J'ai 24 ans, je vis à Paris et je viens d'être diplômée de l’École supérieure de journalisme de Lille. Je suis spécialisée en web, podcasts et édition. Vous pouvez retrouver ici mes dernières publications.
Amnésie traumatique : ces victimes de viol qui retrouvent la mémoire
Elles ont toutes été victimes de viol ou d'agression sexuelle mais ne s'en sont souvenu que des années après. Désormais, elles tentent de vivre avec la révélation et de faire reconnaître ce syndrome. Reportage dans un groupe de parole.
Elles sont neuf femmes ce dimanche après-midi, assises en tailleur sur des coussins rouges, dans une petite salle du XVIIIe arrondissement de Paris. Au centre, des jus de fruits, des chips, des fruits. De quoi tenir durant trois heures de discussion qui s’avéreront éprouvantes mais libératrices. Âgées de 19 à 50 ans, elles viennent de tous les milieux, de toute la France, avec un point commun : l’amnésie traumatique. Chacune d'entre elles a été victime d’agression sexuelle, de viol ou d’inceste et ne s'est rappelé des faits que plusieurs années voire décennies après. Le ventre et la gorge "noués", avec "un peu le trac", elles prennent la parole l’une après l’autre et se livrent, enfin.
Elles ont fait la démarche de contacter l’association Moi aussi amnésie qui souhaite faire reconnaître ce syndrome devant la justice et supprimer les délais de prescription dans la loi contre les violences sexuelles et sexistes. Des amendements ont été adoptés en ce sens au Sénat. La bataille continue désormais à l’Assemblée dès demain où le texte passera en commission mixte paritaire. La petite structure a été montée il y a seulement quelques mois par Mié Kohiyama, victime d'amnésie traumatique comme 40% des personnes agressées sexuellement durant l'enfance. Elle s'est décidée à organiser des groupes de parole après avoir reçu des centaines de témoignages similaires au sien.
Ce dimanche, c'est la quatrième session organisée par l'association. Carmen prend la parole la première. "Je ne suis pas timide, je n’ai pas de mal à parler de moi j’ai dépensé plus de 30.000 euros en thérapie" rigole-t-elle. Ca y est la glace est brisée. Dans un Français ponctué d’un accent colombien, elle décrit ses premières crises d’angoisses survenues après la naissance de sa fille. Elle interroge sa famille et là c’est le couperet. Sa mère lui annonce que son frère a été violé durant son enfance. Et tout remonte. Durant des années, les deux enfants ont été abusés par un oncle adoré de la famille. Le déni était tellement fort que Carmen a failli appeler son enfant du nom de l'agresseur.
Dans tous les récits, on retrouve un schéma similaire : après une agression sexuelle ou un viol, le cerveau de la victime bloque les souvenirs et ce n’est que lors d’un "choc émotionnel" qu’elles se souviennent par flash d’une partie ou tout des événements traumatiques. Il faut trouver un équilibre : la révélation chamboule toute une vie mais peut aussi être vécue comme un soulagement après des années de souffrance. Et presque à chaque fois, elle est invisibilisée voire niée par les proches de peur de faire exploser la structure familiale. Christine, cheveux courts et lunettes carrés, a raconté les faits à sa mère le soir de Noël. "Y a pas vraiment de bon moment pour dire ce genre de choses…", s’exclame-t-elle. Un rire libérateur s’empare alors de l’assemblée.
Après la révélation, il faut aussi penser à la prise en charge. Elles ont toutes multiplié les thérapeutes pour trouver quelqu’un qui accepterait simplement de les croire. Muriel Salmona, psychiatre spécialiste du sujet, estime qu’en moyenne, il faut 13 ans pour que la victime obtienne une prise en charge adaptée.
Laura, 19 ans, est suivie par trois thérapeutes différents. Cette bonne élève potasse et révise toutes les méthodes pour "s'en sortir". Cela ne fait que quelques mois qu'elle a mis le nom de son père sur le souvenir flou de son agresseur. La jeune fille parle très vite, en mâchant ses mots comme si, si elle s’arrêtait un instant, elle ne pourrait plus continuer du tout. A mesure que son récit avance, les yeux des autres femmes s’embuent. Elle est jeune, très jeune. Lorsqu’elle finit par lâcher qu’elle vit encore chez son père, Carmen ne tient plus et s’écrie : "Là l’urgence pour toi, c’est de fuir. Tu dois absolument partir !" Mié tente de temporiser : "Chacun vit la situation à son rythme."
Dernier tour de parole. Mié demande à toutes ce qu’elles retiendront de cette séance. Pour l’une, ce sera "plus de courage pour la suite", pour une autre, "la satisfaction de repenser à lorsque je pleurais toute seule dans ma cuisine à 5 heures du matin et de savoir que maintenant je ne suis plus seule". On range les chips, on redistribue les bouteilles de jus entamées, on fume deux-trois cigarettes et c’est l’heure de se quitter.
Un mois après la session, elles sont restés en contact à travers une chaîne de mail et pour toutes, le groupe de parole semble avoir enclenché une dynamique positive. Pour Laura, la séance lui a permis de faire un véritable "bond en avant" : en septembre, elle habitera seule "dans [s]on propre studio".
Publié dans le print du Journal du dimanche le 19 août.
Violences conjugales : le "téléphone grave danger" est-il un outil efficace?
4En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint malgré l'existence du dispositif "téléphone grave danger" qui permet de prévenir immédiatement les autorités.
Une femme poignardée à son domicile par son ex-compagnon, une autre tuée par balles en pleine rue par un ancien conjoint. En seulement une semaine, deux femmes sont mortes suite à des violences conjugales. Pourtant, leurs téléphones étaient équipés du dispositif "téléphone grave danger". Celui-ci vise à alerter la police en appuyant sur une simple touche qui dirige l'appel vers une plateforme d'assistance disponible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, tout en étant géolocalisé par les autorités.
Dans le premier cas, la victime, Laetitia Schmitt, une mère de famille de 35 ans, a activé le dispositif dès qu'elle a vu "son ancien conjoint devant son domicile", selon le procureur adjoint de Strasbourg Laurent Guy. "L'opérateur de la plateforme a tenté d'établir un contact vocal. Comme personne ne répondait, il a prévenu la gendarmerie qui est arrivée sept minutes plus tard", a précisé le magistrat. Sept minutes trop tard. La femme est décédée des suites de ses blessures.
Dans le deuxième cas, la victime, âgée de 54 ans, avait reçu un "téléphone grave danger" le 21 juin mais "ne l'avait pas activé", selon le procureur de Marseille. Elle circulait à scooter lorsque son ex-conjoint lui a tiré dessus à 4 reprises avec un pistolet 9 mm, avant de retourner l'arme contre lui.
Lire aussi - Violences conjugales : le parcours du combattant d'une victime pour porter plainte
Et dans les deux cas, l'auteur des actes avait été condamné pour violences conjugales par le passé. Les deux femmes étaient identifiées par les services de police comme des victimes de violences, équipées pour prévenir les autorités rapidement.
Un équipement sous réserve de mesures judiciaires déjà existantes
Laetitia Schmitt décédée à son domicile de Schweighouse-sur-Moder dans le Bas-Rhin est ainsi la "première femme tuée par son mari et bénéficiant du dispositif" selon Youssef Badr, porte-parole du ministère de la Justice. Elle habitait à une trentaine de kilomètres de Strasbourg, là où le dispositif est testé depuis 2011.
A l'époque, le département avait été choisi pour expérimenter cette méthode de signalement. Depuis, un comité de pilotage se réunit chaque mois pour attribuer le téléphone aux femmes dans le besoin. Le "téléphone grand danger" ne peut pas être délivré à toutes les victimes, rappelle Emilie Banny, qui a travaillé pendant 5 ans à l'accueil de jour du Bas-Rhin dédié aux femmes victimes de violences conjugales.
