Basically Iām a happy person
Il y a longtemps, il y a presque vingt ans maintenant que jāy pense, jāenregistrais des reprises dans ma chambre. Jāaimais bien ajouter des extraits de films pour les glisser entre deux paroles et comme je nāy connaissais rien je tendais juste le micro Ć lāenceinte de mon ordinateur. Jāavais vu le film Things I Never Told You dāIsabel Coixtet dans lequel une jeune femme (Lili Taylor ā dont jāaimais la voix un peu cassĆ©e) appelle un numĆ©ro dāurgence, une sorte dāĆ©quivalent amĆ©ricain de SOS amitiĆ©, parce quāelle a des pensĆ©es suicidaires (ou parce quāelle est juste vraiment trĆØs triste, je ne saurais plus dire prĆ©cisĆ©ment). Un jeune homme lui rĆ©pond et elle lui raconte des fragments de son humeur, de sa tristesse, et moi ce que jāaimais le plus cāĆ©tait quand elle disait
Basically Iām a happy person
Je ne sais pas pourquoi mais cette phrase sonnait juste Ć mes oreilles.
Jāy repensais sous le soleil parisien le long des quais, je repensais Ć cette phrase alors que je me retenais si fort de pleurer que jāavais mal au coin des yeux. Mais ā
Basically Iām a happy person
Il faut rĆ©concilier parfois le pitre en nous et celle qui a des spasmes dāangoisse, qui veut hurler dans un coussin, qui pleure encore et sans cesse et espĆØre quāun peu dāeau versĆ©e dans le lavabo suffira Ć tout faire disparaĆ®tre.
Basically, dit cette femme qui a pourtant des pensĆ©es suicidaires (ou qui est juste trĆØs triste, je ne māen souviens pas bien), Iām a happy person
Je crois toujours que je vais lire un livre et que je me souviendrai de quelque chose de très vrai en moi, et que ça suffira à me réparer. Je crois toujours que je vais lire un livre et que je saurai et que tous les morceaux seront recollés. On ne sait pas quand un beau jour on décide de mettre autant de pression sur des mots écrits sur des feuilles de papier.
Jāavais dĆ©jĆ essayĆ© de lire Checkout 19 de Claire-Louise Bennett, je lāavais achetĆ© en ebook sur ma liseuse et je lāavais abandonnĆ© au bout de quelques pages seulement. Trois, ou quatre peut-ĆŖtre. Je me disais que, peut-ĆŖtre, ce nāĆ©tait pas le moment.
Quand jāai Ć©mergĆ© des quais jāai vu Notre-Dame avec sa ferraille, qui venait casser toute lāillusion du Paris de carte postale et je suis allĆ©e Ć Shakespeare and co en espĆ©rant que toutes celles que jāavais Ć©tĆ© en passant les portes de cette librairie se retrouveraient ā lāĆ©tudiante fauchĆ©e en visite Ć Paris, lāĆ©tudiante toujours fauchĆ©e venue par le RER A puis B, la journaliste dĆ©primĆ©e venue Ć©couter Zadie Smith sous le soleil dāĆ©tĆ© ā toujours des poses plus que des rĆ©alitĆ©s mais cāest aussi de Ƨa que nous sommes faits.
I went back to it, because I had the need, as anyone does when they feel theyāve lost their way, to get right back to the beginning of myself. (Checkout 19)
Maintenant il y a un vigile Ć lāentrĆ©e alors il faut faire la queue, je me grattais le coin des pouces et jāĆ©coutais, parce que jāai toujours le sens de lāĆ -propos, Painful de Yo La Tengo
Je māĆ©tais dit que je nāallais rien acheter mais voilĆ acheter des livres est peut-ĆŖtre ma pose prĆ©fĆ©rĆ©e.
Il Ć©tait lĆ sur les Ć©tagĆØres au milieu de la foule ā Checkout 19 avec sa couverture blanche noire et rouge et sa peinture de Gill Button, une femme qui me regardait. Alors je me suis dit que jāallais de nouveau essayer. Jāai payĆ© un chai latte six euros cinquante, six euros de thĆ© et cinquante centimes de supplĆ©ment pour de lāavoine mixĆ©e. Je me suis assise dehors sur les tables en bois Ć cĆ“tĆ© dāun homme sĆ©rieux qui travaillait et jāavais si froid dans ce matin dāavril piquant que Ƨa me faisait monter les larmes au creux des yeux ( ā je faisais comme si elles nāĆ©taient pas lĆ avant).
Et puis lĆ dāun coup jāai compris ce livre, tout de suite je lāai aimĆ©, comme on sait tout de suite quāon va aimer un livre et quāon va en parler, quāon va Ć©crire ce texte, pendant quāon le lit on se dit je ferai ce lien avec le film dāIsabel Coixtet et Ƨa enlĆØvera absolument toute rĆ©alitĆ© Ć la tristesse, elle ne sera plus que des mots sur une page de blog qui racontent les mots dāune autre. La tristesse se sera cognĆ©e sur les pages du livre et elle sera partie loin, trĆØs loin, se loger au coin des yeux dāune autre fille qui se dira Ć son tour
Basically, Iām a happy person
Checkout 19 est, de premier abord, un livre sur la lecture, sur la littĆ©rature, sur le langage. Il commence par un texte sur lāacte physique de lire qui est Ć la fois drĆ“le et rĆ©vĆ©lateur, presque comme dans un spectacle de stand up quand on se dit tiens cāest drĆ“le parce que cāest vrai.
