Lettre d'un asexuel à son amour envolé
           Je t'écris pour te dire que je t'ai aimé, aimé malgré tout, malgré l'usure de ces mots, malgré l'usure de notre amour. Je t'ai aimé même si ce ne fut jamais de la manière d'un amant, même si un abîme sépara l'effusion de nos sentiments et la fusion de nos corps. Je voudrais parler de cet abîme qui ne se comblera pas avec ces mots mais nous permettra, je l'espère, de nous voir encore des deux côtés de nos différences.
           Je n'avais pas de barrières pour t'aimer de tout mon être, je t'ai alors aimé sans réserve et sans répit. Mais dans tout mon être, il n'y avait pas une once désir sexuel . Pourtant, comment pourrais-je être qualifié d'apeuré ou d'impuissant avec tout le désir qui m'a animé, qui a dérobé mon sommeil, décuplé mes forces, tiraillé, réjoui, transformé? Avoir envie de toi, ce n'était pas pour moi quémander des caresses, mais ressentir le besoin que tu sois à mes côtés, comme une alliée, comme une amie privilégiée.
         Mes mains, mes lèvres, mon corps entiers ne t'auraient pas trompé. Et ne t'aurai-je pas blessé davantage par cette duplicité ? Te mentir en te laissant croire à un dégoût, double déchirure plus insupportable que ton regret. Non, je n'ai jamais nié que je te trouvais belle. Mais je n'ai pas non plus fait semblant de nourrir mes sentiments par ta beauté. Il n'est pas difficile de jouer le jeu des séducteurs, et j'aurais pu vanter l'opalescence de tes yeux ou la finesse de tes charmes. Ce sont tes regards affectueux qui m'ont envoûté.
           Tu as souffert de mon manque de tendresse, et pourtant je n'ai jamais cessé d'avoir pour toi de tendres pensées. Je ne t'accuse pas, j'ai compris tes peines et tes déceptions dans le silence de nos lits froids, nous avons traversé tous deux l'agonie de nos rêves. Au contraire, je te remercie que notre séparation ne découle que de ce que nous ne pourrons jamais partagé l'un et l'autre.Â
           Je n'en veux pas à la vie de nous avoir fait différents, et pour le moins du monde je ne regrette de t'avoir rencontré. Nous n'avons pas échoué. Nous n'avons pas échoué, parce que sans avoir perduré, notre perception de l'amour s'est élargi, pour toi comme pour moi. J'ai compris que les plaisirs charnels que tu voulais, ce n'était pas juste, pas uniquement des hormones, mais aussi une manière de dire « Je t'aime. » Et tu n'ignores plus que le fait que je ne cherchais rien d'autre que ta compagnie, c'était également une manière de dire « Je t'aime. » Et cela transcende toutes les blessures.