En effet, cela ne concerne que des personnes qui ont déjà signalé des faits de violence auparavant : "Il faut qu'une mesure d'éloignement ait déjà été prise." Par la suite, une association d'aide aux victimes réalise une "évaluation" de l'histoire du couple et des violences commises afin de voir si le "téléphone grave danger" est adapté à la situation. Durant les mois qui suivent, les victimes restent accompagnées par les associations afin de suivre l'évolution de leur situation. En tout, plus de 500 femmes ont bénéficié de cet outil en 2017. Et en 2016, les forces de l'ordre ont été sollicitées 222 fois, ce qui a permis l'interpellation de 36 personnes.
Emilie Banny tient à rappeler que ce dispositif n'est pas "la réponse à tous les cas de violences conjugales" mais "une parmi beaucoup". "Parfois, les violences sont insidieuses, au jour le jour." Et c'est là que le dispositif atteint ses limites. Il est dissuasif, certes, car il peut permettre d'éviter que l'auteur de violences ne s'approche de la victime, mais ce n'est pas toujours suffisant, comme dans le cas de Laetitia Schmitt.
Un manque de prévention
Pour Brigitte Rochelandet, historienne qui intervient lors de formations sur les violences conjugales, le "téléphone grave danger" est déjà un "pas extraordinaire pour rassurer et protéger les femmes victimes". Mais selon elle, il faut aussi agir en amont et ne pas oublier de prévenir les violences. "Il est primordial que les hommes violents puissent en parler et qu'on leur dise et répète que la femme est l'égale de l'homme, qu'elle ne leur appartient pas" martèle-t-elle. L'universitaire plaide aussi pour de la prévention "dès la petite enfance" avec des interventions de spécialistes en école, par exemple.
Dans la même veine, la secrétaire d'État chargée de l'égalité femmes-hommes Marlène Schiappa a annoncé, quelques jours après la mort de Laetitia Schmitt, la création d'un "contrat local" pour améliorer la prévention et l'information sur les violences conjugales. Le but de ce "contrat" est de "faire mieux circuler l'information" entre les services de santé, les travailleurs sociaux, la justice et la police afin de "faire sortir ces femmes de chez elles, et les protéger davantage jusqu'à ce qu'elles soient totalement en sécurité".
La ministre a aussi indiqué qu'elle souhaitait multiplier les équipements du dispositif "téléphone grand danger" et assouplir les règles d'obtention pour qu'il soit accessible même sans décision de justice préalable.
Josué Comoe bouscule la représentation des minorités dans l'art
Mannequin pour de grandes marques, ce jeune peintre s'est heurté aux préjugés sur sa couleur de peau. En refusant tout compromis, il s'est réapproprié son image.
La galerie est bondée. Il faut se faufiler pour pouvoir admirer la dizaine d'œuvres de Josué Comoe, 23 ans, artiste peintre et mannequin. Le public, jeune, divers et plein d'enthousiasme, parcourt les deux pièces étroites de cet espace associatif situé dans le 19e arrondissement de Paris. Beaucoup de jeunes femmes venues voir en vrai les œuvres de l'exposition baptisée "La Lutte", souvent après avoir découvert sur les réseaux sociaux ces grands portraits d'hommes et de femmes – surtout de femmes – noirs, albinos, portant le voile. Un public que l'on est peu habitué à voir arpenter les galeries d'art et les vernissages parisiens et que le jeune homme arrivé de Côte d'Ivoire à l'âge de 7 ans s'attache à représenter dans ses toiles.
Ses inspirations : Caravage, Kery James ou Christian Scott
Josué Comoe, au centre de la pièce, attire les regards du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Il se prête au jeu des interviews de médias associatifs et cite ses inspirations : la peinture baroque du Caravage, le rappeur Kery James ou le jazzman Christian Scott. Sur les murs blancs, ses modèles nous toisent, le regard haut et paisible, magnifiés par une lumière douce. Leur peau est parcourue de reflets. Leur teint, plein de nuances.
Quelques semaines plus tard, Josué Comoe compose le code de la porte d'entrée de l'immeuble d'une de ses meilleures amies, Farah, en jetant des coups d'œil sur l'application WhatsApp de son smartphone. Sur une discussion de groupe, il communique en permanence avec sa bande de potes, ceux qui le portent à bout de bras, le "tirent vers le haut" depuis qu'il s'est lancé à temps plein dans l'aventure artistique il y a quelques mois. Assis sur le canapé du salon, il étale à même le sol la dizaine de toiles qu'il a apportées après les avoir sorties d'une bâche en plastique. "Il faut que je trouve une vraie pochette, tout le monde me dit que je vais les abîmer", dit-il avant de partir dans un éclat de rire.
Je veux mettre en valeur les femmes noires, leur redonner la place qu'elles devraient avoir
En tailleur sur le canapé, il résume sa démarche. "Je veux mettre en valeur les femmes noires, leur redonner la place qu'elles devraient avoir, explique le jeune homme, vêtu d'une longue djellaba d'un rouge profond, le visage régulièrement barré d'un sourire franc. Elles n'ont pas suffisamment de place dans l'art. Je suis attaché à représenter celles que je côtoie tous les jours et qui m'inspirent, pour les montrer telles qu'elles sont. Fortes et déterminées."
Farah, amie de longue date et militante féministe, acquiesce. Pour cette étudiante en master de géopolitique, "les femmes noires, dans l'art on ne les voit pas. Et surtout pas dans leur diversité. Ici, Josué leur redonne un regain d'amour-propre, elles ont la tête haute, c'est important".
Dans son premier autoportrait, Le Fils sacrifié, Josué Comoe se représente sur un fond rouge sanglant qui vient rehausser la couleur de sa peau. Les yeux clos, l'air serein, il semble apaisé. Une tranquillité d'esprit qu'il a réussi à acquérir après un parcours scolaire difficile où il s'est senti assigné pendant longtemps aux seules qualités d'homme noir, musulman et "banlieusard". Il entre finalement à l'École nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris, après avoir tenté et réussi le concours seul.
Réappropriation de son art mais aussi de son image
Peu adapté aux codes scolaires, il remet en permanence en question les enseignements, l'absence de représentation de certaines catégories de la population dans le cercle très fermé de l'art. "Il n'y avait pas de dialogue, on était censés gober le dogme sans rien remettre en question, et ça, je n'y arrivais pas", se rappelle-t‑il.
Trois ans. C'est le temps qu'il réussit à tenir dans la prestigieuse institution, où on le renvoie systématiquement à son statut de "seul élève noir de l'école". "Ça a changé clairement la façon dont les gens me traitaient. Tout le monde me ramenait à ça en permanence", se souvient-il. Un peu touche‑à‑tout, il se forme tout de même à l'art vidéo et continue à dessiner.
Deux jours après les attentats du 13 novembre 2015, un professeur prononce la phrase de trop : "Il m'a demandé si j'allais débarquer en cours avec une kalachnikov et leur tirer dessus." Malgré le signalement des faits, aucune mesure n'est prise par l'administration de l'école. Josué Comoe décide une bonne fois pour toutes d'arrêter ses études et de mener à bien son activité artistique, seul cette fois. La première étape vers une réappropriation de son art mais aussi de son image, détournée devant les objectifs des shootings de mode.
Mannequin lors de campagnes de publicité
Car Josué Comoe se frotte à une autre vie. Repéré à 16 ans lors d'un casting sauvage, il est rapidement choisi pour incarner les campagnes de publicité de grandes marques comme Chanel ou Moncler. À l'époque, il est trop jeune pour appréhender les critères de beauté que l'on calque sur sa silhouette. "Durant les shootings, on me mettait souvent en scène de manière 'tribale', se souvient-il. J'étais presque systématiquement torse nu, ce qui n'était pas le cas des autres mannequins."
Au fur et à mesure, il est de plus en plus mal à l'aise devant l'objectif : "Ça se ressentait dans ma pratique artistique, je récupérais des photos de moi en shooting et je grattais dessus ou je repassais ma silhouette au stylo-bille. Maintenant, je comprends que j'avais juste envie de me retrouver, de me réapproprier mon identité." Confronté à l'hypersexualisation et à la fétichisation du corps des hommes noirs, il intègre ces codes inconsciemment : "Quand j'avais besoin de me sentir beau, je me mettais torse nu. Je reproduisais tout ça sans en avoir conscience."
