@hel-is-lurking-in-the-shadows la moitié du gang à la plage (l'autre moitié boit des cocktails sous leur parasol, maître Duom refuse de mettre un orteil au soleil)
La toute première chose qui frappe Sayanel lorsqu'il ouvre les yeux est le calme. Un calme d'une profonde sérénité, autour de lui mais surtout en lui.
L'absence de douleur. La clarté de ses pensées.
Puis ses sens s'éveillent et se déploient à mesure que le voile du sommeil se déchire. Il aperçoit des murs de bois brut décorés d'objets qu'il peine à identifier, une fenêtre face à lui et dehors, l'éclat déjà haut du soleil à travers le carreau rapiécé. On l'a allongé sur un matelas au rembourrage inégal et couvert d'un drap fin dont l'odeur fraîche de lavande enveloppe agréablement celle de son propre corps, lourde et âcre. De sa main gauche il effleure le tissu rêche sous ses doigts et de sa main droite... Discerne une paume souple et tiède dont les doigts entourent fermement les siens. Il penche la tête.
Jilano est là. Assis sur une chaise près de son lit mais il s'est assoupi sur le matelas, le visage enfouit au creux de son bras et dissimulé par ses mèches de jais.
Sayanel sent son cœur se serrer en le voyant ainsi. En le voyant tout court. Doucement, pour ne pas le réveiller, il démêle ses doigts des siens et repousse ses cheveux derrière son oreille. Le marchombre ne cille pas. Son souffle régulier et le léger tremblement de ses paupières trahissent la profondeur de son sommeil.
Il profite de cet instant de paix suspendu pour s'accorder quelques secondes et l'admirer comme il en a rarement l'occasion de le faire. Sa beauté lui a toujours évoqué celle de la lune. Pâle, froide et distante mais altière et familière. Éblouissante pour celui qui sait regarder.
Il se demande subitement si Jilano à conscience à quel point il peut être séduisant, puis s'empourpre à ses propres pensées. Il est presque certain que son ami n'apprécierait pas le compliment, qu'il trouverait probablement ridicule, vain et futile.
Il ferait mieux de se préoccuper de la manière dont il a atterrit ici et de se demander comment et pourquoi il est encore en vie.
"Votre conjoint vous a veillé jusqu'au bout de ses forces."
Sayanel sursaute alors qu'une silhouette voûtée apparaît dans son champ de vision. Il se rend compte qu'il a retrouvé suffisamment de vitalité pour virer cramoisi.
"Oh non, il n'est pas... Nous ne sommes pas... Nous sommes simplement amis."
"Oh ?" Le visage perplexe qu'il voit se pencher au-dessus de son lit appartient à une dame âgée aux yeux décolorés et dont les épais cheveux de neige sont rassemblés en chignon au sommet de sa tête. Elle lui lance un long regard pensif puis hoche la tête. "Toutes mes excuses."
"Je... Il n'y a pas de mal." Répond Sayanel avant de se râcler la gorge. "Um. Puis-je vous demander votre nom et dans quel endroit je me trouve ?"
"J'apprécie vos manières, mon petit." Lui lance la vieille dame avec un sourire lumineux, bien que partiellement édenté. "Vous vous trouvez dans mon humble demeure, au coeur du hameau de Tord-Bois. Mon nom est Marigold, je suis guérisseuse."
"C'est donc à vous que je dois la vie."
"Oh, en partie seulement." Rétorque la vieille dame. "La rêveuse amenée par votre ami à fait la majorité du travail, je n'ai fait que vous maintenir entre les deux mondes en attendant son arrivée."
Surpris, Sayanel jette un regard aux alentours.
"Dans ce cas j'aimerais lui dire quelques mots..." Commence-t-il avant de s'interrompre. "La rêveuse ?"
"La rêveuse." Confirme Marigold avec un sourire amusé."
"Mais je pensais que..."
"Que l'art sacré de la guérison n'était accessible qu'aux hommes ?"
"Non, bien sûr que non mais..."
"Ombline Nil'Aïlan est la fondatrice de la première sororité de rêveuses du Gwendalavir." Lui apprend la guérisseuse. "C'est elle qui vous à fait l'honneur de se déplacer et qui vous a sauvé la vie."
Sayanel prend un instant pour digérer ces informations puis incline respectueusement le menton.
"J'ai une dette immense envers elle. Est-elle encore ici ? Puis-je la voir ?"
"Oh non, elle est déjà de retour auprès des siennes. Elle est très occupée, avec les temps qui courent."
Sayanel penche la tête et jette un regard interrogateur à la vieille dame.
