En convalescence, j'avais juste envie d'un carré de chocolat. Maman m'a d'abord fait boire ma soupe. Trop chaude, elle m'a brûlée la langue. Alors, quand enfin j'ai voulu savourer le bout de chocolat, il n'avait plus ce goût tant attendu. Est-ce que la vie c'est pareil ? Sans saveur alors que l'on est pourtant affamé ? Il paraît qu'on s'y brûle, qu'on s'abîme et que rien n'est sublime.
J'ai passé la soirée chez mon ami et sa femme. Beaucoup d'alcool, de discussions. Quand sa femme est partie dormir, il s'est assis, sur le canapé, à mes côtés. Il a commencé, comme souvent, à se plaindre d'elle, de sa frivolité, de leur intimité inexistante. Il aimait alors me dire que je ne devais pas avoir ce problème, moi, sous entendu avec les hommes. Ce soir là, il était fatigué, presque déprimé, les yeux graves, il a voulu se coucher sur le canapé mais quand sa tête a touché mon corps, il s'est relevé électrisé et m'a souhaité bonne nuit. Je me suis déshabillé et ai déplié le canapé pour me coucher. Mais il y avait quelque chose de pesant. Je savais, avec une étrange certitude, qu'il m'attendait. Plongé dans le noir, j'ai suivi le vaste couloir en tâtonnant jusqu'à toucher une épaule. Il était bien là, prostré devant la porte fermée de leur chambre. Nos corps se sont collés, je pouvais sentir son sexe raidit, on s'est embrassé pendant un long instant mais, réveillé, j'ai fini par le repousser. Je n'ai pas pu dormir, cette nuit là. J'ai toujours désiré cet homme mais si nous étions allés plus loin, il ne se serait que détesté, mortifié un peu plus. Il y a toujours eu quelque chose d'étrange, d'impalpable. Mais je sais que je n'existerai jamais concrètement pour lui. Que je suis juste ça. Aujourd'hui, je me sens assez fort et aimant pour l'accepter. Qu'il me prenne, qu'il prenne ce qu'il voudra, qu'il me haïsse moi, je n'ai pas peur de ce qu'il y a en lui. Pourrais-je être mieux qu'à cet instant, rentrant de chez lui, dans le froid, son odeur sur moi ? Est ce qu'on se perd dans l'autre ou est-ce qu'on s’épanouit ?
A force de petites blessures, à force de silence et d'humiliations enrobées. La voilà dans l'état physique de son état mental. Quand je me suis levée, il y avait de la merde tout autour d'elle, sur son pyjama, sur le fauteuil, sur le carrelage, quelques traces même sur les murs. La coulure noire formait de petites ramifications. De loin, elle semblait avoir pris racine dans la terre, complètement abandonnée d'elle même. Les bras et les jambes ouvertes. Elle dormait, elle était blanche, maculée, les mains posées le plus à plat possible devant son entre-jambes comme pour cacher sa bêtise. J'ai commencé par ouvrir la fenêtre, l'air était frais, le soleil se levait. Et j'ai pensé, quel jour, déjà, avais-je rendez-vous chez le coiffeur ?
Après la dispute, je suis sortie faire des courses, il faisait nuit. Sur la route, les illuminations de Noël. Le bruit des parcs, l'hiver. Les corbeaux croassaient dans les arbres noirs comme brûlés par l'absence de lumière. Plaisant sentiment du terrible, de la masse grondante invisible. Alors, je me suis dit sereinement que ça suffisait. Que ça suffisait à me combler. Je suis rentrée et je pouvais l'aimer de nouveau.
Parcourir une rue de son enfance, savoir qu'on l'a parcourue un nombre incalculable de fois mais ne pas la reconnaître parce que tout a changé, sans nous. C'est un état étrange. Je ressens ça aussi quand je te retrouve après un long moment. A chaque fois. Comme si je n'arrivais pas à inscrire ton visage, il est toujours diffus quand je pense à toi. J'ai toujours besoin d'un temps (mort ?) à nos retrouvailles. Je sais que je t'aime, je sais que c'est toi. Mais je suis comme ailleurs. Je ne voyage pas entièrement à la même vitesse. Je dois me regrouper et peut être que toi aussi. Quand nous nous retrouvons, nous sommes encore incomplets, lovés quelque part dans notre solitude. Les retrouvailles sont des collisions.