Que je sois pris ou pas à un casting, je sais maintenant que ça ne redéfinit pas tout ce que je suis
Après ses études aux Arts déco, il reprendra le mannequinat mais en ayant conscience du racisme et de l'assignation dont il est victime. Problème : il a laissé pousser ses cheveux afro et les shootings se font plus rares. "Avec ma peau foncée et ma coiffure, ça ne passe pas." Le jeune homme n'entre plus dans les critères de beauté de la haute couture occidentale.
Désormais, il assure ne plus ressentir le besoin d'être "validé" par le regard que les autres posent sur lui : "Que je sois pris ou pas à un casting, je sais maintenant que ça ne redéfinit pas tout ce que je suis." Se retrouver et redessiner les contours de son identité, cela fait partie de son travail d'artiste au quotidien. Dans ses toiles, la couleur a une place primordiale. Les peaux sont sublimées. Comme une revanche sur les photos de mode imprimées sur papier glacé où sa peau noire était presque systématiquement éclaircie.
Publié dans le print du Journal du dimanche le 26 août 2018.
Harcèlement de rue : pourquoi les choses évoluent si lentement
Malgré une mobilisation répétée depuis plusieurs années sur le sujet, le harcèlement de rue reste une épreuve quotidienne pour beaucoup de femmes.
Sa vidéo puis son témoignage ont été beaucoup relayés, et ce jusqu'à l'étranger. Marie Laguerre, 22 ans, a replacé le sujet du harcèlement de rue au centre de l'actualité en publiant sur les réseaux sociaux une vidéo de son agression dans les rues de Paris. Invectivée de manière obscène par un homme dans la rue, elle a répondu "ta gueule" avant que ce dernier lui jette un cendrier et lui porte un coup au visage. La scène, violente, a beaucoup choqué. Pourtant, le harcèlement de rue est un phénomène fréquent voire quotidien pour un grand nombre de femmes.
En 2012, un documentaire belge montrant une jeune femme harcelée à de multiples reprises dans la rue avait fait grand bruit. Puis en 2017, c'est le quartier de La Chapelle à Paris qui est montré du doigt après la diffusion d'une pétition d'habitantes se sentant en danger dans leur voisinage. Malgré des coups de projecteurs réguliers, le harcèlement de rue reste une réalité en 2018. Comment l'expliquer?
Les témoignages se multiplient mais les comportements ne changent pas
Sur le terrain, des associations constatent une "libération de la parole" depuis le mois d'octobre où l'affaire Weinstein a été révélée, entraînant avec elle une multiplication des témoignages de harcèlement ou d'agression sexuels. Mais Raphaëlle Remy-Leleu, porte-parole d'Osez le féminisme, parle plutôt d'une meilleure écoute des femmes sur le sujet : "On a ressenti une évolution positive, les femmes sont plus écoutées et plus crues. Elles ont toujours parlé mais là c'est devenu tellement massif que l'on ne pouvait plus détourner le regard."
La militante féministe trouve "étrange le décalage entre le vécu des femmes au quotidien et la redécouverte en permanence" de la problématique du harcèlement de rue. En résulte une double charge pour les victimes qui subissent des agressions régulièrement et qui doivent en outre réexpliquer constamment ce qu'elles vivent.
Pour Clém Guérendel, membre du collectif Lille sans relou, "les femmes s'expriment davantage maintenant mais les comportements des hommes dans la rue n'ont pas changé". Selon elle, après #MeToo, ils étaient nombreux sur Internet à se dire "freinés" par ces vagues de dénonciation : "On a des mecs qui râlent, qui disent que maintenant on ne peut plus draguer sans applications ou sites de rencontres. Ils ne sont pas si nombreux à se remettre en question finalement."
La jeune femme raconte avoir reçu lors d'un appel à témoignages le récit d'un homme témoin de harcèlement dans la rue : "Il nous a écrit pour nous dire qu'il se sentait coupable car il n'avait pas su comment réagir. Ça l'a pas mal questionné. Mais ce genre de témoignages, ça reste une exception."
Un besoin d'éducation et de prévention en amont
Elle pointe du doigt un manque de sensibilisation en amont sur la question. Notamment par le biais d'interventions en école, comme celles qu'elle réalise avec son association. Des initiatives qu'elle aimerait voir se multiplier : "Dès le plus jeune âge, les jeunes femmes sont éduquées à faire plaisir à un homme. C'est tout un système à déconstruire." Le gouvernement a récemment annoncé l'envoi d'une circulaire pour faire appliquer une loi existante qui a pour but d'organiser trois séances d'éducation sexuelle par an dans les collèges et les lycées.
Sur RMC, la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa a précisé que durant ces séances, organisées par des associations agréées, les élèves pourront parler de "consentement, du respect d’autrui, des rapports entre les femmes et les hommes et de la manière dont effectivement ce n’est pas faire la fête que d’aller mettre une main aux fesses à une femme".
Dans le même temps, un "délit d'outrage" sexiste a été voté. Désormais, "le fait d’imposer à une personne, dans l’espace public, tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou lié au sexe d’une personne qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante" sera puni d'une amende allant jusqu'à 3.750 euros.
Et au-delà du manque de prévention, Raphaëlle Remy-Leleu, qui préfère par ailleurs parler de "harcèlement masculin" plutôt que de harcèlement de rue, estime que "c'est le sentiment d'impunité des auteurs de harcèlement qui fait que la situation reste inchangée. Ce n'est d'ailleurs pas qu'un sentiment mais une vérité tangible". Un rapport parlementaire sur le sujet, publié en mars, rapporte que "parmi les personnes de 18 à 75 ans, on recense chaque année autour de 700.000 victimes de gestes 'déplacés' (baiser forcé, pelotage, 'frottage', caresse non désirée…) dont 220.000 dans l’espace public".
Pour que les choses évoluent, "il faut continuer à témoigner" estime Raphaëlle Remy-Leleu pour qui il est important aussi de "montrer la diversité des situations selon le lieu et les personnes impliquées". Marie Laguerre a, elle, annoncé mercredi le lancement d'une plateforme en ligne pour recueillir et partager des témoignages, après avoir reçu des dizaines de messages du monde entier de victimes de harcèlement de rue.
Le rapport des médiateurs sur le projet d'aéroport sera remis mercredi 13 décembre à Edouard Philippe avec la promesse d'une décision dans les prochaines semaines.
Dans cet épisode de Transfert, j’interroge Léna à propos de ses difficultés à parler. Timide depuis son enfance, elle choisit d’aider les autres à s’exprimer en devenant orthophoniste. Mais sa parole à elle, comment l’épanouir ?
SDF : des élus dorment dehors "pour ne plus avoir honte de porter leur écharpe tricolore"
Une quarantaine d'élus franciliens de tous bords ont répondu mercredi soir à l'appel de Mama Sy, maire adjointe LR d'Etampes, à dormir dehors pour alerter sur le sort des SDF dans la gare d'Austerlitz.
Bonjour! Vous savez où est le hall 2?" Emmitouflée dans une doudoune blanche, une chapka sur la tête et les bras remplis de duvets et couvertures, Anne Le Breton, adjointe LREM au maire du 4e arrondissement de Paris, cherche son chemin dans la gare d'Austerlitz pour rejoindre les 44 élus qui se sont engagés à dormir dehors afin d'alerter sur le sort des SDF, dans la nuit de mercredi à jeudi, l'une des plus froides de l'année. En fait de hall 2, le rendez-vous a été donné voie 2, mais le message n'est pas bien passé auprès de ces élus franciliens de tous bords (France Insoumise, PS, FN, EELV, LR, MoDem) qui ont répondu à l'appel lancé par Mama Sy.
