L’Oeil de la Science
Aujourd’hui nous vous proposons de découvrir l’histoire exclusive des nouveaux dragons amphibiens à venir !
“Professeur!”
Silence.
“Professeur Knotweed!!”
Une touffe sauvage de boucles rouges, au-dessus d’un front à la peau pâle couverte de taches de rousseur et d’une paire d’yeux d’un vert perçant apparu à l’entrebâillement de la porte du laboratoire 12. Vide béant.
« Où est-il est encore parti ? » se demanda la première assistante Talaria Tradius. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle s’était posé la question durant ses cinq années de travail auprès de l’excentrique professeur.
Il ne faisait aucun doute que l’homme était un génie. Un génie à qui elle avait prêté main forte avec joie, une fois diplômée de l’Académie avec les honneurs du jury. La ponctualité n’était cependant pas exactement sa vertu première.
Talaria ne put néanmoins s’empêcher de sourire au souvenir de ses études, au cours desquelles le professeur avait plus d’une fois fait attendre ses élèves. Elle aimait de tout son cœur cet étrange personnage, d’un amour filial, entendons-nous bien. Aucun des deux n’avait de toute façon beaucoup d’intérêt pour la chose romantique, leur obsession commune était tout autre : les dragons !
Talaria avait toujours été ainsi, même adolescente. Pas par manque d’opportunités. Elle n’était pas très grande, et plus nerveuse que délicate, mais son visage à l’élégante peau pâle et son port altier contrastaient élégamment avec sa chevelure flamboyante et ses yeux vert pâle. Lorsqu’elle rencontrait quelqu’un qui partageait son intérêt pour les dragons, elle s’engageait parfois dans une histoire d’amitié, mais jamais rien de plus. A l’époque, les Osiras étaient généralement impressionnés et envieux d’elle. Talaria n’y avait jamais vraiment prêté attention. Elle ne remarquait même pas la plupart des Osiras. En fait, un seul avait jamais réussi à attiser son intérêt… Raven Darts, le maître de l’antre de sa ville natale d’Helmoth.
Elle se souvenait parfaitement de lui : yeux et cheveux noir corbeau encadrant par une peau délicate, aussi pâle que la sienne. Déjà enfant, elle le suivait partout et tentait de lui arracher autant d’informations sur les dragons que possible. Cela semblait si lointain à présent. Une ombre de nostalgie sur le visage, elle se rappelait de son enfance insouciante, avant Lokfear, d’une Helmoth grande et belle… sans zombies.
Lorsque les Shax étaient arrivés avec leurs maudites machines, les villageois avaient commencé à disparaître mystérieusement ou à se ranger du côté des traitres. Elle n’avait que 19 ans. Née de la dernière pluie peut-être, mais déjà plus une enfant à la lumière des événements tragiques qui avaient secoué sa ville natale. Ses parents avaient succombé durant la grande bataille d’Helmoth, et le même jour, son frère Talaruso avait disparu. Ainsi que Raven. Seul Morgath savait ce qu’il était advenu des deux hommes. A l’époque, Talaria avait plongé dans un profond désespoir. Elle n’avait jamais été une combattante, seuls les dragons l’intéressaient. Son père l’avait fièrement encouragée sur cette voie, sans jamais songer à faire d’elle guerrière. Ils étaient tous partis, à présent. Pendant longtemps, elle s’en était voulu d’avoir survécu alors que tous ces Osiras qui auraient pu faire une différence dans cette guerre s’étaient évaporés. Elle s’était complètement fermée au monde extérieur et avait passé chaque seconde de son temps libre avec ses dragons. Ils partageaient avec elle la douleur de la disparition de leur ami Raven.
Et un jour, le professeur l’avait trouvée. Elle était assise à côté d’un Skitter, qui venait encore une fois de faire une plaisanterie d’un goût douteux. Elle l’avait récompensé d’un petit sourire triste, tout en caressant avec patience l’œuf de ce qui semblait être un futur dragon légendaire. A ses cotés dormait la génitrice présumée, dont les ailes étaient tellement immenses qu’elles ne tenaient à peine à l’intérieur de la loge. Le Professeur Knotweed n’avait jamais vu tableau si paisible. Il décida immédiatement de venir parler à Talaria.
Avec détachement, elle lui confia sa situation, lui parla de la bataille et évoqua même sa culpabilité. Elle semblait complètement déconnectée de la réalité, probablement trop douloureuse pour elle.
« Petite, ne vois-tu pas comme tu pourrais être importante pour tous les Osiras ? » lui demanda-t-il, une fois qu’elle eut terminé son récit.