La fille de la plage. Sans âge, sans nom, juste un prénom, Caroline, que les hommes connaissaient sur le bout des doigts. Je la voyais perchée sur la dune, elle bronzait ou parfois elle lisait et je trouvais ça ridicule. Puis quelqu'un venait et ils s'en allaient dans la grotte. Tous l'aimaient ou la toléraient, en tout cas, car elle semblait porter sur ses frêles épaules l'équilibre de la ville. Caroline. Moi, je la détestais. Pourtant sûre d'elle, quand elle croisait mon regard, elle baissait les yeux. Jamais elle ne m'aurait ! Tous les jours, je l'imaginais avec ces hommes, abîmée, déchirée, en elle rien ne pouvait plus être sublime. Je ne comprenais pas. Une nuit, j'ai rêvé d'elle. Elle m'avouait être amoureuse de moi, j'ai senti une telle douceur m'envahir qu'au réveil, j'ai pleuré. Quelques semaines plus tard, on a retrouvé Caroline morte dans la grotte, éventrée par un amant, j'ai vu la photo dans le journal et je l'ai découpée. Quelque chose dans la ville était brisé, pesant, plus personne n'allait sur la plage. J'ai déménagé. Caroline.
D'un oubli se dévoile une vérité. J'étais chez des amis, je me suis éclipsé un instant dans la salle de bain pour me moucher. J'ai roulé en boule le papier et l'ai lancé vers la poubelle, il a tapé la parois pour tomber à l'extérieur. Je l'ai aperçu du coin de l’œil mais j'étais déjà en train de partir, abîmé dans mes réflexions. Je n'y ai pas pensé le temps de la soirée, pas en riant, pas en buvant, pas en parlant de moi, ni en leur souhaitant bonne nuit, ni en prenant ma voiture, ni en allumant l'auto-radio. Mais après, en me garant. Quand j'ai voulu ouvrir la portière, je n'ai pas pu. J'ai fait une crise d'angoisse. Je me demandais pourquoi je n'avais pas ramassé ce mouchoir, je voulais y retourner mais ça aurait été ridicule. C'était trop tard. Elle ou lui allait le ramasser dégouté.e tout en sachant que c'était moi et ça me semblait terrible. Ils allaient se rendre compte. J'avais passé la soirée à faire le fanfaron, à parler de moi, je n'avais pas vu qu'ils s'évitaient, je n'avais pas vu leurs mines crispées. Je ne prends soin de rien ni de personne. Je me déteste.
Je ne vois pas bien de loin, en fait, tout est flou ou plutôt diffus, j'arrive à reconnaître les choses mais elles n'ont pas de contours. J'ai toujours porté mes lunettes pour sortir et je regardais chaque visage. J'avais cette incompréhensible peur de croiser quelqu'un que je connaissais sans le voir ou le saluer. A un moment, j'ai dû changer mes verres car ma vision n'était plus assez nette, alors, pendant plusieurs jours, je n'ai plus eu de lunettes. Il a bien fallu que je sorte même si cela m'angoissait. Cependant, une fois dehors, je me suis senti étrangement bien. Il y avait comme un voile sur tout et sur tout le monde. Mes rues trop connues changeaient d'aspect, devenaient presque dangereuses, excitantes. Les gens n'avaient plus de visages et n'étaient plus que des masses mouvantes, des ombres qui m'étaient totalement étrangères. Je n'avais pas de prise sur elles ni elles sur moi. C'était comme un rêve mais où l'on pouvait ressentir chaque sensation. Je me sentais perdu presque terrorisé par cet état, cette perte de contrôle. Perdu mais libre. J'ai eu soudain cette impression de chaleur dans le bas du ventre alors je suis rentré me masturber.
