La fin de ton monde (2.0)
Pensez-vous être chanceux ? Pour ma part la réponse est oui. Je vis dans un monde où Martin Scorsese a réalisé Les Affranchis et Le Loup de Wall Street, un monde dans lequel des nerds créent encore des mods de Doom vingts-et-une années après sa sortie, un monde où l'anglais m'a été suffisamment bien transmis pour me permettre de lire Spiral Dynamics dans sa langue originale.
Je vis – et vous aussi lecteurs et lectrices – à une époque où la Musique Assistée par Ordinateur atteint… pardonnez-moi. J'interromps cet inventaire à la Prévert qui pourrait se poursuivre de nombreuses lignes durant. Je suis sûr que vous aussi avez de nombreuses raisons de vous féliciter d'exister ici et maintenant. Et la conscience de ces raisons est source de bien-être. Hélas, notre délicieux présent ne se résume pas à la joie, aux plaisirs, au progrès technique. Vous l'avez peut-être remarqué, il paraît que nous sommes en guerre. Au Mali, en Afghanistan, et en France. Une guerre pour les droits de l'homme qui sait se taire, les droits de l'enfant dont les parents vivent au-dessus du seuil de pauvreté, et les droits de la femme qui porte legging et mini-jupe mais ne fait pas de porno. Un combat pour la liberté d'expression – j'entends des rires dans l'assistance – et la Démocratie. Avec un bon gros « D » majuscule comme Dieu(donné).
Rassures-toi lectrice ou lecteur, ce texte ne s'apprête pas à faire l'apologie du régime nord-coréen. Au contraire. A l'heure où le « peuple » – nouveaux rires dans la salle – de France et de Facebook a repris goût à la politique, j'éprouve le besoin de mettre un peu de profondeur dans le débat, un débat dont la superficialité m'afflige.
...Lesdits commandements...
Il n'y a pas de société sans règles. C'est là le coeur du problème, et c'est volontairement que je privilégie « règle » à « ordre », ce dernier vocable étant peut-être plus connoté chez certains électeurs. Le désordre peut être la règle. La « loi de la jungle » peut être la règle. Le consensus total, l'autocratie ou le suffrage (faussement) universel peuvent être la règle.
Ce n'est pas si difficile de faire dans le méta. Qui choisit la règle ? Le hasard, l'évolution, le diktat de l'un ou de l'autre, un lobby, une classe, une caste, tout ça à la fois ? Un autocrate peut décider que dans sa société les décisions se prendront dorénavant au consensus. Une gouvernement élu au suffrage « universel » peut soigneusement éviter d'avoir recours au référendum. Et une population peut ne jamais se demander si un référendum est réellement démocratique quand seule une poignée de juristes ou de lobbyistes a l'honneur de déterminer les termes de la question posée. La règle peut être conscientisée, ou non, mais il y a en a toujours. L'espèce Homo Sapiens est fondamentalement grégaire – on peut d'ailleurs le regretter – et un groupe est comme un organisme vivant : sujet aux lois de la physique. Le nom que tu donneras à cette biologie des groupes humains importe peu. Sociologie, politique, mémétique, psychologie collective… le concret reste le concret : quelque chose sera toujours à l'oeuvre. Des règles, et derrières elles des méta-règles.
...Emotion de censure...
On oublie souvent que le moment présent est le fruit de tous les moments qui l'ont précédé. Cela se nomme « inertie ». La règle fondamentale du groupe est libre de changer. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle vu le monde dans lequel nous vivons. Car, depuis une semaine, la discrète évolution de notre société accouche de son paroxysme : le meilleur des mondes, c'est maintenant.
Il n'y a pas de société sans règles, et je te laisse partir en quête de la méta-règle de notre société actuelle. Moi, je constate que les pires de mes cauchemars sont en train de se concrétiser avec une ironie mordante. Des « journalistes » - c'est beaucoup dire – ont été tués pour leur idées. Alors, dans une démonstration de biais cognitifs, des millions de gens qui n'en avaient rien à carrer de la presse écrite, des religions, de la liberté d'expression, des caricatures, de Paris, des armes à feu et de la sécurité publique, des millions de gens se sont subitement réveillés – rires dans la salle, encore – et levés pour crier halte à la censure, halte à l'assassinat des gens pour leurs idées, haltes à la terreur, et vive la Démocratie et la Liberté d'Expression. Ce serait beau si dans le même temps les arrestations et mises en examen de gens n'ayant jamais eu la moindre arme entre les mains ne s'étaient pas multipliées. Ce serait drôle qu'on crée des délits d'opinion au nom de la liberté d'expression (!) si ce n'était pas l'assassinat de toute forme de cohérence intellectuelle.
