Jour 9 - Couler
Ça coule mais ça ne s'arrête plus, comme une fuite quelque part. Mais où ?
Ça fait un mois que Théo pleure sans s'arrêter. Enfin si, ça s'arrête, mais disons que ça reprend très vite, avec une force qui semble vouloir rattraper les pleurs qui ont été ratés.
Théo s'est mis à pleurer chez lui, un soir, alors qu'il écoutait un morceau de musique : ça a duré toute la nuit. Il s'est levé le matin avec des yeux boursouflés, s'est remis à pleurer en voyant sa tête dans le miroir, puis dans le silence de sa voiture. Arrivé au boulot, il a serré les dents quelque heures, et puis le flot incessant de larmes à l'intérieur est devenu impossible à retenir : Théo s'est mis à chouiner de manière sonore dans l'open space : des pleurs d'enfant, des pleurs qui soulèvent le corps. Pour fuir le silence très gênant qui en a résulté et les 20 paires d'yeux rivées sur lui, Théo s'est précipité aux toilettes. Il pleurait toujours quand sa manager a toqué à la porte.
"Théo ? Euuh... Tout va bien ?"
Elle n'eut pour seule réponse qu'un long sanglot.
"Bon écoute Théo, je crois que t'as besoin de prendre du temps pour toi. Rentre chez toi, repose toi, et si ça t'est plus confortable je te laisse finir la semaine en télétravail. Ça te va ?"
Après un bruit de chasse d'eau, c'est un Théo reniflant qui sort des toilettes et qui acquiesce, penaud mais reconnaissant.
Le télétravail n'a pas tenu : les larmes ont continué de couler, et Théo devait se rendre à l'évidence : il ne pouvait plus travailler. Après une visio avec sa manager, ils ont convenu tous les deux d'une petite semaine de vacances, pour que Théo puisse se retaper un peu et revenir en forme. La semaine est passé comme un jour, les larmes se sont calmées sans pour autant s'arrêter, et le dimanche soir, au moment de programmer son réveil, Théo s'est à nouveau écroulé.
"Dites-moi, qu'est-ce qui vous amène ?"
Théo ne sait pas quoi dire à sa généraliste. Il pleure, ça oui, mais les mots ne viennent pas. Entre deux reniflades, il parvient à se faire comprendre, tant bien que mal : il n'en peut plus.
"Bon écoutez, je vais vous arrêter une semaine, je vous prescris des anxiolytiques pour quand les crises sont trop fortes, et on se revoit lundi prochain pour faire le point, ok ?"
Trois mois plus tard Théo, qui pleure toujours mais moins souvent, est dans la salle d'attente d'une psychologue que sa généraliste lui a recommandé. Il attend, et il sent qu'il va pleurer s'il attend encore comme ça trop longtemps. D'un coup la porte s'ouvre :
"Allez-y entrez"
Théo s'engouffre dans le cabinet.
"Je vous écoute", dit la psychologue après s'être présentée. Alors Théo, après un temps de silence paniqué, fond en larmes, se liquéfie sur le sol du cabinet. Ça prend tellement de place, ça prend si longtemps que la psy lui dit : "Bon, c'est terminé. Ça vous fera 70€"
Théo, chez lui, ne pleure plus : il est en colère. Quelle nulle cette psy : 70€ pour n'avoir fait que pleurer ! C'est pas comme s'il pleut déjà dans avoir à payer. La prochaine séance elle verrait !
"Je vous écoute"
La colère, que Théo nourrit depuis une semaine et qu'il comptait lui recracher au visage, se dégonfle dans son ventre comme un ballon de baudruche. Démuni, Théo sent les larmes monter. Et après 45mn de hoquets incessants : "Bon, c'est terminé. Ça vous fera 70€"
Théo, sur le chemin du retour, n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe dans ce cabinet. La semaine passe, et il sent que quelque chose se déplace en lui : un mouvement à peine perceptible.
"Je vous écoute"
Le silence. Ni mots, ni larmes. Et ça dure. Et alors que Théo s'apprête à dire qu'il ne comprend pas pourquoi il s'obstine à venir pour ne rien dire...
"Bon, c'est terminé. Ça vous fera 70€"
"NON !" Hurle Théo. "Non..." La psy, qui le fixe avec attention, demande : "non ?" Théo, la mâchoire serrée de rage et les yeux humides, sort sa monnaie et s'enfuit dans l'escalier.
Des semaines passent, Théo s'enferme chez lui, s'enferme en lui. Le téléphone sonne mais il ne répond pas. Les médicaments sont trop loin alors il ne les prend pas. Et puis un soir plus difficile qu'un autre, Théo se dit que ce serait si facile de se laisser tomber de son balcon. Son corps entier se met alors à trembler et un long cri plaintif s'échappe de sa gorge. Démuni, il attrape son téléphone, reprend rendez-vous avec sa psy sur doctolib. Les larmes se sont déversées en cascades sur l'écran, ça n'a pas été simple.
"Cela fait plus d'un mois qu'on ne s'est pas vu. Vous avez repris rendez-vous, vous voulez peut-être m'en parler ?"
"Oui", répond Théo alors qu'un mois de peur, de colère et de culpabilité se bousculent pour sortir en même temps.
"Alors, je vous écoute"
Et les larmes de Théo, depuis, racontent une histoire que Théo lui-même avait oublié et qui s'écrit à nouveau, avec d'autres mots...