Trouver des solutions de long terme
Maire adjointe LR en charge de la jeunesse à Etampes (Essonne) et éducatrice spécialisée, c'est elle qui a eu l'idée de ce happening "vis ma vie de SDF" - selon ses propres dires - afin de "trouver des solutions de long terme après le plan grand froid". Habituée des maraudes dans sa ville, elle fédère autour d'elle ce soir des élus un peu perdus au milieu de la gare. La plupart d'entre eux ont mis leur écharpe tricolore "juste pour se retrouver", précisent Carole Vesque et Fanny Michou, élues à Etampes. "Après on l'enlève", promettent-elles. Pile à l'heure au rendez-vous, elles assurent avoir dit "oui tout de suite". "Qu'est-ce que ce sera après l'hiver, pendant la canicule?"
Une nuée de journalistes entourent Mama Sy. Les agents SNCF en charge de la sûreté regardent la scène en retrait, un peu éberlués. Peu à peu, des élus se rapprochent du lieu de rendez-vous, duvet sous le bras, un peu impressionnés par toutes les caméras. Ils finissent par se prêter au jeu de l'interview afin d'expliquer leur démarche. Stéphane Tauthui, conseiller municipal à Malakoff (Hauts-de-Seine), insigne "République Française" sur le torse, est présent pour "crier son ras-le-bol" : "Le président Macron avait promis qu'il n'y aurait plus personne dehors à la fin de l'année."
Un coup de communication critiqué
Sur les réseaux sociaux, l'initiative n'a pas été toujours très bien accueillie. Dénonçant un coup de com', certains internautes s'interrogent sur les actions concrètes des élus à ce sujet. Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l'Assemblée, se disait, quelques heures avant le début de l'opération, "étonnée de la démarche", la qualifiant de "contre-productive". Stéphane Tauthui se défend de ces accusations : "Je n'ai pas les mains libres en tant qu'élu de l'opposition. On bloque des propositions d'élus parce qu'ils ne sont pas du bord de la majorité…"
Même frustration chez Ali Id Elouali, maire adjoint EELV de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) : "J'ai honte de porter tranquillement mon écharpe d'élu lorsque des gens dorment dehors dans notre pays, la cinquième puissance mondiale." Mama Sy, elle, assume totalement le "coup médiatique". "L'important pour nous c'est de faire parler de ce problème-là et surtout de trouver des solutions pour la suite."
Plus de journalistes que d'élus présents
Un peu en retrait des journalistes, sur le quai, une dizaine de membres du collectif ACLEFEU, qui a vu le jour après la crise des banlieues de 2005, sont venus faire une maraude pour les SDF autour de la gare. Zinedine et Rami, 17 et 20 ans, distribuent de la nourriture depuis "cinq, six ans". " Ça nous fait mal au coeur de voir des personnes dormir dehors, on essaie juste leur apporter notre soutien."
C'est finalement ce petit groupe de maraudeurs qui guide la troupe d'élus dans la gare après un discours de Mama Sy. "Me lâche pas, me lâche pas!" s'écrie une élue en direction de sa collègue entourée de journalistes. "Elle est où Mama?!" s'inquiète un autre conseiller municipal, jetant des coups d'oeil à droite et à gauche alors que tout le monde se dirige vers la sortie de la gare. Hommes et femmes politiques, journalistes, passent sans la voir devant une quadragénaire sans domicile fixe qui a entreposé ses affaires dans l'un des photomatons de la gare en attendant de recueillir les "43 euros nécessaires pour l'hôtel".
Avant de sortir, une élue enfile un pantalon imperméable par-dessus son jean dans le hall de la gare. Des voyageurs en attente du dernier train de 22h49 pour Orléans lui jettent des coups d’œils étonnés. Mal informée, elle n'a pas pris de duvet. "Je pensais que c'était juste une marche, je n'avais pas compris qu'on dormait dehors, je ne sais pas si je vais tenir...", confie-t-elle, inquiète.
Il est 23 heures et il commence à neiger au McDonald's de la rue Buffon à deux pas du Muséum national d'histoire naturelle. Un SDF a installé son campement pour la nuit à proximité. Des membres d'ACLEFEU lui tendent une soupe chaude pendant qu'il répond aux questions des journalistes. Anne Le Breton s'interroge : "C'est qui cette asso qui s'est greffé à nous?" Les membres du collectif qui réalisent des maraudes plusieurs fois par semaine pourraient se faire la même réflexion à propos des élus. Après le passage de la petite troupe, le SDF s'énerve soudainement et lance le bol de soupe de l'autre côté de la rue en criant : "Arrêtez de filmer!"
Un abri improvisé dans le parking de la gare d'Austerlitz
Il faut trouver une place de choix pour passer la nuit sous -1 degré. Le groupe se scinde alors en deux. Quatre élus s'installent à deux pas du Mcdonald's avec un SDF sur une grille de métro qui souffle un peu d'air chaud. Pour Mama Sy et plusieurs collègues, ce sera le préau du parking de la gare d'Austerlitz, après autorisation exceptionnelle des agents de sécurité. Un jeune homme profitant de la présence des élus pour leur parler d'un projet associatif fait remarquer que "des vrais SDF se seraient fait virer ici". Pas dupe, Anne Le Breton sait bien qu'on les laisse s'installer "parce [qu'ils sont] des élus".
Il reste une petite dizaine de journalistes et pas plus d'élus alors que l'horloge approche d'une heure du matin. On déroule les duvets et les couvertures devant les dernières caméras. C'est l'heure de se coucher. "La fille qui a jamais ouvert un sac de couchage quoi!" plaisante Mama Sy avant de se glisser dans son duvet, toute habillée, bottes à talons comprises. "Je vais pas enlever mes chaussures, je suis pas folle!" En moins de dix minutes, sept élus sont installés en rang d'oignon sous les spots du parking. Un SDF s'est couché à leurs côtés.
Les discussions continuent. Anne Le Breton explique que dans sa commune une salle d'exposition sert "la moitié de l'année" à accueillir des sans-abris dans le cadre du plan grand froid. Pour Mama Sy, la réquisition de logements vides n'est pas la solution. Elle préférait voir les "commerces inutilisés" transformés en logements de longue durée. "Remplir les gymnases, ça ne fait pas tout. Il faut penser à l'après, à l'insertion." Et après cette nuit? "Chaque élu pourrait parrainer un SDF" propose Ramej Kassamaly, élu MoDem à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). "Nous réfléchissons à créer un réseau d'élus pour proposer des mesures concrètes." En attendant le lendemain pour formuler ces idées, la brochette d'élus tentent de se revigorer avec "un peu de chaleur humaine", une cigarette pour certains ou un peu de lecture pour un autre. Sans oublier un dernier selfie avant d'essayer de dormir un peu.
Publié sur le site du Journal du dimanche, le 1er mars 2018
Mayotte est secouée depuis une semaine par des manifestations quotidiennes afin de dénoncer l'insécurité sur l'île. Près de deux ans après les promesses du gouvernement Hollande, les difficultés socio-économiques subsistent.
Posée à la fin de l'été, la question n'aura obtenu de réponse que six mois plus tard. Le député de Mayotte Mansour Kamardine (LR) réclamait le 22 août la mise en place d'une "zone de sécurité prioritaire" dans l'île. L'élu demandait plus de moyens pour les forces de l'ordre, dénonçant l'insécurité qui "a explosé" depuis une dizaine d'années. En cause selon lui, un "manque d'efficacité de la lutte contre l'immigration clandestine de masse et l'insuffisance des moyens de lutte contre l'insécurité des services de l'État".
Gérard Collomb, le ministre de l'Intérieur a déclaré dans une réponse publiée le 20 février au Journal officiel que "le gouvernement étudi[ait] la mise en place d'une zone de sécurité prioritaire à Mayotte". Une annonce qui intervient dans un contexte tendu sur l'île, secouée depuis la semaine dernière par des manifestations et blocages pour protester contre les violences commises notamment par des jeunes, deux ans après les manifestations de 2016.
