DerniĂšre Ă©preuve⊠Cap sur la Tasmanie Ă bord de lâAstrolabe !
1er mars 2015
Câest dĂ©cidĂ©, nous embarquons dĂšs ce soir Ă bord de lâAstrolabe, cap sur lâAustralie. Le mauvais temps arrive, et nous devons absolument nous Ă©chapper du « pack », lâimprĂ©visible banquise fragmentĂ©e qui risque dâemprisonner le navire. Câest la prĂ©cipitation sur la base Dumont Durville. Initialement, il Ă©tait prĂ©vu dâembarquer la semaine prochaine. Puis finalement non ! Ce sera dĂšs demain matin ! Mais tout compte fait, la dĂ©cision est prise dâĂ©courter les opĂ©rations de dĂ©chargement pour donner la prioritĂ© au rapatriement des personnels vers Hobart sur lâĂźle de Tasmanie.
Pour les futurs hivernants de Dumont Durville, il sâagit de la premiĂšre grande vague de dĂ©parts, la seconde aura lieu dans quelques semaines, lors de la derniĂšre rotation de lâAstrolabe⊠Les adieux sont donc un peu prĂ©cipitĂ©s par cette dĂ©cision inattendue !
Les allez-retours des hĂ©licoptĂšres vont sâenchainer sans temps mort, jusquâĂ la nuit tombĂ©e pour charger tout ce beau monde Ă bord du navire⊠On dĂ©cide alors de cheminer Ă basse vitesse parmi les icebergs toute la nuit sans trop sâĂ©loigner de Dumont Durville⊠Il se pourrait quâune fenĂȘtre mĂ©tĂ©o favorable, Ă lâaube, nous laisse dĂ©charger quelques ultimes caisses de matĂ©riel vers la base.
Il est Ă peine 5 heures du matin lorsque les moteurs des deux hĂ©licoptĂšres redĂ©marrent ! Le vent a forci, mais il est encore possible de voler, il faut donc en profiter, car lâhiver polaire arrive Ă grand pas, et rien ne dit quâil nous laissera beaucoup dâautres opportunitĂ©s comme celles-ci !
Mais trĂšs vite, la situation se dĂ©grade ! Les rafales deviennent de plus en plus violentes, et la neige sâen mĂȘle⊠Câest le « white-out », tant redoutĂ© des pilotes dâhĂ©licoptĂšres, qui menace Ă prĂ©sent de boucher la visibilitĂ©. Il faut se poser immĂ©diatement car impossible de lire le terrain quand tout est blanc. Lâun dâeux se pose Ă Dumont Durville, tandis que le deuxiĂšme, en route pour la base, fait demi-tour et revient se poser Ă lâarriĂšre de lâAstrolabe. Tant pis ! On a fait ce quâon a pu, pour les dockers du bord, la prioritĂ© est Ă prĂ©sent de dĂ©monter les pales de lâhĂ©lico et de le ranger dans les cales du bateau pour pouvoir appareiller au plus vite. En effet le blizzard rend le travail sur le pont de plus en plus difficile minute aprĂšs minuteâŠ
AprĂšs une bonne heure de bataille, le visage brĂ»lĂ© par la neige et les bourrasques, les quelques courageux qui ont tenu le coup Ă lâextĂ©rieur jusquâau bout ferment enfin la porte Ă©tanche du pont. Ăa y est ! Nous pouvons appareiller !
Jusque lĂ , on peut dire que tout allait bien pour la cinquantiaine de passagers de lâAstrolabe, qui affiche complet en cette fin de campagne dâĂ©té⊠Le « pack » assagit la houle, et le bateau ne bouge pratiquement pas⊠Mais le calvaire commence alors dĂšs que lâAstrolabe, lancĂ© plein Nord, quitte cette zone de calme pour les eaux dĂ©chainĂ©es des « cinquantiĂšmes hurlants », puis des quarantiĂšmes rugissants⊠EmbarquĂ©s depuis Ă peine quelques heures, aucun dâentre-nous nâa eu le temps de sâamariner⊠Les deux premiĂšres journĂ©es de mer seront un long supplice pour la plupart. AffalĂ©s sur nos banettes, dĂ©shydratĂ©s par les vomissements compulsifs qui semblent se rĂ©pondre en Ă©chos dâune cabine Ă lâautre, nous ne sommes plus capables de dire sâil fait jour ou nuit. Le temps semble sâĂ©couler au ralenti, rythmĂ© par les craquements sinistres de ce rafiot que nous haĂŻssons dĂ©sormais ! BalottĂ©s en tout sens, incapables de dormir, il faudra plusieurs jours Ă beaucoup dâentre-nous pour pouvoir enfin avaler quelque chose⊠et le garder !Â
Mais peu Ă peu les corps sâadaptent au roulis incessant. Et la vie reprend Ă bord, la salle Ă manger se remplit un peu plus Ă chaque repas, les rires fusent Ă nouveau. La tempĂ©rature extĂ©rieure monte rapidement jour aprĂšs jour, et les albatros nous escortent vers les cĂŽtes de la derniĂšre Ă©tape de notre expĂ©dition : la Tasmanie.
© PHOTOS THIBAUT VERGOZ / IPEV












