Mardi 22 mars 2022, place de la ComĂ©die française, vers trois heures, quand je quitte la terrasse du Nemours, je remarque un homme, sportif et nerveux, qui dĂ©gage un gobelet de carton par de vigoureux coups de pieds dĂ©sordonnĂ©s. Quarantaine dâannĂ©e, T-shirt ajustĂ© noir au nom du groupe Iron Maiden, pantalon dâallure militaire, basquettes de marque Adidas neuves, cabas portĂ© en bandouliĂšre, lunettes noires sur le haut du crane, Ă©couteurs aux oreilles, bonnet noir. Il est rapide et sec, agitĂ©, lâair pas tranquille. Surtout, il traĂźne un sac de plastique transparent, de ceux qui servent de poubelles dans toute la ville ; le sac est plein et semble assez lourd. Lâhomme en noir se dirige vers une des poubelles qui borde la place ; il puise dans son sac de quoi bourrer la poubelle, geste vifs pas trĂšs efficaces, gobelets, canettes mĂ©talliques, journaux et toutes sorte de petits dĂ©chets qui volent dans la manoeuvre. Il tasse du poing la poubelle, et finit par engager le sac quâil portait dans le col resserrĂ© de la poubelle en question : pas facile, il fait des efforts, comme des coups de poings appuyĂ©s. Puis il semble faire un calcul et se ravise, il reprend quelques dĂ©chets, les remet dans on sac, et change brutalement de direction, se dirige vers lâentrĂ©e de la station de mĂ©tro, oĂč il stoppe prĂšs...dâune autre poubelle encore, oĂč il recommence mĂ©caniquement son opĂ©ration de transfert de dĂ©chets, dâun sac Ă lâautre. Il a un tatouage IRON Ă lâintĂ©rieur du bras ; il sifflote. Quand je le croise, il sâadresse Ă moi : âton sac, il est mal fermĂ© derriĂšreâ. Voix claire, doigt pointĂ© ; autoritaire. Câest juste, jâai fait vite pour attraper dans ma besace un crayon, de quoi noter dans les marges de mon journal du jour : la poche arriĂšre est restĂ©e bĂ©ante. Il est trĂšs observateur. Brusquement, il se rend trĂšs vite vers la troisiĂšme poubelle de la place, Ă lâangle du bĂątiment de la ComĂ©die française (la photo ci-dessus est prise lĂ ...) Il refait un petit foot avec un gobelet de soda et recommence ses manigances appliquĂ©es, tout Ă fait rĂ©pĂ©titives : hĂ©sitations sur la marche Ă suivre, puis gestes brusques de rangement, de vidage et remplissage des sacs et des poubelles ; ça semble infini ; il ne fait rien dâautre ; ça nâaura de cesse, mais pourtant il ne sâĂ©puise pas Ă cette tĂąche absurde.