©unie avec la Turquie le 7 mars. Elle a dĂ©cidĂ© de renvoyer en Turquie les 30 000 rĂ©fugiĂ©s bloquĂ©s sur les Ăźles grecques, officiellement pour lutter contre le business des passeurs. Les Etats membres de lâUE sâengagent pour « chaque Syrien rĂ©admis par la Turquie Ă la rĂ©installation dâun autre Syrien au sein des Etats membres », mais cette fois-ci acheminĂ© en avion. Un moyen de « briser le business model des passeurs », de « sauver des vies » et de « soulager une partie de la pression sur la GrĂšce », a justifiĂ© le Conseil europĂ©en. La Turquie, qui gĂšre dĂ©jĂ la prĂ©sence de 3 millions de rĂ©fugiĂ©s syriens, a demandĂ© en Ă©change 3 milliards d'euros de plus pour soutenir ses efforts (3 milliards viennent dĂ©jĂ de lui ĂȘtre allouĂ©s) et l'ouverture de l'espace Schengen Ă ses ressortissants. La dĂ©cision sera entĂ©rinĂ©e le 17 ou le 18 mars lors d'un prochain conseil. Le Parlement europĂ©en a vivement critiquĂ© cet accord de principe entre l'UE et Ankara, accusant les dirigeants europĂ©ens dâavoir « cĂ©dĂ© au chantage » turc en Ă©change de son aide pour gĂ©rer la crise migratoire.
DĂšs le lendemain du Conseil, le 8 mars, la SlovĂ©nie a annoncĂ© qu'elle fermait sa frontiĂšre aux migrants, sauf exceptions humanitaires. Lui emboĂźtant le pas, la Serbie et la MacĂ©doine ont elles aussi clos leurs frontiĂšres, fermant dĂ©finitivement la route des Balkans et entĂ©rinant de fait, la politique anti-migratoire des pays du groupe de Visegrad. La GrĂšce a commencĂ© Ă construire des camps permanents au nord du pays. Une Europe forteresse est nĂ©e en cette semaine de mars 2016, qui ne reconnaĂźt plus le droit Ă lâasile, pourtant lâune de ses valeurs fondamentales. Le 10 mars, Mohamed et sa famille, Fatima et ses trois filles et 12 000 autres rĂ©fugiĂ©s restaient bloquĂ©s Ă Idomeni.
Reportage de Nicolas Delesalle pour Télérama