Dans mon iphone, je notais mes conquêtes, je les rencontrais, en général, sur Tinder ou bien au boulot. Elle, je ne l'avais jamais vue, c'est elle qui m'a invité, elle connaissait bien ma réputation mais ça ne la dérangeait pas. Elle ne cherchait pas une histoire sérieuse. Elle m'interpellait, sa douceur, sa joie de vivre me touchait, même si je ne la trouvais pas sublime, j'ai accepté de sortir avec elle. Sans le décider vraiment, nous nous sommes vus tous les jours, on allait au café parler des heures, inventant la vie des passants derrière la vitre. On se promenait en chantant ou en faisant des répliques de séries ou de films connus. J'avais l'impression de rajeunir, d'être revigoré par sa présence. Elle ne m'attirait pas spécialement sexuellement et cela était d'autant plus surprenant. Encore une fois, c'est elle qui, au bout d'un moment, a fait le premier pas. Découvrir son corps menu était comme découvrir quelque chose de beau et de rare. Je ne m'y attendais pas. Je sentais la préciosité du moment et j'en tremblais. On a pris peur, on ne s'est pas revus. Quelque chose en nous et de plus fort que nous. L'intuition de grandeur. Ce n'est que maintenant, plusieurs mois après, que je me rends compte que je l'ai aimée.
Qu'est ce que ça peut me faire à moi toutes ces fariboles sur le beau, il croit tout savoir parce qu'il fait de la poésie, je deviendrai tout ce qu'il n'est pas. Les études, les fêtes, les amis, la réussite, la voiture, le mariage, la maison, les vacances, les enfants. Je viendrai le voir pour Noël et il verra à quel point je suis indépendant, à quel point j'ai su mener ma barque. Je ne regretterai rien, pas comme lui, je ne boirai pas, j'aimerai mes enfants, je ferai du sport. Je ne me ferai pas avoir. Je ne veux pas lui ressembler, je ne veux jamais penser à lui. Je suis tellement mieux sans lui.
Soudain, ça m'a frappée. J'étais en train de me déshabiller devant lui et il n'y avait rien d'érotique dans ce geste. On se mettait simplement au lit, fatigués et perdus en nous même. Ça m'a semblé beau et terrible, à la fois. Je me souviens avoir mis du temps avant de réussir à m'endormir.
Du village, j'étais la seule pute, alors les hommes on peut dire que je les ai tous connus, au moins une fois. Sauf un. Évidemment il était beau, beau comme une statue et je l'aimais depuis mes 12 ans. Il dégageait tant de noblesse mais il était aussi tellement lointain. A la bibliothèque, je l'observais et empruntais les même livres que lui. Un jour, il a posé un regard tellement doux sur moi que quelque chose s'est allumé dans mon être. Je me sentais exaltée, la pensée de lui me rendait forte, belle. J'étais déterminée à lui demander de s'enfuir, loin d'ici, avec moi. Partir car tout dans cette ville exhalait le malheur et la laideur. Le soir, j'ai vu mon client le plus régulier, je lui ai dit que j'arrêtais, alors il m'a demandée de l'épouser, j'ai refusé, j'aimais quelqu'un d'autre. Alors, il s'est mis dans une colère noire, il a sorti son couteau et il a commencé à me taillader avant d'enfoncer la lame dans mon sexe. Je suis morte, coincée dans cette ville à jamais, mais je voulais tout vous dire avant de n'être plus moi même et d'oublier. Une dernière fois, je m'étends sur la plage, les grains de sable crissent sous mes doigts, me rappent un peu la peau et j'aime ça, la main sur mon sexe, ma dernière pensée est pour lui. Flavio.
Mon père m'a toujours, inconsciemment, éloignée de ma mère. Pourtant, elle était là, devant moi. Elle me regardait puis ses mains, sa bouche se tordaient et mon père arrivait et prenait tout l'espace. Il se faisait servir sa bière, alors que le frigo était derrière lui, c'était l'époque. Et il parlait, parlait, déversait, n'attendait aucune sorte de réponse. Ma mère avait tellement intégré le silence que même quand il n'était pas là, elle se taisait ou parlait de lui, se demandait ce qu'il faisait. Un tel renoncement de soi m'a toujours impressionnée mais je ne peux le supporter. Ce que je ne veux pas admettre c'est que cette situation leur convenait à tous les deux, peut être à force, peut être depuis le début. Je ne suis pas ma mère et je n'ai pas à la sauver. Elle a fini dans un fauteuil que mon père se casse le dos à faire rouler car elle est devenue énorme. Sa façon à elle de s'imposer, au final. Je ne veux ni être un poids ni être du silence. Je suis dure et fuyante. Se détacher de ses parents c'est se détacher de soi même. Mais c'est aussi renaître.