Ensuite on tourne les pages et puis ce roman-essai-rĆ©cit, peu importe ce quāil est, ressemble de plus en plus Ć Lāhistoire sans fin ou Ć une sorte de livre dont on serait le hĆ©ros, on a lāimpression dāĆŖtre dedans. On navigue dans ses phrases comme dans une forĆŖt et parfois Claire-Louise Bennett sort la machette et elle dĆ©blaie complĆØtement le paysage. Elle offre Ƨa ā une phrase magnifique, une phrase sublime, une phrase vraie. Et on ne sait pas pourquoi, cāest exactement ce quāon avait besoin de lire. MĆŖme en fermant le livre on ne saura pas pourquoi cāĆ©tait exactement ce quāon avait besoin de lire.
Checkout 19 nāest pas : une lettre dāamour Ć la fiction, un hommage Ć la littĆ©rature, un Ć©difice Ć la gloire Grands Auteurs
Ce nāest pas : une maniĆØre de raconter que la littĆ©rature guĆ©rit ou rĆ©pare ā mais quelque part Ƨa le raconte quand mĆŖme, sinon pourquoi on aurait payĆ© six euros cinquante pour le lire en buvant un chai latte (et pourquoi on lāaurait postĆ© sur instagram si ce nāest pour dire ā regardez comme jāaime lire et pas pleurer, jāaime mieux lire que pleurer et voilĆ la preuve, tout va bien, je nāai pas menti)
Cāest un livre incroyablement dynamique et prenant sur lāacte de lire, sur ce que les livres font en nous, de bon et de moins bon, sur les livres que lāon prĆŖte, qui restent sur lāĆ©tagĆØre, qui dĆ©mĆ©nagent ou non avec nous. Sur les livres quāon prend trop au sĆ©rieux. Sur ce quāils font et ce quāils ne font pas et sur la vie qui sāaccumule autour dāeux. Sur lāidentitĆ© quāon construit autour et sur la maniĆØre si profonde dont on VEUT dont on VOUDRAIT si fort que les livres nous dĆ©finissent.
Cāest un livre plein dāĆ©numĆ©rations (le langage est Ć son centre, lāamour profond des mots, de leurs sonoritĆ©s, de la maniĆØre imprĆ©vue dont ils se rĆ©pondent), cāest un livre drĆ“le, un peu absurde, un livre sur les personnages quāon invente et sur les histoires quāon griffonne sur des cahiers. Et parfois quand on croit que Claire-Louise Bennett a oubliĆ© que quelquāun la lisait elle nous donne tout, elle trace les contours de lāintĆ©rieur de nous.
Malgré nous, même si le livre dit le contraire, elle nous répare un peu peut-être (et on sourit de penser à un tel cliché).
We confused life with literature and made the mistake of believing that everything going on around us was telling us something, something about our own little existences, our own undeveloped hearts, and, most crucially of all, about what to come. What was to come ? What was to come? We wanted to know, we wanted to know what lay ahead of us very very much, it was all we could think about and it was so unclear ā yet at the same time it was all too clear. (Chekout 19)
Cāest un livre sur ce que je suis en train de faire, sur cette propension qui māagace de devoir faire des histoires, raconter des faits. Cāest sur moi, en train de faire sens dāun moment qui nāen avait pas, cāest sur ce mouvement qui nous pousse Ć croire quāon est le personnage dāune histoire qui vaut la peine dāĆŖtre racontĆ©e. Et le livre rĆ©siste à ça et en y rĆ©sistant il nous ouvre des portes fabuleuses. Mais ce livre est aussi trĆØs drĆ“le et de ce fait, il ne nous juge jamais. Il nous comprend et cāest la moindre des politesses que de le comprendre en retour.
Cāest aussi un livre sur les classes sociales, sur lāuniversitĆ©, sur le confort matĆ©riel, sur le fait de ne pas vouloir lire des autrices qui se sont suicidĆ©es au cas où on aurait envie de garder Ƨa pour nous si on a une pulsion un jour (basically, Iām a happy person).
Cāest un livre sur les hommes dĆ©cevants, les hommes qui donnent des livres mais ont lāimpression de donner des grenades, un livre sur la lecture comme acte collectif mais sur lāexpĆ©rience humaine qui est si fondamentalement si incroyablement si impossiblement solitaire quāon est obligĆ©es dāĆ©crire encore et encore et encore en espĆ©rant en dire ne serait-ce quāun pourcent.
Cāest un livre sur mille choses Ć la fois, je finis tout Ƨa en me disant quāil y a peu de chances que vous ayez envie de le lire (ou mĆŖme que vous ayez fini ce texte jusquāau bout). Un livre pour toutes les fois où on est des gens fondamentalement heureux mais quand mĆŖme, il faut bien le dire, mĆ©ga tristes.
Un livre pour maintenant.Ā
[Le livre est disponible en français sous le titre Caisse 19, traduit par Thierry Decottignies aux éditions Scribes/Gallimard]