Je sors tard du boulot. 18h30. C'est tard pour moi. Ma copine n'est pas Ă l'appart ce soir. J'Ă©cris Ă des potes. Personne n'est dispo. Tant pis, ça fait longtemps que je n'ai pas fait de restau seul-tout. ArrĂȘt Ă RĂ©publique, puis quelques pas et je me retrouve Ă table devant un saumon avec de sauce Ă la crĂšme fraĂźche en entrĂ©e. DĂ©licieux. J'adore le saumon. Puis, des tables en terrasses, enfin sur le trottoir, se libĂšrent, alors je demande Ă m'installer Ă l'extĂ©rieur pour manger mon entrecĂŽte avec le vin qui n'est pas si mauvais. Juste avant que la viande arrive, trois mecs s'installent Ă cĂŽtĂ© de moi. Un avec une chemise blanche qu'il a achetĂ©e la semaine derniĂšre, mais n'as pas au le temps de la porter depuis, tirĂ©e dans son pantalon Ă pince un autre avec une chemise Ă carreaux. Et un troisiĂšme, en t-shirt blanc, Converses, barbe et lunettes Ă grosses montures. Je soupçonne des trentenaires qui ont Ă©tĂ© en Ă©cole de commerce, mais je pense qu'ils ont fait du droit ou un autre truc d'enculĂ©s. Leurs discussions m'ont fait oublier le gout du saumon, tellement c'est fade et mĂȘme dĂ©goĂ»tant. Le mec en chemise blanche, on l'appeler Edouard, veut trop faire le mec "dĂ©tente", il veut montrer qu'il est "dĂ©tente", il se sent "dĂ©tente", il veut prouver qu'il peut ĂȘtre "dĂ©tente". S'il avait pu Ă©crire la dĂ©finition de "dĂ©tente" dans le Petit Larousse Ă ce moment prĂ©cis de l'histoire de l'humanitĂ©, il aurait Ă©crit ; "DĂ©tente : Moi, Edouard 32ans dans un restau parisien, avec mes couilles." Oui, "mes couilles", parce qu'il ne sait pas que l'expression "ma couille" ne se dit pas au pluriel. Mais il est "dĂ©tente", alors pour lui ça va, enfin il pense, une goutte de sueur tombe de son front, son regard cherche l'approbation d'un des siens. En vain. Il est tellement dĂ©contractĂ© qu'il demande trois fois Ă "ses couilles" si oui, "on commande des pintes". Ce qu'ils font. Quand elles arrivent, Ădouard se dit dĂ©finitivement "dĂ©tente". LĂ , il est bien. Puis continue cette discussion Ă deux. Oui, Ă deux, parce que celui Ă la chemise Ă carreaux est totalement effacĂ© qu'on peut ĂȘtre sĂ»r que son prĂ©nom est normalement de quatre syllabes, mais qu'on ne l'appelle plus que par une seule de ces syllabes, comme une interjonction. Mais j'ai envie de croire, pour lui, j'ai envie de croire, parce que je suis trĂšs empathique, j'ai envie de croire qu'il n'en a juste rien Ă foutre de ce qu'ils disent et qu'il n'est lĂ que parce qu'il est obligĂ©. Edouard ne s'adresse qu'Ă Antoine. Il veut savoir son avis sur tout. "T'en penses quoi Antoine de la GrĂšce ?". Pas de rĂ©ponse. Petit moment d'attente, toujours avec un peu d'excitation et d'enthousiasme, Edouard veut bien faire, il relance sa question encore plus enjouĂ©, mais le visage sĂ©rieux, et le regard droit, il attend une rĂ©ponse qui a l'air de compter Ă©normĂ©ment pour lui. Il boit ses paroles ce con. Il lui suce la queue. Putain, Ed, t'es tellement une merde. Putain et maintenant j'oublie que je mange 350g de boeuf... Je n'ai pas touchĂ© aux frites. Un cafĂ©, trois clopes. J'ai encore le temps d'aller au cinĂ© pour voir Mad Max une troisiĂšme fois. En fait non, la salle est remplie, je suis allĂ© voir Vice-Versa, de son titre français, mais qui a tout son sens dans son titre anglais : Inside Out. Allez le voir.