Quand quelqu'un est à contre-jour et que la lumière est plutôt basse, je vois comme une onde émaner du haut de son corps. J'ai toujours cru que c'était normal, comme une sorte d'effet d'optique ou de persistance rétinienne, et que tout le monde voyait ça. Jusqu'à ce que j'en parle à mon petit-ami et qu'il me traite de sorcière. Il a répandu la rumeur au lycée et tout le monde s'est mis à me fuir. J'ai trouvé, une fois, une grenouille morte dans mon sac. Un jour, bien plus tard, j'ai lu dans un livre la description exacte de ce que je voyais. J'ai suivi leurs conseils, je me suis entraînée, installée face à un miroir et devant un mur blanc. Je perdais souvent pied par trop de concentration, mes oreilles bourdonnaient, l'atmosphère était électrique et je voyais les couleurs danser, se mélanger, voler, briller. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que ces phénomènes là. J'aime me promener quand le soleil va se coucher et je me perds dans les autres, la lumière, les couleurs. Parfois, j'ai besoin de m’asseoir un peu, avant de rentrer chez moi, je suis comme asphyxiée.
Pourquoi mon frère n'a-t-il plus voulu jouer avec moi ? D'accord, il perdait tout le temps, sans doute préférait-il, donc, m'éviter. J'avais 5 ans et je me sentais déjà rejeté par l'autre. Les gens n'ont pas vraiment d'affection pour ceux qui gagnent, pour ceux pour qui tout est facile. Mon frère s'est toujours senti idiot face à moi. On s'est adapté à ça, on a joué (Ah ! Finalement !) nos rôles sans révolte et rien n'a jamais éclaté. Mais quand j'arrive à sentir toute la rancœur qu'il a pu accumuler envers moi, j'ai le tournis. J'ai eu beau me détruire, m'abîmer, il ne m'en a que plus détesté.
Il me fallut plusieurs jours de marche pour arriver à la cabane perdue dans la montagne. J'étais tellement fatigué et frigorifié que voyant sa petite silhouette entre les arbres je courus pour me prosterner devant elle puis je roulai sur le sol, ivre de joie. Je me calmai et restai couché à regarder le ciel. Ici, chaque pas était dur et fabuleux, arrivé à mon but j'étais presque triste. Le retour, ce n'était pas pareil. Il se mit à pleuvoir, je rentrai alors dans la cabane. Elle était grinçante, austère. Un banc, une table, un hamac pendu. Mais après des jours seul dans la nature, dans la terre et le froid, je retrouvai avec tendresse et bienveillance des objets humains. Oui, derrière ce banc, cette table en bois il y avait des mains aimantes, dans ce hamac il y avait eu un nombre inconnu de dormeurs, qui s'étaient d'abord tenus comme moi sur le seuil et qui avaient, peut être, eu les même réflexions. Je me senti relié à tous les promeneurs, à tous les arbres, à toutes les cabanes de cette terre. Dehors, il pleuvait de plus en plus et l'orage gronda au loin. Je sortis, mon imperméable sur le dos et fis quelques pas pour avoir une meilleure vue. Il faisait nuit et les éclairs répercutaient leurs lumières sur les falaises, le vent sifflait. C'était effrayant. Je me suis alors rappelé que dans la cabane il y avait une gravure de Gustave Doré, accrochée au mur. Et j'étais, en même temps, à l'intérieur de cette gravure. Je frissonnai, dans quelques jours, je serais chez moi et tout son confort m'ensevelirait. Jusqu'à la prochaine cabane.
C'était l'enterrement de la tante Léonie. On pouvait aller la voir avant la cérémonie et j'avais peur de rire. Ne croyez pas que je ne respectais pas la tante Léonie, je l'aimais beaucoup, elle ne s'était jamais mariée, n'avait jamais eu d'enfants et avait juste voyagé, durant toute sa vie. Mais ces simagrées de pompes funèbres me faisaient rire, je n'arrivais pas à croire qu'on ne puisse pas disposer réellement de son corps, qu'on ne puisse pas être enterré ou dispersé n'importe où. Le business autour de la mort m’écœurait, je ne serais d'ailleurs pas surpris que Monsanto ou Bayer aient des parts là-dedans. Mais je digresse, j'étais en train de m'approcher du cercueil de Léonie. Elle était toute sèche, Léonie. Mais encore étrangement belle, fine, diaphane. La lumière tamisée faisait des ombres fantastiques le long de son corps habillé de sa robe de soie bleue. Ses mains réunies sur sa poitrine étaient comme deux serres prêtes à la déchirer. Je n'arrivais pas à intégrer le fait qu'elle ne pouvait plus se réveiller, on aurait dit une bonne blague et que c'était elle qui allait se mettre à rire. Allez, allez vas-y, ris, bouge, ne serait-ce que d'un cil, pour moi, tu peux, pour l'amour de moi ! Mais rien. Je suis reparti déçu. J'ai croisé mon reflet dans une vitre, je me suis observé en me creusant les joues. Un jour, mon corps en serait là. Les bouches sont venues m'embrasser et j'ai eu envie de vomir, alors j'ai ri et tout le monde a dit que c'était ce qu'elle aurait voulu.