Un "appel d'urgence au gouvernement" des élus de Mayotte
La grève générale entame sa deuxième semaine et les syndicats ont mis en place, ce mercredi, une "journée île morte" afin de réclamer des actions concrètes contre l'insécurité. Les élus de l'île ont rejoint le mouvement, se disant "préoccupés par la situation". Une douzaine d'entre eux ont rédigé un "appel d'urgence au gouvernement". Ils y réclament 100 postes supplémentaires de policiers et de gendarmes pour pallier à l'insécurité.
C'est au départ un mouvement populaire lancé par des associations auquel les syndicats se sont ensuite associés. Le lycée de Kahani, situé dans le centre du chef-lieu Mamoudzou, est à l'arrêt depuis plusieurs semaines après que des professeurs aient exprimé leur droit de retrait. Ces derniers déplorent une situation intenable dans l'établissement, secoué par des affrontements entre bandes rivales. Depuis trois semaines maintenant, les lycéens n'ont pas cours et le transport scolaire est réduit au strict minimum. Près de 200 conducteurs de bus refusent de travailler, dénonçant des caillassages réguliers. Sous le nom de "Collectif Kahani", des professeurs diffusent sur Facebook des images de jeunes armés de barres de fer voire même d'armes blanches, semant la panique dans les établissements.
"Dans Mayotte, tout le monde a peur de sortir" raconte au JDD Salim Nahouda, secrétaire départemental de la CGT Mayotte. "La zone de sécurité prioritaire n'est même pas une question, mais un fait!" Pour le syndicaliste, "depuis 2016, il n'y a eu aucun effet des mesures affichées par Bernard Cazeneuve". A l'époque ministre de l'Intérieur, ce dernier s'était rendu sur l'île, alors en pleine crise afin d'annoncer un "dispositif global" sur la sécurité. 25 mesures étaient présentées sous le nom de "Plan Mayotte Sécurité pour Tous" avec la promesse de l'affectation de 102 policiers et 42 gendarmes, ainsi que des moyens supplémentaires pour "lutter plus efficacement contre l'immigration clandestine".
La menace d'un mouvement similaire à 2011
"Il n'y a pas eu d'effet", estime Salim Nahouda. "Les Mahorais sont barricadés derrière des grilles, par peur." Abby Said Adinani, journaliste indépendante à Mayotte dresse, elle, un bilan plus contrasté. "Oui ça va mieux! Mais nous avions atteint un seuil critique. Des moyens ont été mis mais nous sommes toujours loin du compte." Le mouvement qu'elle décrit comme "désorganisé" et "sans leader" ravive chez la population le "traumatisme de 2011". D'importantes manifestations de protestation contre le coût de la vie avaient alors paralysé l'île. Un manifestant était décédé durant des affrontements avec la police. Un souvenir resté vivace chez les Mahorais : "Ces 40 jours de grève reste un traumatisme mais la population est tellement à bout, nous n'avons plus rien à perdre. On entend dans la rue des gens dire 'Faisons en sorte que ça explose, c'est le seul moyen de nous faire entendre'."
Derrière la revendication pour plus de sécurité, une autre apparaît en filigrane : celle d'une meilleure gestion de l'immigration. En 2015, plus d'un adulte sur deux vivant à Mayotte n'y était pas né selon une enquête de l'Insee. L'île est le département français où la part d'étrangers dans la population est la plus grande. Des immigrés qui viennent en grande partie des Comores voisines mais aussi de Madagascar et de l'Afrique de l'est, à la recherche de meilleures conditions de vie. La moitié d'entre eux sont en situation irrégulière et l'intégration à la société mahoraise se fait difficilement, faute de moyens.
Une intégration des immigrés difficile
"Des dizaines de milliers de personnes vivent dans des bidonvilles", décrit pour le JDD Laurent Canavate, directeur de publication de Mayotte hebdo et résidant de l'île depuis plus de 20 ans. Faute d'infrastructures adaptées, ces derniers sont contraints de "piller les champs" ou de "couper du bois à même les arbres" pour se chauffer et se nourrir. "Les services de santé et d'éducation sont saturés : la moitié des classes sont en rotation matin/après-midi. Le collège de ma fille accueille 1.500 élèves pour seulement 900 places!", déplore Laurent Canavate. "C'est une île magnifique. Avec un peu plus de moyens, la situation s'améliorerait."
Dans cette île, où la moitié de la population a moins de 20 ans, le manque de prise en charge est critique. Fin août, la ministre des Outre-mer Annick Girardin annonçait une enveloppe de 120 millions d'euros afin de "répondre aux urgences" et d'enclencher "le lancement des travaux pour la rénovation des structures déjà existantes ; la remise en état de fonctionnement optimal des équipements ; la mise en conformité aux normes d’hygiène". Concernant la sécurité et l'immigration, elle avait déclaré : "Notre responsabilité collective, en tant qu’élus, c’est de ne pas laisser les discours et les comportements extrémistes s’imposer dans le débat public et en poser les termes."
"Nous ne dénonçons pas l'immigration en soi mais les violences", tient à préciser Salim Nahouda, qui se "refuse à tout amalgame". En effet, les immigrés semblent être parfois pris pour cible dans le mouvement. Marine Le Pen est arrivé en seconde position lors de l'élection présidentielle avec 27% des voix et a recueilli 43% des suffrages au second tour, contre 34% dans toute la France. Signe d'une crispation sur le sujet, des heurts entre manifestants et forces de l'ordre se sont produits le 20 février devant le service des migrations de Mayotte. Et déjà en septembre, le service avait été bloqué par un collectif d'associations protestant contre l'immigration. Une "situation explosive" pour Salim Nahouda qui, sans réponse rapide du gouvernement, promet la "mise en place d'actions délocalisées dans toute l'île".
Publié sur le site du Journal du Dimanche le 27 février
Jean-Luc Mélenchon : à Montreuil, le film "L'insoumis" en terrain conquis
Le documentaire "L'Insoumis" était présenté en avant-première mardi à Montreuil, fief de la France insoumise, en présence de François Ruffin et Alexis Corbière.
"Heureusement qu'on a pris des places en avance". C'est la foule des grands soirs au cinéma Méliès de Montreuil. Mardi était présenté en avant-première le documentaire L'insoumis du réalisateur Gilles Perret, auteur de films sur la Sécurité sociale ou le Conseil national de la résistance. Dans ce film d'1h35, il dresse un portrait de Jean-Luc Mélenchon durant les quelques mois qui précèdent sa défaite au premier tour de la dernière élection présidentielle. Pour l'occasion, le gratin de La France insoumise a fait le déplacement. "Alexis Corbière est arrivé!" souffle-t-on dans la file qui serpente devant la salle de projection.
Un public majoritairement "insoumis"
Le député est ici chez lui, dans sa circonscription. Et ça se voit. Autour de la station Mairie de Montreuil, des pochoirs de promotion du film fleurissent sur le sol depuis déjà quelques jours. François Ruffin, député LFI de la Somme sera de la partie pour animer le débat après le visionnage, mais pas seulement… "François est venu montrer son soutien à Jean-Luc Mélenchon. On n'arrête pas de les opposer", décrypte Gilles Perret, quelques minutes avant d'entrer dans la salle.
"Il y a beaucoup de militants, mais aussi des têtes que l'on ne connaît pas", observent Nathalie et Fouzia, militantes de la France insoumise et "tracteuses" assidues pour les élections présidentielle et législatives. Elles sont venus "revoir la campagne enfin plutôt la voir!" Beaucoup de militants dans la salle mais il y a aussi "des têtes que l'on ne connaît pas", précisent-elles. Et même quelques jeunes, mais la moitié des spectateurs a 50 ans ou plus. Sur une petite table en plastique, on peut patienter en feuilletant des livres de François Ruffin et ou en achetant des DVD des films de Gilles Perret.
Raquel Garrido, ancienne porte-parole de Jean-Luc Mélenchon reconvertie chroniqueuse télé, est déjà bien installée au centre de la salle. Alexis Corbière la rejoint. Deux-trois personnes applaudissent quand il entre dans la salle. L'intéressé sourit, un peu gêné.