"Vous semblez bien la connaître."
"Bien sûr que je la connais." Répond Marigold en lui retournant son regard, un éclat malicieux au cœur de ses yeux sans âge. "C'est ma petite fille."
Le marchombre hausse les sourcils, puis laisse échapper un bref éclat de rire.
"Je vois. Dans ce cas puis-je vous demander de lui faire passer un message de ma part ?"
"Pour sûr." Répond la vieille dame. "Mais avant cela, il est grand temps de vous remplir l'estomac, mon garçon."
Sayanel peine à retenir une grimace. Il a la nausée rien qu'à l'idée d'avaler quelque chose. Les effets du poison et la douleur insupportable qui s'en est suivie au creux de ses entrailles est encore trop vive dans sa mémoire.
En remarquant sa réaction, la guérisseuse hoche la tête d'un air grave.
"Mon petit, vous étiez déjà maigrichon en arrivant et vous avez dormi pendant deux jours. Si vous n'avalez rien j'ai bien peur que vous disparaissiez et j'en connais un qui risque de ne pas apprécier de voir tous ses efforts réduits à néant."
Sayanel esquisse un sourire amusé malgré la boule qui vient de se former dans son ventre. Il ne se considère pas vraiment "maigrichon" même s'il n'a jamais été très épais. D'aussi loin qu'il s'en souvienne, il s'est toujours davantage nourri par nécessité que par plaisir, une manière de fonctionner que son maître avait bien tenté de corriger pendant ses années d'apprentissage, sans grand succès. Contrairement à Ambarel, il n'a jamais considéré son appétit capricieux comme un problème. Certes il lui arrive parfois d'oublier de manger ou de sauter des repas mais cela ne l'a jamais empêché de fonctionner, ni de faire de lui un marchombre compétent.
Alors lorsque Marigold lui apporte un bol de soupe fumant, il décline poliment.
"Ombline a soigné les dégâts infligés à votre estomac, vos intestins et votre foie." L'informe la vieille dame. "Vous ne devriez plus ressentir aucune douleur et auquel cas, elle a laissé à votre disposition une quantité suffisante de décoctions."
Elle lui tend le bol et ses yeux de brume le fixent avec une insistance patiente, si bien qu'il finit par le prendre, le coeur au bord des lèvres.
"Il en va de votre bon rétablissement." Dit-elle doucement avant de se retirer à pas lents, le laissant seul face à son bol de soupe.
Il ignore pourquoi il se sent soudainement incapable de faire l'une des choses les plus naturelles au monde, ou même pourquoi un simple potage lui donne des sueurs froides mais cela le contrarie.
"Stupide." Murmure-t-il en jetant un regard noir au liquide orangé dont émane pourtant un fumet appétissant.
"C'est ainsi que tu traites les gens qui te sauvent la vie ?"
Sayanel sursaute si fort que le bol manque de lui échapper. La soupe tangue contre la terre cuite et éclabousse les draps de tâches safran. Une main habile le récupère avant qu'il ne se renverse complètement et le pose sur la table basse à côté du lit.
"Je ne voulais pas te surprendre." Bâille Jilano en se redressant. "Excuse-moi."
"Tu es réveillé." Constate gauchement Sayanel, ce qui tire un sourire à son compagnon.
"Je prépare cette phrase depuis deux jours et tu as l'audace de me la voler."
Sayanel ouvre la bouche, mais Jilano le prend de vitesse. Alors qu'il pense que son ami va lui adresser quelques mots d'esprit dont il a le secret pour dédramatiser la plupart des situations, ce dernier se lève en silence...
Puis le prend dans ses bras et l'enlace.
Le marchombre est tellement surpris qu'il en reste pantois.
Jamais Jilano ne l'a étreint comme il le fait à cet instant. Avec tout son corps et avec tout son coeur. L'une de ses paumes se presse entre ses omoplates tandis que l'autre épouse la courbe de sa nuque et le serre contre lui avec une force qu'il devine contenue pour ne pas lui faire mal. Son souffle heurté vient se briser contre sa peau à la manière de l'écume contre la grève. Il ignore s'il est conscient de ce manque de contrôle flagrant mais bientôt le marchombre tourne la tête et ses lèvres trouvent le repos sur son épaule, dont le tissu fin de sa tunique n'efface en rien la chaleur.
Chaleur. Ce n'est pas un mot qu'il a l'habitude d'attribuer à Jilano. Comme la proximité ou la tendresse. Pourtant tout dans l'étreinte qu'il lui offre en porte les marques. Chaleur et tendresse. Et d'autres choses encore que les mots ne peuvent décrire.
