Jour 10 - Le dernier humain sur terre
Waffa se prépare pour son rituel d'élévation. Elle a hâte, elle a peur. La dernière fois, on en avait envoyé quinze comme elle. Cette année, avec elle, ça fera sept. Le peuple souterrain de la zone 22 a connu une épidémie sans précédent qui a fait des dégâts : beaucoup d'enfants promis·e·s à la surface sont mort·e·s avant de pouvoir tenter leur chance.
Waffa a vu des générations s'élever vers la surface. Une année, elle avait désobéi et enfreint les règles que la communauté impose à celleux qui, comme elle, avaient été choisi·e·s parmi les sien·ne·s pour avoir l'honneur d'être envoyé·e·s dans l'ancien monde du dessus. C'était un privilège accordé à peu de monde : Waffa avait eu de la chance. Une année donc, elle s'était faufilée parmi la foule, le visage voilé par un tissu léger et les marques de ses mains dissimulées sous des manches longues : personne ne devait savoir qu'un·e élévateurice se trouvait hors du Sanctuaire le jour de la redescente. La machinerie céleste s'était activée alors qu'elle avait réussi à atteindre les barrières les plus proches. Le processus de redescente prenait un temps infini : le peuple, avec les années, s'était enterré toujours plus profond dans les entrailles de la planète. Lorsque la passerelle fut enfin visible, la foule réunie poussa des cris et entonna des chants sacrés : des paroles d'accueil et de bénédiction. Waffa vit la passerelle se poser au sol. De là où elle était, elle ne distingua qu'une seule silhouette. Une dizaine d'adultes se précipita pour porter le corps qui s'était affaissé sur lui-même. La jeune fille, à mesure que le cortège s'approchait, sentit ses tripes se serrer. Elle retint de ses mains un hurlement soudain, lorsqu'une fois à son niveau, le jeune corps d'élévateurice lui apparut dans toute sa réalité : un amas de chair brûlée, que chaque mouvement involontaire de celleux qui le portaient faisait gémir de douleur. Leurs deux regards se croisèrent, et le temps s'étira pour que ces deux-là, dans le court battement que dura leur rencontre, se reconnaissent dans les souffrances et les peurs de l'autres. Au même moment, un vieil homme reconnut sur les mains que Waffa avait découvertes, la marque des élévateurices. Au premier cri de surprise qu'il poussa, elle avait fui en courant avant qu'il ne donne l'alerte. La rumeur avait circulé q'un·e élévateurice avait assisté au rituel de redescente, sans que Waffa ne soit jamais inquiétée. Depuis, ses nuits sont hantées par le visage boursouflé de brûlures qu'elle a croisé et qui lui répète, en songe : "n'y vas pas, n'y vas pas..."
Waffa est prête désormais. C'est le grand jour : celui de son élévation, de leur élévation. Iels sont sept, toustes se connaissent et ont grandi ensemble dans le Sanctuaire, prépraré·e·s toute leur jeune vie pour ce moment unique. Dans leur tunique de cérémonie, les élévateurices de la 78e génération se dirigent d'un pas coordonné vers la passerelle. Le peuple de la zone 22 s'est réuni tout entier pour ce moment rare et sacré de leur vie souterraine. En tout, la cérémonie d'élévation dure près de trois sabliers : les étapes de préparation à l'élévation, nombreuses et très protocolaires, se font sur le temps long.
Les sept élévateurices de la 78e, que chaque habitant·e de la zone 22 vénère comme des entités divines, sont prêt·e·s. Waffa, au milieu des autres, entend la voix de ses songes lui dire de ne pas y aller. Elle le sait : elle ne peut échapper à sa destinée. La passerelle s'ouvre, les sept entrent. Une prière de silence est observée. Enfin, la passerelle s'élève.
Waffa ferme les yeux. Elle n'entend que le moteur de la machinerie céleste emporter la passerelle, et les chants d'adieu lointains de ses semblables. Bientôt, c'est le vide qui dévore chacun·e d'elleux.
L'élévation est si longue que le noir qui l'habille dans les tréfonds du sol plonge chacun·e dans une transe méditative. Waffa n'a reçu qu'une seule image de la surface, dans laquelle son esprit embrumé se réfugie : celle, relayée depuis des générations, d'un paysage fait de vert et de bleu, parsemé de quelques touches de couleurs chatoyantes à différents endroits. C'est le paradis qui les attend, mais même ivre de cet idéal, Waffa garde en elle le visage boursouflé qui lui souffle que rien de beau ne se trouve là-haut, que cet horizon qu'iels tentent de rejoindre, génération d'élévateurices après après génération d'élévateurices, n'est qu'un souvenir à demi-effacé, une certitude que le temps aura érodé.
C'est une secousse qui sort les sept de leur torpeur : iels sont arrivé·e·s. Chacun·e connait son rôle, c'est un savoir qui se transmet depuis longtemps : bloquer le mécanisme qui retient la passerelle en surface, remonter les marches du Palais du Haut, pousser les lourdes portes de l'adversité, et... Et se mettre en quête du doux paysage. Car c'est là, disent les écrits, que se trouvera - et avec ellui la promesse d'une vie nouvelle - lae dernière humain·e sur Terre.
Waffa et ses compagnon·ne·s poussent les lourdes portes. Ce que chacun·e découvre derrière elles dépasse la limite de ce qui peut être imaginé...