Une course à obstacles pour la sortie du film
Gilles Perret grimpe sur l'estrade et glisse deux-trois mots sur son film avant que les lumières s'éteignent. "La sortie se fait dans un contexte un peu tendu mais on espère que ça va marcher!" A Marseille, le propriétaire d'un cinéma a décidé de déprogrammer son film quelques jours avant l'avant-première. Sur Facebook, il s'est justifié en invoquant "un document télévisuel, qui ne prend aucune distance vis à vis de son sujet", se refusant à "promouvoir, ou à l'inverse de dénigrer, tel ou tel personnage public" qui plus est quand celui-ci "joue un rôle actif dans la vie politique marseillaise".
Dans ce film, tourné avec une seule caméra, sans preneur de son, et uniquement financé par des pré-commandes sur les DVD - la longue liste des contributeurs défile durant le générique de fin - on découvre un Jean-Luc Mélenchon dans l'intimité. Un animal politique en confiance avec le réalisateur rencontré il y a plusieurs années déjà pour son film La Sociale. Mélenchon se confie dans le train, entre deux meetings, détendu sur son siège. Pas de musique, pas d'interview tournées après coup, mais plutôt une succession d'épisodes de la campagne mouvementée du leader de la France insoumise avant le verdict final du 22 avril 2017. Dans la salle, on entend quelques rires s'échapper, notamment dans une scène où le candidat qui répète plusieurs fois durant le film "on va gagner", doit choisir sa tenue avant le fameux meeting à Lyon retransmis sous la forme d'un hologramme à Aubervilliers. Il enfile une veste satinée du plus bel effet. Son équipe ricane, Sophia Chikirou, directrice de sa communication, lui "interdit de porter ça".
On suit alors le candidat dans différentes villes au fil de la campagne : à Brest aux côtés d'ouvriers de chantiers navals, à Rome entouré de responsables de la gauche radicale européenne… Jusqu'au soir de la défaite.
Pour Ruffin, Mélenchon est l'homme "qui a sauvé la gauche"
"Alors Alexis, t'as encore pleuré?", se moque Gilles Perret avant d'ouvrir le débat avec les spectateurs à la fin du film. Le député de Seine-Saint-Denis l'entoure, accompagné de François Ruffin. Ce dernier se met un peu en retrait et griffonne quelques mots sur sa main, pour préparer son allocution. Les questions du public s'enchaînent et soudainement il prend le micro et s'exclame : "Faut que je trouve un moment pour m'insérer dans la conversation". La salle s'esclaffe. "Je vais vous parler de mon rapport à Mélenchon : vous vous en foutez mais bon." Le député de la Somme décrit alors un homme "qui a sauvé la gauche". Il devient presque lyrique, soudainement : "C'est un phare, comme sur l'affiche, avec le regard tourné vers l'avenir." Il raconte sa première rencontre avec le fondateur de la France insoumise, dans le cadre d'une interview lorsqu'il était encore jeune journaliste."L'article ne s'est pas fait mais après il m'a invité au resto pour me sonder sur son départ du PS. Moi je n'en savais rien! Jeune gars, je n'avais jamais fait partie d'un parti!"
Gilles Perret en profite pour faire un "petit sondage" dans la salle : "Qui n'a pas voté pour Jean-Luc?" Une petite dizaine de mains se lèvent dans la salle. Après le débat, le réalisateur l'assure, d'habitude ils sont plus nombreux. Mais ici à Montreuil, la France insoumise a du succès. Jean-Luc Mélenchon a remporté 40% des voix au premier tour de l'élection présidentielle contre 19,5% en France.
Un bon personnage de film
Les questions du public s'enchaînent et portent pour la plupart sur la personnalité de l'homme politique, plus que sur le film en lui-même. Gilles Perret est habitué : "C'est un personnage très sincère, vrai avec une personnalité forte. On peut l'aimer ou le détester mais en tout cas il ne laisse pas indifférent." Malgré tout, il regrette que l'on commente plus le personnage que l'oeuvre en elle-même, jusqu'à parfois se faire taxer de propagandiste. "C'est lourd, je n'ai pas envie d'être jugé sur la personnalité de Jean-Luc Mélenchon. (...) Le film est destiné à tous donc il ne fallait pas que ça devienne un monologue ou un meeting. Il y a d'autres endroits pour faire ça et ce n'est pas le cinéma. Dans ma carrière, j'en suis pas là, j'ai pas envie de faire de la com'."
Pour François Ruffin, le cinéma reste tout de même "le média le plus populaire" pour faire passer des idées. "Moi je viens de la presse écrite mais les films ça reste le plus direct pour toucher des gens." Celui qui a gagné le César du meilleur documentaire pour "Merci patron!" se prend à rêver d'une reprise de sa carrière de cinéaste. "Oui, j'ai vraiment envie de faire des films, plein de films! Mais moi avec des vrais méchants!"
En effet, pas de "vrai méchant" dans ce documentaire, si ce n'est le "miroir déformant tenu devant Jean-Luc Mélenchon", estime Alexis Corbière. Et pour sa compagne Raquel Garrido, le film dresse au contraire un "portrait réaliste" de l'ancien candidat. Et même avec du suspense : "On connaît la fin mais c'est tout de même haletant, comme le Titanic".
Publié sur le site du Journal du dimanche, le 21 février 2018.
Agression sexuelle : elles ont dénoncé des hommes politiques et vivent aujourd’hui un calvaire
Élues ou employées de mairie, elles ont dénoncé les agissements de certains hommes politiques. Quatre femmes racontent au JDD les conséquences sur leurs vies personnelles et professionnelles.
"Dénonce ton porc... à la justice." Après la multiplication de témoignages sous le hashtag #balancetonporc sur les réseaux sociaux, beaucoup de femmes ont été invitées, de façon plus ou moins sympathique, à aller plus loin, en dénonçant les faits et gestes de leurs agresseurs dans un commissariat. Dans les faits, pour celles qui franchissent le pas, c'est un véritable parcours du combattant qui s'annonce. Quant à celles qui ont dénoncé le comportement d'hommes politiques, leur vie peut devenir un calvaire. Quatre d'entre elles se sont confiées au JDD.
"Je suis en train de mourir à petit feu." Lucile Mignon-Blindauer, 47 ans, vit avec la peur au ventre. Et si sa plainte contre Georges Tron pour harcèlement moral aboutissait à un non-lieu? En 2011, le maire de Draveil et ancien secrétaire d'Etat chargé de la Fonction publique est accusé de viol et agression sexuelle par deux anciennes employées communales. A l'époque, Lucile Mignon-Blindauer n'ose pas dénoncer les faits qui ont débuté, pour elle, en 2006. "A trois reprises", Georges Tron l'agresse, assure-t-elle. "La première fois que c'est arrivé, se remémore-t-elle, c'était lors d'un repas avec le service logement. Il s'est mis à me toucher les pieds sous la table."
Quelques jours plus tard, elle se retrouve seule à la permanence du samedi avec lui et explique s'être retrouvée "piégée" : "J'avais très mal à la tête et il m'a proposé de la réflexologie." Lucile Mignon-Blindauer raconte alors avoir été victime d'attouchements sexuels de sa part ainsi que de celle de l'adjointe à la culture de l'époque, Brigitte Gruel. S'ensuit un long calvaire où la jeune femme subit "humiliations et menaces" de la part de l'élu. Elle dépose finalement plainte pour "harcèlement moral" en 2011 mais celle-ci est classée sans suite. Elle décide alors de se constituer partie civile pour poursuivre son combat.
Difficile de retrouver un emploi
Aujourd'hui, elle attend, fébrile, de livrer son témoignage devant la cour d'assises de Bobigny. Les audiences sont prévues du 12 au 22 décembre prochain. Mais elle craint le classement de l'affaire, l'ancien ministre n'ayant jamais été reçu par les juges dans le cadre de cette plainte. Lucile Mignon-Blindauer estime subir une "double punition": financière d'abord, car l'ancienne assistante parlementaire, en congé maladie pour "choc post-traumatique" ne peut plus travailler. "Forcément, quand des employeurs tapent mon nom sur Internet, ça leur fait peur." Psychologique, ensuite. "La justice ne fait rien. Il me reste quoi? J'achète une corde et je me pends? Ça fera peut-être réagir."