Sa poitrine est plaquée tout contre la sienne et dans le silence qui s'est installé dans la pièce, Sayanel les déchiffre dans les battements irréguliers de son coeur.
Soulagement, d'abord. Immense et écrasant. Peur. Latente et dont l'odeur imprègne encore l'âme de son ami. Deuil. Repoussé aux frontières de son esprit mais dont l'ombre menaçante persiste à la lisière.
"Je suis là." Murmure-t-il, parce qu'il sent que Jilano a besoin de l'entendre de sa bouche pour l'ancrer dans la réalité.
Les bras du marchombre se resserrent un peu plus autour de lui et au lieu de le repousser comme sa raison le lui intime, il enroule ses bras autour de sa taille et lui rend son étreinte. Jilano laisse échapper un bruit infime, un minuscule souffle brisé dont il distingue à peine les mots tant ils sont murmurés bas.
"J'ai cru te perdre pour de bon."
"Je suis là." Répète Sayanel en effleurant timidement son dos à travers le cuir de sa veste. "Grâce à toi, ton courage, ta détermination et ton entêtement légendaire. J'ai toujours su que cela te servirait un jour."
Jilano lâche un éclat de rire mouillé contre son épaule et secoue la tête.
"Grâce à Ombline et Marigold, surtout. Je n'ai aucun mérite."
"C'est faux." Souffle Sayanel en se redressant légèrement pour poser son menton contre son épaule. "Je te dois la vie autant qu'à elles."
Il laisse passer quelques secondes puis doucement, presque à contrecœur, s'extraie de son étreinte pour pouvoir le regarder dans les yeux.
"Merci." Dit-il simplement. "Et... Je suis désolé. Pour toutes ces vies gâchées, d'abord. Puis pour le chargement qui s'envole avec notre meilleure chance de retrouver nos assaillants..."
Jilano fronce les sourcils mais Sayanel poursuit tout de même, d'un ton plus hésitant mais sans lâcher ses yeux.
"Et je suis désolé pour Aynah. Je sais que... Enfin, je sais que tu lui faisais confiance et que tu l'appréciais beaucoup."
Le marchombre le fixe un instant puis soupire longuement et baisse la tête. Sayanel remarque alors à quel point ses traits sont tirés, les lignes aux coins de ses paupières et sur son front encore plus creusées qu'à l'accoutumée. Des poches sombres hantent le dessous de ses yeux et l'ombre d'une barbe naissante recouvre ses joues, une vision tellement rare qu'il ne peut s'empêcher d'effleurer sa mâchoire du bout des doigts pour en éprouver la sensation étrange.
Jilano relève les yeux vers lui.
"C'est à moi de m'excuser. J'ai été d'une naïveté impardonnable qui, en plus d'avoir coûté la vie à la caravane a failli te coûter la tienne."
"Ce n'est pas ta faute." Murmure Sayanel.
"Bien sûr que si." Rétorque le marchombre en détournant le regard. "J'aurais dû me méfier, j'aurais dû voir les signes... J'aurais dû t'écouter."
"Jilano..." Sayanel écarte doucement les doigts pour presser sa paume contre sa joue. "Nous avons tous été dupés. Toi, moi, Pil Hang et tous ceux qui ont côtoyé Aynah. Tu ne peux pas endosser l'entière responsabilité de ce qu'il s'est passé."
Jilano ne répond pas. Il ferme les yeux et Sayanel le regarde, fasciné, capituler contre lui-même et appuyer son visage dans le creux de sa main avec un soupir las.
Sa respiration reste en suspens une poignée de secondes, puis lorsque son ami reste immobile il se hasarde à promener son pouce le long de l'arête saillante de sa pommette.
"Tu devrais te reposer encore." Dit-il à voix basse. "Tu es épuisé."
"Je n'ai pas réussi à trouver le sommeil avant de savoir si tu allais t'en sortir." Avoue Jilano sans pour autant ouvrir les yeux ou faire mine de bouger.
"Ta loyauté s'est fait remarquer." Répond Sayanel avec un léger sourire. "À tel point que notre hôte pensait que..."
Il s'interrompt en se rendant compte de ce qu'il s'apprête à relater. Jilano hausse un sourcil face à son brusque silence et ouvre un oeil pour le regarder.
"Pensait que ?"
"Peu importe." Se rétracte le marchombre en sentant la chaleur lui monter aux joues.
Sa réaction semble amuser et piquer la curiosité de son ami qui ouvre complètement les yeux et se redresse pour le scruter.
"J'ai entendu beaucoup de choses de la bouche de Marigold ces deux derniers jours." Déclare-t-il. "Je t'assure que peu d'entre elles peuvent encore me choquer."
