Avec les fortes chaleurs, je prends cher. Mes jambes sont gonflées. Les bleus commencent à recouvrir ma peau. J’ai mal.
Cette simple phrase devrait suffire, mais non. Parce que c’est quoi, la douleur, quand on a mal tous les jours ? Ça veut dire quoi, avoir mal « plus que d’habitude » ? C’est quoi, au fond ? Juste de la rétention d’eau, après tout. Une rétention d’eau si violente qu’elle laisse des traces. Qu’elle déforme la peau. Qu’elle fait mal. Qu’elle m’empêche de plier les chevilles correctement, et bientôt les genoux. J’ai la peau tellement tendue que je me demande quand elle va lâcher. Quand elle va se fendre. Se déchirer. Rompre.
Et il y a toujours cette envie. La même depuis des années. Celle de prendre de quoi m’ouvrir les jambes, juste pour me libérer de cette oppression, soulager tout ça, faire sortir la pression. Sauf que ça ne changerait rien. Pire : ça aggraverait tout. Ça ne servirait à rien. Les compressions ne servent à rien. Les massages ne servent à rien. Les contentions non plus. J’ai l’impression de gaspiller mon temps, mon argent, mon énergie, pour aucun résultat. Aucun soulagement. Et ce soir, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ne pas pouvoir me regarder dans un miroir. Je ne sais même pas si je pleure de honte ou de douleur. Les deux, probablement.
Comme toujours, la maladie finit par me rattraper. Elle me sort de mon déni. Elle me renvoie à la réalité. Elle me rappelle qui je suis, ce que je porte, ce que je subis. Elle me rappelle que j’ai mal, et que je n’ai encore rien vu. Que j’aurai mal toute ma vie, jusqu’à mon dernier souffle. Que vieillir sera un enfer. Que chaque étape de ma vie ne sera qu’une marche de plus dans une descente qui n’en finit pas.
Et pendant ce temps, le corps médical me regarde errer. Essayer des choses. Payer. Espérer. Recommencer. Sans résultat. Ils font quoi, exactement ? Ils se délectent de la situation ? Ils prennent leur pied à me voir galérer ? À me regarder m’épuiser, puis me rabâcher que je ne sais pas ce que je dis quand j’affirme que je préférerais être amputée des deux jambes plutôt que de continuer comme ça ? Là, au moins, je n’aurais plus mal. Enfin si, sûrement. Mais autrement. Je n’aurais plus ce corps-là à traîner. Plus ce problème pour m’habiller. Pour marcher. Peut-être même pour courir, après tout. Les prothèses font des miracles aujourd’hui, paraît-il.
Et j’entends déjà ma collègue râler si je ne viens pas bosser demain. « Ignore-la, fais pas attention à elle », me dira-t-on. Comme si c’était si simple. Comme si ma colère n’avait pas envie de lui faire mal, juste assez pour qu’elle comprenne. Juste assez pour qu’elle ait, ne serait-ce qu’une minute, un aperçu de ce que je porte tous les jours.
J’ai envie d’appeler Nico. De lui dire que ça ne va pas. Mais j’ai honte. Je n’ai pas envie qu’il me voie comme ça. Je n’ai pas envie qu’il s’inquiète. Je n’ai pas envie que vous vous inquiétiez non plus. C’est juste un défouloir, tout ça. Ma soirée va se résumer à papoter sur Discord ou à regarder un film au lit. La honte, la colère et la douleur me tiendront compagnie encore quelques jours. Puis le déni reviendra peut-être de lui-même.
C’est cyclique, chez moi. Ça revient toujours.