Lorsqu'on l'interroge sur le mouvement autour du hashtag #balancetonporc, elle reste perplexe : "Quand on voit qu'au final, personne ne fait rien, à quoi ça sert de balancer?" Aujourd'hui, elle essaie de se reconstruire ailleurs, en France, mais elle ne peut s'empêcher de "penser à lui", Georges Tron, "qui a tous les droits". "Il peut agresser, il peut harceler en toute impunité."
Fin 2013, l'élu a obtenu un non-lieu. Mais le jugement a été infirmé par la cour d'appel de Paris et l'affaire repasse donc devant la cour d'assises en décembre.
Un engagement politique reconsidéré
Isabelle Attard, ex-élue Europe Ecologie-Les Verts, déplore elle aussi l'apathie du milieu politique. L'ancienne députée du Calvados fait partie des quatre députées qui ont porté plainte contre Denis Baupin pour "harcèlement et agression sexuelle". Après le scandale qui a conduit l'élu écologiste à démissionner de son poste de vice-président de l'Assemblée, le bruit est retombé et Isabelle Attard dit ne pas avoir "vu beaucoup de différence". "La législation reste très faible. La plupart du temps, quand une femme dénonce, on lui demande de partir et c'est le prédateur qui reste." L'enquête préliminaire ouverte dans le dossier Baupin a été classée sans suite pour prescription.
Dans son cas, Isabelle Attard estime ne pas "vraiment avoir de carrière politique en soi" qui aurait pu subir les conséquences de sa dénonciation. "Mais ça a pu avoir un impact sur la façon dont j'ai été perçue dans ma circonscription", ajoute-t-elle. Des petites phrases entendues ici et là et qui blessent telles que : "Ça ne lui serait pas arrivé si elle avait un mec."
Elle explique avoir reconsidéré son engagement politique après l'affaire : "Je me suis mis à réfléchir sur le pourquoi de mon engagement politique au départ. Le sujet de la violence envers les femmes était primordial pour moi. Mais je l'avais un peu mis sous silence car je ne voulais pas être reconnue que pour ça."
A présent, cette question est au cœur des discussions d'un groupe de parole auquel elle participe avec d'autres femmes "de tout milieu et de tout âge" de sa région. "On a réalisé que l'on avait toutes, sans exception, été victimes de harcèlement." Le thème de la prochaine réunion est déjà trouvé : le livre de Sandrine Rousseau, autre victime présumée de Denis Baupin, Parler.
La peur de parler
Parler, Aline Rigaud a elle aussi hésité à le faire. Pourtant, elle se définit comme une "grande gueule qui n'a pas peur de faire des vagues". Mais lorsqu'elle est victime d'une agression sexuelle, cette enseignante craint de voir sa reconversion professionnelle tomber à l'eau. A 40 ans, elle vient de décrocher le concours d'attachée territoriale après un "gros investissement financier et personnel". Il lui reste trois ans, montre en main, pour trouver un poste afin de le valider.
"Je devais trouver un stage pour d'abord acquérir de l'expérience. Gérard Ducray, alors adjoint à la sécurité du maire de Villefranche-sur-Saône, m'en propose un de plusieurs mois." Mais après quelques temps de collaboration, l'élu tente de l'embrasser et la prend dans ses bras. C'est la sidération pour Aline Rigaud, qui pense d'abord à sa carrière : "Je me suis dit 'merde, il va tout foutre en l'air!'" Le soir, elle raconte les faits à une amie qui travaille, elle aussi, dans une collectivité territoriale. Celle-ci la prévient ": "Aline, si tu portes plainte, tu es grillée!" Mais lorsque l'élu réitère ses gestes la semaine suivante, Aline Rigaud décide de franchir le pas.
Aujourd'hui, elle décrit une ville, Villefranche-sur-Saône, où l'influence des "notables" est omniprésente. Gérard Ducray, ancien secrétaire d'Etat au tourisme de Valéry Giscard d'Estaing, signait à l'époque des faits encore ses lettres par "Monsieur le ministre", raconte-t-elle. Et selon l'enseignante, qui a relaté l'affaire dans un livre intitulé Il a fait de moi sa proie, "il a toujours une énorme influence" dans la région.
Avec la médiatisation de l'affaire et la condamnation en appel de Gérard Ducray, Aline Rigaud reconnait avoir du mal à retrouver du travail. "Coincée" dans la région, car partageant la garde de ses enfants avec leur père, elle tente de postuler dans une autre mairie de l'agglomération : "Le maire m'a reçu d'une manière hyper froide. Je n'ai pas été prise et j'ai su par la suite que c'était un ami de Ducray. J'étais grillée partout."
Au bout de plusieurs échecs, elle se décide à revenir à l'enseignement, "loin du monde politique". Mais se confronte tout de même au réseau de l'homme politique. "Un jour dans la salle des profs, une collègue me demande 'Ça ne te dérange pas si je vais à l'anniversaire de Ducray?' Qu'est-ce que vous voulez que je réponde?"
Toujours ciblée par des remarques
Annie Lahmer, conseillère régionale d'Île-de-France EELV doit également côtoyer des proches de son agresseur présumé dans le cadre de son travail. En juin 2016, elle porte elle aussi plainte contre Denis Baupin. Directrice de cabinet du maire du 2e arrondissement, elle dit "travailler aux côtés de gens qui soutiennent et ont témoigné en faveur de Denis Baupin". Elle a pensé à partir mais "à 58 ans, je n'ai pas le luxe de perdre mon boulot", dit-elle.
Militante écologiste depuis plus de 25 ans, elle considère que l'affaire a "changé [sa] manière de faire de la politique" et l'a poussée à "faire attention à ce que les femmes soient toujours prises en compte dans les dossiers qu'[elle] traite".
Deux ans après l'enquête de France Inter et Mediapart qui a révélé les faits au grand public puis le classement de l'affaire pour prescription, Annie Lahmer fait toujours l'objet de remarques d'hommes politiques. "J'attendais l'ascenseur au siège de région et un élu PS m'a dit 'Ah non je le prends pas avec toi, tu vas raconter des conneries!'"
Publié sur le site du Journal du Dimanche, le 26 octobre 2017.
La campagne a été longue, très très longue. Mais surtout pleine de malaises. Au Charbon a récapitulé pour vous tous les moments gênants de l’entre-deux-tours. Et on n’a pas pu tout garder…
Publié le 7 mai 2017 sur Au charbon, le site des étudiants de l’ESJ Lille pour la présidentielle 2017.
60 millions de consommateurs a publié, ce 22 avril, une enquête sur les perturbateurs endocriniens. Les journalistes ont inspecté les cheveux de 43 enfants âgés de dix à quinze ans, issus de villes ou de campagnes et ont retrouvé sur chacun d’entre eux des substances polluantes. En moyenne, 34 contaminants ont été décelés sur chaque enfant.
Interrogée par nos confrères de France Info Victoire N’Sondé, la journaliste ayant mené l’enquête, évoque un « risque sanitaire sérieux ».
L’écologie n’a pas été au centre des débats durant cette campagne mais quelques candidats se sont quand même penchés sur cette question. Lesquels s’engagent le plus contre les perturbateurs endocriniens ?
Qui a les chocottes ?
Benoît Hamon est le plus radical sur cette question. Sur France 2 en décembre dernier il assurait vouloir « interdire les perturbateurs endocriniens ». Evoquant une explosion des cancers directement liés à une perturbation du système hormonal.
Le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon a développé un programme de transition écologique. Dans cette logique, il souhaite interdire les pesticides les plus dangereux et « mettre un terme à la présence de ces substances dans de nombreux produits de consommation courante ». À Brest, en février dernier, l’ancien sénateur vilipendait les lobbys des industriels qui empêcheraient selon lui toute législation européenne sur le sujet.
Philippe Poutou est du même avis : « Toutes les substances dangereuses pour la santé humaine, dont évidemment les perturbateurs endocriniens, doivent être interdites ».