Elle fronça les sourcils et le regarda pour la première fois avec attention. Il était très grand, très mince, presque maigre. Ses cheveux étaient d’un brun terne et une épaisse paire de lunettes ornait son nez aquilin. Même en déplacement, il portait sa sempiternelle blouse de laboratoire. Elle haussa les épaules avec douleur. « Je ne suis pas importante. Que sais-je faire ? Je ne pourrais même pas porter une épée en bois, ne parlons même pas d’une faux ou d’un arc. Je ne suis pas une vraie Osira. » Elle baissa la tête, défaitiste.
Knotweek se laisse glisser à ses côté et posa ses larges mains sur les épaules de la jeune fille. « Tu as un don unique. Et grâce à ce talent, tu es plus Osira que tous les Oracles, Sorciers, Gardiens et Eclaireurs de ce monde », lui dit-il. Une larme tomba sur ses genoux. Il releva son menton et la regarda droit dans les yeux. « Tu aimes les dragons, n’est-ce pas ? »
« Plus que tout au monde », répondit-elle solennellement. « Ils me comprennent. Et je les comprends. »
« Alors tu es une Osira, de la tête aux pieds », décida-t-il d’un ton neutre.
Talaria se souvint de son père, et soudainement, elle vu cet homme accroupi en face d’elle sous un jour nouveau. Elle sut qu’elle pouvait lui faire confiance.
Il remit doucement sur pieds et entreprit de gratouiller Skitter derrière l’oreille. Celui-ci avait patiemment écouté le grand humain étrange et murmurait maintenant quelque chose à la jeune fille d’un air malicieux. Elle rit doucement et enlaça son ami bleu, à présent déterminée.
Avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait, elle avait rejoint l’une des facultés d’élevage les plus renommées de l’Académie de Laedis et passait ses journées à accumuler plus de connaissances sur les dragons qu’elle n’aurait pu jamais imaginer. Rapidement, il apparut qu’aucun de ses camarades ne pouvait suivre son rythme. La différence étant que cette fois ci, cela ne l’empêcha pas de se faire de nombreux amis. Hors de la faculté d’élevage, on les appelait « têtes d’œufs », mais Talaria n’en avait cure. Elle ne s’était jamais sentie aussi bien de sa vie.
A présent, la nouvelle portée crée par le professeur Knotweed avait enfin décidé d’éclore. Les craquements continus derrière elle la firent sursauter et la sortirent de sa rêverie. Elle se tourna vers ses protégés. Comme toujours, il était toujours plus que tentant de les aider à se libérer de leurs coquilles, mais seuls les amateurs succombent à ce genre d’erreur. N’importe quel Osira avec deux sous de bon sens sait qu’un dragon doit toujours éclore de son propre chef. La plupart des nouveaux nés mangent d’ailleurs leur coquille, afin d’ingérer les tous premiers minéraux nécessaires à renforcer leurs écailles. Complètement attendrie par la scène, Talaria s’approcha pour regarder, quand soudain un petit museau bleu craqua un trou dans l’une des coquilles. « Salut, petit gars », dit-elle, ravie, et le bébé dragon poussa un tendre couinement. « J’adore ce travail », soupira-t-elle, rêveuse.
« Heureux de l’entendre », répondit une voix grave derrière elle. Talaria ne sursauta pas. Elle était habituée à ce que le professeur apparaisse de nulle part derrière elle.
« Ah, vous voilà », dit-elle, sans se retourner, un air de reproche dans la voix. « Les petits dragons amphibiens sont enfin en train d’éclore. Et de ce qu’il me semble… tous en même temps. »
Il sourit silencieusement au dos tourné de la jeune femme et remercia Morgath pour la centième fois de lui avoir envoyé son enfant le plus doué. Il avait toujours voulu avoir une fille, et elle en était ce qui s’en approchait le plus. Il s’avança à ses côtés et se concentra sur le travail à effectuer : la science n’attends pas !
« Passez-moi les protocoles, s’il vous plait, Miss Tadius », dit-il d’un ton formel. Une fois son professeur, il s’était tout naturellement mis à employer des tournures plus professionnelles à son égard. Peut-être était-il vieux jeu, n’empêche qu’il pensait que cela restait la meilleure chose à faire, en particulier dans le cadre scientifique.
Elle s’exécuta et procéda immédiatement au commentaire du sujet qui les intéressait : « Quacecroak a commencé à éclore en premier, suivi de Gyllendor. Otonyavie a pris son temps, comme vous pouvez le voir », ajoute-t-elle en pointant du doigt une coquille dorée qui abritait encore la petite dragonne. « Mais on dirait bien qu’elle est la plus robuste. Les craquelures progressent bien plus vite que celles de ses frères. Je pense que ce sera probablement la première sortie. » Comme pour confirmer les dires de la jeune femme, un large morceau de coquille tomba soudainement du premier œuf, et un museau rouge et jaune fit surface, rapidement suivi d’un grognement grincheux.