Sayanel n'a aucun mal à le croire. Les quelques mots qu'il a échangés avec la guérisseuse ont suffit à lui dévoiler une langue acérée additionnée d'une franchise déroutante.
"Pour une raison que j'ignore, elle pensait que nous étions mariés." Lâche Sayanel d'une traite en évitant son regard.
Il s'attend à ce que Jilano éclate de rire et balaye son embarras d'un de ses habituels traits d'humour, mais à la place il penche la tête et quand le marchombre risque un coup d'oeil dans sa direction, ses yeux brillent d'un éclat espiègle.
"Ah oui ? Je me demande bien ce qui l'a menée à cette conclusion."
Sayanel ne parvient pas à évaluer le niveau de sarcasme dans son ton et par conséquent, s'empourpre encore davantage.
"Peut-être que tu devrais t'abstenir de t'endormir sur mon lit en me tenant la main, la prochaine fois."
Cette fois ce sont les joues de Jilano qui se teintent subtilement. Il hausse les épaules d'un air détaché.
"Je surveillais ton pouls."
Reconnaissant de ce renversement de situation qui lui permet de retrouver une partie de sa contenance, Sayanel lève les sourcils d'un air narquois.
"En dormant ?"
Son ami esquive superbement la moquerie en s'abstenant tout bonnement d'y répondre.
"Tu lui as dit que ce mariage était compromis par le fait que tu serais incapable de me supporter trois mois avant d'essayer de m'étouffer dans mon sommeil ?" Rétorque-t-il à la place.
Sayanel s'esclaffe et l'étrange tension qui s'est formée entre eux se dissout au profit d'une familiarité retrouvée.
"Évidemment." Confirme-t-il. "Et lorsqu'elle m'a demandé pourquoi je lui ai dit que ton charme ne faisait pas le poids face à tes ronflements d'ours élastique."
"Je ne ronfle pas." Renifle Jilano en plissant les yeux.
Sayanel lui retourne un rictus goguenard et lève une main devant lui.
"Sauf quand tu es très fatigué, que tu as pris froid..." Commence-t-il à compter sur ses doigts. "Quand tu dors sur le dos ou que tu..."
"Ça va, j'ai compris !" L'interrompt le marchombre dans un marmonnement. "Je vais aller dormir dehors. Je ne voudrais surtout pas perturber ton sommeil délicat."
Sayanel étouffe un éclat de rire devant son air faussement indigné et secoue la tête.
"Je regrette." Dit-il en dissimulant un sourire. "J'ai besoin de quelqu'un pour surveiller mon pouls."
Jilano ouvre la bouche, puis la referme dans un cliquetis audible, mouché, pris à son propre jeu sans l'avoir vu venir.
"Il y a de la place pour deux." Continue Sayanel en se mordant l'intérieur de la joue pour retenir son hilarité face à son air déconfit.
Comme à son habitude, son ami se reprend rapidement. Il lâche un bref éclat de rire puis se penche pour délacer ses bottes.
"Seulement si tu me promets de ne pas tenter de m'étouffer dans mon sommeil."
"Ça dépendra de tes ronflements." Réplique Sayanel.
Jilano lève les yeux au ciel tout en se débarrassant de sa lourde veste en cuir.
"Je ne ronfle pas."
Sayanel sourit. Il se décale sur le matelas pour lui laisser de la place et se rallonge. Ses yeux survolent pudiquement la pièce pendant qu'il se déshabille puis revienne se poser sur lui alors qu'il s'installe à ses côtés, vêtu seulement de sa tunique et de son caleçon.
On doit être au beau milieu de l'après-midi, pourtant Sayanel n'a aucun mal à retrouver le sommeil. Son corps, bien que guéri de ses blessures les plus importantes a encore besoin de repos pour se remettre complètement.
Il est déjà en train de dériver vers l'inconscience lorsque la voix de Jilano se glisse jusqu'à lui.
"Sayanel...?"
"Mmh ?"
"Est-ce que..."
La voix de son ami hésite à la frontière de son acuité. Il se concentre pour écouter la suite malgré l'appel irrésistible du sommeil. Il l'entend prendre une inspiration, faire bruisser les draps, chercher ses mots pour finalement se raviser.
"Je suis heureux que tu sois en vie."
Sayanel esquisse un sourire. Il étend sa main dans l'espace réduit entre eux et trouve celle que son ami n'a pas osé lui tendre. Il glisse ses doigts entre les siens et Jilano les étreint, son pouce pressé contre l'intérieur de son poignet.