Nathalie Arthaud s’est dite très préoccupée par cette question et demande que des lois soient promulguées. Mais elle n’a pas donné de précisions sur le contenu d’une telle loi.
Qui en profite pour changer de sujet ?
Marine Le Pen l’assure : le Frexit permettra de régler la question. Dès que la France aura « retrouvé sa souveraineté », elle pourra « faire toute la transparence sur le sujet pour protéger la santé et le bien-être des Français ».
Jean Lassalle lie cette problématique à l’agriculture – son électorat privilégié – en déplorant le « grand usage des pesticides ». Le candidat indépendant accuse « la Politique agricole commune [PAC] et le ministère français de l’agriculture [de nous avoir] orientés vers un productivisme à tous crins ».
Qui ne se mouille pas trop ?
Emmanuel Macron ne croit pas en une interdiction de tous les perturbateurs endocriniens. Élu, il promet d’interdire ceux dont le « risque sanitaire est avéré ». Il se différencie de ses rivaux en souhaitant créer un site d’information sur le sujet, « particulièrement pour les produits commercialisés à destination des enfants et des femmes enceintes ».
François Fillon est convaincu des « méfaits des perturbateurs endocriniens sur la santé ». Il entend déléguer à des agences nationales le soin d’informer les citoyens des dangers de ces substances.
Jacques Cheminade n’évoque pas la question dans son programme, il s’en remet à la recherche et estime qu’il est « trop tôt pour conclure ».
François Asselineau quant à lui souhaite appliquer « le principe de précaution » c’est-à-dire attendre les conclusions scientifiques pour légiférer sur la question. Dans le doute, il préconise de « restreindre grandement leur utilisation ».
Nicolas Dupont-Aignan, « extrêmement préoccupé par le sujet » souhaite plutôt miser sur la prévention par des « cours de santé-bien-être ».
Publié le 22 avril sur Au Charbon, le site des étudiants de l’ESJ Lille pour la présidentielle 2017.
À Valenciennes, une jeune start-up a pour projet de construire des maisons à l’aide d’une imprimante 3D, en seulement une journée. Cette innovation technique permettrait de pallier les problèmes de logement à travers le monde et plus particulièrement dans les pays en développement.
« Une maison, une machine, 24 heures. » Cette formule magique, c’est la nouvelle recette du BTP selon Antoine Motte. Entrepreneur de 33 ans, il est à la tête de la première entreprise française qui rêve de construire des maisons grâce à une imprimante 3D. En action, cette machine géante imprime sur 18 mètres de diamètre grâce à son bras articulé qui peut atteindre 20 mètres de haut. Une araignée articulée tourne en coulant du béton afin de créer des couches qui vont s’agglomérer entre elles et former un mur résistant.
« Les machines sont là pour nous servir, pas l’inverse. »
Ils sont 5 employés dans cette petite start-up installée au coeur de la Serre Numérique de Valenciennes, dans le Nord. Si ces machines se multiplient, on peut imaginer à terme des chantiers sans ouvriers.
Interrogé sur la possible pénurie d’emplois si son initiative se développe, Antoine Motte réplique : « Il y a 1,5 milliard de personnes sans maison dans le monde sans que quelqu’un ne s’en émeuve, ça ne vous empêche pas de dormir et moi non plus. » Selon lui, avec l’avènement de l’imprimante 3D dans le BTP, « il n’y aura plus de tâches pénibles à effectuer. » L’entrepreneur développe une autre vision du travail : « Les machines sont là pour nous servir, pas l’inverse. » L’objectif à terme est que Construction 3D devienne une association et que son savoir-faire soit transmis à des organismes non lucratifs en « open source. » C’est dans la même veine qu’il a construit son projet, en additionnant lectures et découvertes. C’est par exemple aux Philippines, pays d’origine de son épouse, qu’il s’est retrouvé confronté au défi urgent du logement pour les plus démunis.
L’imprimante qui va « révolutionner » le bâtiment
L’ingénieur a fondé son projet sur trois piliers : imprimer la maison sur le site même – « pas de transport », utiliser des matériaux en cycles courts – « nous devons pouvoir nous adapter à tous les sites, argile, terre, tant que le matériau est pompable » – et respecter le biomimétisme : s’inspirer des formes du vivant. Les maisons seront réalisées en reprenant le travail de l’architecte Nader Khalili, qui a conçu des maisons écologiques de forme arrondie. « L’idée c’est d’automatiser son travail. La forme traditionnelle de nos maisons occidentales n’existe pas dans la nature. » Autre source d’inspiration : les Dogons du Mali, un modèle pour celui qui souhaite adapter l’habitat le plus fidèlement possible à l’environnement.
« On prendra une voie plus calme que les autres avec nos valeurs. Nous nous développons lentement mais sûrement » affirme Antoine Motte. « Les autres », c’est la concurrence : une entreprise chinoise qui a déjà construit plusieurs bâtiments à l’aide d’une imprimante 3D. Loin des préoccupations écologiques d’Antoine Motte, elle utilise du béton et a déjà réalisé des maisons dans le Golfe Persique.
« Je suis un patron mélenchoniste ! »
Dans son bureau, quelques livres trônent sur une petite étagère. Antoine Motte les feuillette les uns après les autres. Un philosophe de la troisième révolution industrielle, des paysages et des villages maliens, et enfin, celui auquel il tient le plus : La France insoumise, le programme de Jean-Luc Mélenchon. « Je suis vraiment déçu [des résultats du premier tour de l’élection présidentielle] ! Je suis un patron mélenchoniste, moi. » À priori, en tant que chef d’entreprise, il n’est pourtant pas le coeur de cible du candidat. « Si on avait appliqué le programme de Mélenchon, j’aurais dû payer l’ISF [Impôt sur la fortune], ça ne m’aurait pas avantagé du tout. Mais j’ai envie de penser au commun, à l’intérêt de tous. »
Un penchant politique qui illustre le revirement qu’il a pris après huit ans dans des grandes entreprises de BTP. « J’ai travaillé chez Bouygues et Vinci, c’est vraiment pas gérable. C’est un monde de requins, il faut avoir les dents longues. »
Après la naissance de son troisième enfant, Antoine Motte se rapproche d’un ancien camarade d’école d’ingénieur et ils décident de créer Machines 3D en 2014. À rebours de la structure pyramidale des grandes entreprises, le trentenaire a voulu créer une entreprise dite « libérée ». « Il n’y a pas de hiérarchie », martèle Antoine Motte. « On se fait confiance, chacun retrouve sa dignité et peut ainsi prendre ses propres responsabilités. »
Le choix de s’implanter à Valenciennes n’était pas un hasard. « C’est génial d’être au sein de la Serre Numérique, on a 800 étudiants qui gravitent autour de nous, d’autres start-ups… » Et c’est aussi idéal d’être proche d’un canal pour faciliter les importations et exportations. C’est grâce au succès de Machine 3D et à la croissance de 50 % de chiffre d’affaire chaque année qu’ils ont pu donner naissance à Construction 3D.
Les premiers tests en situation réelle ont été réalisés mi-avril. La première maison devrait être livrée à la fin de l’année 2017. « La prochaine fois qu’on se verra, vous verrez, on en aura fait 10 000 ! » conclut Antoine Motte.
Caroline Pain et Iris Ouedraogo
Reportage réalisé pour Au Charbon, le site des étudiants de l’ESJ pour l’élection présidentielle 2017.
Raconter le travail des jeunes à travers leurs propres mots. C’est l’objectif du projet Travail de bleu.
Je laisse la parole à des jeunes afin de comprendre comment ils se sont confrontés pour la première fois au monde du travail. Mais en quoi l’adaptation à ce “marché du travail” peut être difficile, parfois violente mais souvent enrichissante.
J’ai choisi d’utiliser du son afin de discuter avec l’interviewé dans un cadre intime et qui permet une anonymisation. Quant à l’illustration, elle permet de visualiser les situations décrites de manière moins intrusive que la photographie.