« La petite dame me semble un peu bougonne », affirma le professeur en examinant les naseaux à la recherche de pus ou de sang, premiers signes d’une potentielle infection à la terrible angine des dragonneaux.
« En parfaite santé et déjà très puissante, comme un vrai dragon légendaire », affirma-t-il avec satisfaction.
« On peut dire qu’elle en est un, non ? », demanda Talaria qui contemplait le dragon avec chaleur.
« Laissons-les se reposer un peu, d’accord ? », suggéra le professeur. « Cantine ? » Son interlocutrice lui jeta un regard implorant. « Mais ils sont si petits… et… »
« Ils se débrouilleront très bien tout seuls, et vous le savez bien », dit Knotwed avec toute l’autorité dont il était capable et en poussant Talaria vers la sortie. « Nous les examinerons à nouveau dans une heure. » Elle soupira et se laissa emporter vers la sortie.
Une interminable heure plus tard, Talaria gigotait sur son siège. Elle regardait le professeur prendre tout son temps pour terminer son ragoût draconique (un plat végétarien en l’honneur de Morgath), quand soudain l’alarme se déclencha. La jeune femme sauta sur ses pieds comme si elle avait été piquée par une guêpe géante et se mit à courir en direction du laboratoire. De fines volutes de fumée s’échappaient de la porte. La peur pour ses petits protégés lui fit accélérer le rythme. Elle s’écrasa à travers la porte, la faisant presque sortir de ses gonds.
Ha, les avantages de la jeunesse, pensa Knotweed après avoir perdu Talaria de vue à mi-chemin du laboratoire. Il s’était arrêté une minute reprendre son souffle dans un coin. Encore haletant, il reprit son chemin en marchant. Soudainement, l’alarme s’arrêta. Inquiet, il jeta un œil au coin suivant et aperçu le dos de Talaria. Elle tremblait. Oh non, pensa-t-il, en se remettant tant bien que mal à courir. Il mit ses mains sur ses épaules lorsqu’il arriva à son niveau. Son geste se voulait consolateur, mais il s’aperçu qu’elle ne pleurait pas. En fait, elle riait tellement qu’elle arrivait à peine à reprendre son souffle ! Confus, il suivit la direction indiquée par son index et entendit un étrange petit bruit à travers la fumée. Un hoquet ! La scène qu’il découvrit était à la fois comique et enchanteresse.
Les trois petits dragonneaux s’étaient de toute évidence libérés de leurs coquilles quelques minutes auparavant et se chamaillaient joyeusement. Quacecroak et Otonyavie se disputaient la dernière pièce de coquille, tandis que Gyllendor semblait se débattre avec un mignon petit hoquet, qui le renversait en arrière à chaque fois qu’il essayait de s’asseoir. Son souffle enflammé avait mis le feu à la paillasse sur laquelle étaient placés les œufs à éclore. C’est cela qui avait causé la fumée et déclenché l’alarme.
« Au moins, on sait que l’alarme fonctionne maintenant », dit Knotweed en se laissant tomber sur sa chaise, rassuré. Talaria se remettait de sa crise de rire et éteignait le début d’incendie.
Elle confisqua le morceau de coquille aux deux petits chamailleurs en leur faisant les yeux ronds, soudainement absolument paisible. « Et comme ça, c’est mieux ? » leur demanda-t-elle en brisant le morceau en deux. Les deux dragons poussèrent de petits couinements satisfaits en grignotant leur morceau de coquille pour finalement l’avaler goulûment. « Et maintenant, pour toi », murmura-t-elle en attrapant une bouteille contenant une potion de couleur bleutée, qu’elle administra à Gyllendor. Le hoquet disparut instantanément. Le petit dragon se redressa, s’attendant à retomber en arrière. Lorsque rien ne se passe, il regarda Talaria de ses grands yeux dorés et s’enroula avec gratitude autour de sa main. Les deux autres dragonneaux se rapprochèrent de Talaria et imitèrent leur frère. Ils s’endormirent tous profondément en quelques instants.
Le professeur observait la scène en souriant avec satisfaction. « Je pense que l’on peut dire que l’expérience « Dragons amphibiens » est un succès complet », dit-il.
« Oui », répondit Talaria. « Nous avons à nouveau réussi. »
A suivre… si vous en faites la requête !












