J'aime Joseph Beuys.
Si je dis justement que je l'aime, ça n'est pas seulement à cause de son travail, à cause de sa vie, ou à cause de ce qu'il a voulu. Je l'aime parce qu'il m'a permis d'avoir une approche sans complexes, sans élitisme, de l'art. Personnellement, son art me concerne, me dit quelque chose et a un sens pour moi, m'aide. Son travail m'implique, j'y suis impliqué. Son oeuvre m'aide, moi, à vivre et à travailler.
Joseph Beuys a fait un travail important, «capital» pour moi, qui s'appelle Das Kapital, ou juste Kapital, qui est maintenant conservé et exposé à la Collection Crex à Schaffhausen, en Suisse. Ce n'est pas seulement cette oeuvre, mais aussi tout ce que dit son auteur autour de ce terme de «Kapital». C'est clair que c'est cette compréhension, ma propre compréhension du terme «Kapital» de Beuys, qui m'a aidé à développer mon travail. Tout d'abord Beuys explique, en utilisant le terme «Kapital», qu'il ne s'agit ni du capital du capitalisme, ni du capital dans le sens marxiste décrit dans Oas Kapital. Depuis toujours, Beuys a proclamé l'échec des deux systèmes réducteurs proposés. Il dit que l'art est le véritable capital concret de l'homme. Il est important maintenant de ne pas croire qu'il pense aux toiles ou éventuelles sculptures, ou autres choses qu'on pourrait vendre. Non: le processus créatif qui amène à faire de l'art, qui est art, la matière «art», c'est cela, le capital. Le capital, ce n'est pas de l'argent. C'est très important de le comprendre une fois pour toutes, car après l'avoir compris tout change. C'est cela que j'ai compris. Et personne d'autre n'a jamais dit cela auparavant. Parce que là où le travail de Beuys est fort, c'est que dans la pratique ça change tout, dans le quotidien tout peut être différent et pour moi cet art qui mène à cela est vraiment du grand art. Ce n'est pas l'art pour l'art, de nouveau à la mode dans cette fin de siècle, ce n'est pas non plus l'art pour améliorer ou supporter le quotidien. C'est l'art qui change l'homme. Comment comprendre maintenant l'affirmation de Beuys que tout homme est un artiste? Justement grâce au terme de «capital» qui est donc l'énergie, la créativité, la capacité qu'a chaque homme de se transformer. Et pas le talent. Et pas le savoir-faire. Et pas l'argent ni l'éducation. Et pas la naissance dans tel ou tel milieu. Le capital est seulement dans cette énergie, cette créativité, les capacités que chacun a, certes pas les mêmes pour tous, parfois plus ou moins, parfois l'une plutôt que l'autre, parfois plus tard ou plus tôt, parfois peu ou beaucoup. Ces énergies sont le capital de chacun, mais il faut se rendre compte que c'est le véritable capital et pour celui qui s'en rend compte, c'est un acte créatif, artistique. En effet, cette personne est un artiste car il se met debout, il s'affirme, il est digne, il est fier, il est responsable, il est émancipé - car il s'autorise lui-même. Son métier peut être caissier, scientifique, chauffeur, graphiste, musicien mais il/elle est un artiste.
C'est, concrètement, la compréhension et la conscience de sois. J'aime dans les grands cafés regarder les barmen derrière le comptoir, voir comment ils font toujours quelque chose, son toujours, en mouvement, avec toujours une tâche à accomplir Ces gens sont des artistes. Cette conscience dans son propre capital est importante parce qu'elle change les rapports entre les humains. Personne ne peut revendiquer un pouvoir supérieur à l'autre à cause d'un capital «capitaliste », un capital institutionnel ou moral. Le seul capital qui compte, c'est son capital à soi et sa conscience de cela. Évidemment, ça place les gens à égalité C'est comme cela que je comprends la phrasé «Tout homme est un artiste» et aussi la notion de « sculpture sociale».
Concrètement, je travaille pour être conscient de mon capital. Tu sais, si je pense tout simplement à tous les travaux que j'ai faits, les «Fifty-Fifty» et les autres qui sont stockés ici ou là , je me dis que je ne suis pas sans capital, même avec des dettes en argent, tu comprends: j'ai mis mon énergie dans mon travail, j'ai été créatif, maintenant c'est mon capital, et c'est très important de ne pas penser que c'est un capital qui peut être vendu et donc devenir de l'argent, non, j'ai fait mon travail, il est là , c'est ma richesse. D'autres en ont des différentes. Penser est une richesse. Faire du pain est une richesse.
Dans le cinéma, la peinture, même l'économie, il y a beaucoup de preuves démontrant que le rôle donné à l'argent n'est pas vraiment à prendre au sérieux. J'ai toujours été fasciné par ces gens qui avec rien créent une fortune. J'aime ça aux États-Unis, je pense qu'ils sont aussi des artistes. D'ailleurs, Andy Warhol disait quelque chose dans ce sens, que l'artiste du futur est le businessman. Il ne faut pas prendre cela pour du cynisme. Andy Warhol, de toute façon, je l'aime aussi.
Joseph Beuys m'a permis de vivre sans devenir cynique, il m'a permis de travailler sans complexes et d'exister sans que le doute que j'ai, et qu'il est important d'avoir face à son propre travail, sans que ce doute ne détruise l'énergie que j'ai pour créer. Parfois le travail de Joseph Beuys est attaqué, relativisé par mes camarades, artistes ou autres, mais moi j'ai cette certitude d'amour pour lui qui tiendra toujours. Je le sais.
Thomas Hirschhorn
(Reprise d'un texte photocopié et mis à la disposition du public
lors de l'exposition «Anschool», Bonnefantenmuseum, Maastricht,
et Museu Serra Ives, Porto, en 2005.)