C'est généralement à ce moment du débat que quelqu'un brandit L'erreur de Descartes pour expliquer que l'irrationalité est rationnelle, et que les émotions sont une forme d'intelligence. Sauf qu'être ému par un meurtre – et même par douze meurtres – n'oblige personne à débrancher son cerveau et à tirer dans le tas (sans mauvais jeu de mots).
Comme je déteste les « experts » qui parlent en mon nom à grand coup de généralisation sur les français, le peuple, la France, les gens, etc. je me garderais bien de mettre tout les non-décisionnaires dans le même bateau. Car des opinions favorables au pressage de citron sécuritaire, il y en a dans la populace, mais j'ignore si « les gens » ont conscience de leurs contradictions. Je me demande même si les gens de pouvoir, intrinsèquement liés à la hiérarchie actuelle et aux idéologies qui l'accompagnent, ont conscience de ce qu'ils font. Certains, oui, pour sûr. Mais tous ? Aucune idée. Revenons à la Règle et à l'Inertie.
...Un, Deux, Trois, Sommeil...
Lorsque les nouvelles pièces d'identités « biométriques » furent misent en place 2006, certains s'inquiétèrent des limites de ce dispositif, ou plutôt de son absence de limite. La biométrie, c'était Big Brother. Ils oubliaient un détail : Big Brother était déjà là depuis longtemps. Les premières cartes d'identités françaises avec empreintes digitales datent de 1921. Pour ma part, j'ai toujours vu ma taille, mon sexe biologique et la couleur de mes yeux mentionnés sur ma pièce d'identité. Cela, ce n'est pas de la biométrie ? Pour l'anecdote une loi de 1912, abrogée en 69, obligeait les gens du voyage à se doter d'un « carnet anthropométrique ». (Wikipédia est votre ami, comme Big Brother)
Bref, le contrôle social existait avant le GPS ou les téléphones portables. Car parfois l'inertie grossit la règle, la pousse à son paroxysme et révèle aux plus endormis ce que la monotonie de l'habitude masquait à leur conscience.
En France, on ne peut pas tout dire. Pas plus qu'on ne peut improviser une manifestation sans en informer la préfecture de police. La Démocratie, tu vas bien la sentir si tu te rends devant le Palais – le mot a son importance – de l'Elysée muni d'un carton sur lequel est inscrit « Hollande démission ».
Peut-être t'inquiètes-tu des quelques 150 procédures judiciaires lancées en quinze jours sur des gens dont les paroles, les mots, ne cadrent pas avec la liberté d'expression chèrement défendue par notre désormais incontestable régime Démocratique. Sauf que tout était déjà similaire avant. Le traité de Lisbonne qui bafoue un certain référendum, cela te dit quelque chose ? C'est la Démocratie en marche. L'Union Européenne qui fait revoter les Irlandais, cela te revient en mémoire ? C'est la Démocratie en marche, la même qui aujourd'hui envoie un handicapé mental en prison pour des mots prononcés avec un verre dans le nez. La même qui instaurera demain une Police de la Pensée, digne successeuse de la Police d'Opinion qui exerce déjà depuis… Clovis. Blasphème, crime de lèse-majesté ou délit de je-ne-suis-pas-charlisme », même combat. Seuls les moyens technologiques ont changé.
Une des règles de notre société est donc qu'au nom de la liberté d'expression on ne peut pas s'exprimer librement. Une autre règle est de prétendre que c'est logique. C'est cela qui me heurte le plus : mes besoins d'honnêteté et de rigueur intellectuelle ne sont pas satisfaits. Je préfère celui qui assume son intolérance plutôt que celui qui se drape dans la vertu pour masquer son poignard assassin. Mais rassurez-vous, contrairement à un autre discours officiel, il n'y a pas d'exception française : des régimes, gouvernements ou sociétés qui ne prétendent pas avoir raison, vous en connaissez beaucoup ?












