Lettres chinoises, Ying Chen
J'ai reçu les documents que tu m'as envoyés. Je commence à les remplir, très lentement. Ils me semblent nombreux et compliqués.
Il n'est pas plus facile de quitter son pays que d'y rester. Je devine pourtant que la plupart des gens dans le monde se jetteraient sur ce genre de formulaires si l'occasion leur en était donnée. On vit dans une époque d'exil. Le mal du pays est devenu le mal du siècle. D'ailleurs, a-t-on jamais connu un siècle sans exil? On vagabonde sans cesse d'un endroit à l'autre. Et on va de plus en plus loin. On parle plusieurs langues, moins pour s'enrichir que pour s'effacer. On veut disparaître. Mais est-ce facile quand on en est réduit à se déplacer en masse et qu'on a tendance à devenir une "majorité visible." Je suis un peu découragée par les dilemmes de ce genre. Le chemin à parcourir pour te rejoindre me paraît extrêmament long.
Je vais souvent me promener sur la rue Nanjing. J'aime ces vagues de têtes qui, avec um mélange de chaleur et de froideur, s'élancent vers moi. J'aime cette sensation d'être noyée parmi les têtes qui me ressemblent un peu. J'ai un moment l'illusion de disparaître complètement. Rien ne vaut plus que le bonheur d'une disparition complète de soi. C'est pourquoi je n'ai pas peur d'abandonner une langue pour une autre. Je n'ai pas peur d'être étrangère. En un mot, je n'ai pas peur de m'effacer aux yeux des autres ou des miens. Non, ce n'est pas cela qui m'effraie dans l'exil. Au contraire, je crains de devenir trop visible dans un autre pays. C'est affreux de vivre sous les regards quand on a déjà perdu toute fierté pour sa propre image et pour son pays. Et s'il faut mourir, il vaut mieux que ce soit dans les ténèbres tranquilles que dans les lumières courieuses.
Mon stylo bouge sur les formulaires. J'ai l'impression que c'est mon corps que traverse ces lignes à la fois précises et déroutantes pour s'approcher de toi.