Entre nous, il y a comme une image fantôme en superposition à la vôtre. Ce que vous m'avez donné de vous mélangé à ce que j'ai apporté moi même. Mais ce n'est pas vous entièrement, c'est vous sublimé, interprété. Vous semblez si réel, si proche de moi mais vous n'êtes que ma projection. L'idée de vous me submerge, m'exalte, je vous attends mais vous n'avez pas de forme, de matière. De corps. Je vis dans un monde tellement irréel, tellement volatile. Je pourrais imaginer tant de magnifiques choses mais je suis incapable de les vivre. De les vivre en dehors de moi, de les partager ou même simplement de les dire. Les mots restent immanquablement coincés dans ma gorge. Essayer de traduire une pensée, essayer de transcrire la beauté, essayer de retrouver cette image en vous, en n'importe qui. Déçue de mon impuissance, de ma petitesse. Fatiguée de devoir jouer tous les rôles pour moi-même. D'être seule dans cette grande salle de jeux.
J'ai trente ans passés, je n'y peux rien et bien que tu t'en défendes, parfois tu me détestes. Tu me trouves trop jeune quand je ris, trop vieille quand je parle. Trop laide dans tes bras, trop belle pour les autres. Ton absence d'empathie me glace. Mais pour moi tu as tout abandonné. Si nous avions eu un enfant il aurait été difforme, nous l'aurions caché dans le placard, sous le tapis ou derrière la télévision. Mais des fois, je le veux cet enfant. Il aurait tout l'amour que nous n'arrivons plus à nous donner l'un l'autre. C'est vrai, je sens que je peux enfin l'avoir, j'ai toujours su que je ne pouvais aimer qu'une seule personne à la fois. Et tu le sais et parfois tu veux pleurer mais tu te reprends. Tu es d'accord pour l'enfant.
Je ne me trouve pas bien beau, j'ai une vie plutôt monotone mais j'aime bien mon travail. Une fois par an, je vais vérifier la chaudière de chaque appartement. Je la nettoie délicatement, je souffle sur la poussière, je passe un peu de brillant, je ressers les vis, je répare s'il le faut. Les gestes sont mécaniques, bien rodés. De passage, on me confie tellement de choses, je me souviens de tout, j'ai une grande mémoire, les gens en sont soufflés. Souvent, je reprends la conversation là où je l'avais laissée un an plus tôt, très naturellement. Je vois les gens changer, un peu, parfois pas. Certains m'aiment bien, ils m'offrent des chocolats, je les mange avec mes doigts sales. Ils ne savent rien de moi mais ils me montrent la photo de leur petite-fille, en me tapant sur l'épaule ce qui fait voler un peu plus de cette poussière noire qui se mêle à l'air ambiant. Et puis, il y a ces femmes, seules ou malheureuses, qui m'accueillent en petite tenue ou bien trop maquillées. Elles me parlent de sexe, se collent un peu trop à moi quand je travaille, ce qui les fait tousser. J'ai toujours refusé ou ignoré leurs avances. Mais je ne suis pas un cœur de pierre. Quand je vois leur esseulement, les efforts terribles qu'elles font, leurs yeux mouillés qui me promettent. Quand j'entends leurs voix mal assurées, que je sens la chaleur qui se dégage de leurs corps, je voudrais me laisser aller à les consoler. Mais je retrouve ma femme et mon enfant. Je ne peux pas être là pour tout le monde ! Mais parfois, la nuit, quand ils dorment, j'y pense. Surtout à une. Je nous imagine nus sur la table, noirs de crasse, mélangés, bouillonnants. Je dois alors allumer pour voir le visage de ma femme sinon ça me submergerait complètement.
Avant de te retrouver, je suis allée boire un café, dans le troquet du coin. Tu me dis que j'ai bien fait. Non, le café me donne mal au ventre. Mais l'idée me plaît. Savoir que j'ai bientôt rendez-vous avec toi, m’asseoir seule parmi tous les autres, commander un expresso, sortir mon livre. Suivre à la fois les lignes et les conversations autour de moi. Savourer mon impatience. L'odeur du café, le bruit des verres qui s'entrechoquent, les grains de sucre que j'écrase sur la table. C'est l'idée, en elle même, de prendre un café ici et maintenant qui me plaît, qui m'électrise délicieusement.
Je sue sang et eau pour gagner un peu d'argent. Que d'humiliations subies pour ne pas perdre mon misérable emploi. Mais c'est pour Caroline. Je veux avoir un petit pécule avant de la demander en mariage. Quand je perds espoir, je pense à elle. Elle est la seule qui m'écoute et me comprend. Je vais la voir dans la grotte, je n'aime pas vraiment ça, l'odeur de varech me file des haut-le-cœur. Je me sens toujours un peu sale après mais c'est une heure de moins qu'elle passe avec les autres. Quand j'en vois un qui arrive après moi, je serre très fort mon couteau dans ma poche. Mon patron dit que je n'ai pas de couilles, que je suis ridicule. Il ne se doute pas de l'immensité de ma colère. Mais il y a Caroline. Plus perdue que moi encore, je dois la sauver, c'est ma mission. Elle sera tellement mieux dans une maison, à s'occuper de l'intérieur ou des enfants que nous aurons sûrement. Un jour, j'aurai assez d'argent pour la demander en mariage. Un jour.
Ma professeure était une belle et grande femme. J'aimais regarder son corps bouger, écrire au tableau, s’asseoir sur le bureau. Écouter sa voix douce mais assurée. Elle était captivante. J'ai toujours été une élève moyenne mais pas cette année là. Je voulais réussir, pour elle. Et elle rendait, de toute façon, tout passionnant. A cette époque, il y avait peu de femmes devant ou derrière l'estrade, je pense que ça nous a rapproché et nous sommes devenues amies. Nous passions des soirées entières à refaire le monde, on parlait aussi beaucoup de mes études, de mes recherches, elle me conseillait des lectures, des conférences ou même des expositions. Pas besoin de dire que je buvais ses paroles et qu'elle m'a beaucoup aidée à me construire. J'aimais me coller à elle ensommeillée, le soir, et je sentais alors une agréable tendresse m'envahir. A cause de certains problèmes, elle m'avait accueillie chez elle. Un jour, son fils est rentré d'une longue absence. Il passait ses journées enfermé dans sa chambre, muré dans son silence. Elle était inquiète, elle voulait que quelqu'un le réveille et que ce soit moi. Elle ne voyait pas qu'il me détestait, qu'il me prenait pour une rivale. Mais à force de se côtoyer, on est sortis ensemble. Ça l'a tellement soulagée ! Je le trouvais beau, au fond, et je n'ai jamais fait, aussi intensément, l'amour qu'avec lui, il était passionné mais le reste du temps, quand elle ne nous regardait pas, il était dur et sournois. J’espérais encore alors que toute ma tendresse le changerait, l'apaiserait et que nous pourrions vivre, ici, tous les trois, à jamais. C'est fou, quand j'y repense. Nous avons donné, aimé, infligé à l'un quand nous ne voulions qu'atteindre l'autre. Mais je n'ai jamais rien vécu d'aussi fort que ces mois là.
Un soir alcoolisé, je suis sortie des toilettes avec ton verre. Je t'ai dit malicieusement que j'avais fait pipi dedans. Tu ne l'as pas bu, bien sûr. Mais, pendant des années, encore ébahi, tu t'es souvenu de ce moment.
La nuit, il s'est réveillé en sursaut, inquiet. En effet, elle était tombée sur le carrelage de la cuisine. Ils m'ont racontée ça, quelques jours plus tard. Je leur ai dit qu'il avait de sacrées intuitions. Elle a acquiescé et a affirmé que c'était des anges qui lui parlaient dans sa tête. Il a souri gêné mais ne l'a pas contredite. On est passé à table.
Est-ce que la vie c'est pareil ? Sans saveur alors que l'on est pourtant affamé ? Il paraît qu'on s'y brûle, qu'on s'abîme et que rien n'est sublime. Il paraît.