Ăa coule mais ça ne s'arrĂȘte plus, comme une fuite quelque part. Mais oĂč ?
Ăa fait un mois que ThĂ©o pleure sans s'arrĂȘter. Enfin si, ça s'arrĂȘte, mais disons que ça reprend trĂšs vite, avec une force qui semble vouloir rattraper les pleurs qui ont Ă©tĂ© ratĂ©s.
ThĂ©o s'est mis Ă pleurer chez lui, un soir, alors qu'il Ă©coutait un morceau de musique : ça a durĂ© toute la nuit. Il s'est levĂ© le matin avec des yeux boursouflĂ©s, s'est remis Ă pleurer en voyant sa tĂȘte dans le miroir, puis dans le silence de sa voiture. ArrivĂ© au boulot, il a serrĂ© les dents quelque heures, et puis le flot incessant de larmes Ă l'intĂ©rieur est devenu impossible Ă retenir : ThĂ©o s'est mis Ă chouiner de maniĂšre sonore dans l'open space : des pleurs d'enfant, des pleurs qui soulĂšvent le corps. Pour fuir le silence trĂšs gĂȘnant qui en a rĂ©sultĂ© et les 20 paires d'yeux rivĂ©es sur lui, ThĂ©o s'est prĂ©cipitĂ© aux toilettes. Il pleurait toujours quand sa manager a toquĂ© Ă la porte.
"Théo ? Euuh... Tout va bien ?"
Elle n'eut pour seule réponse qu'un long sanglot.
"Bon Ă©coute ThĂ©o, je crois que t'as besoin de prendre du temps pour toi. Rentre chez toi, repose toi, et si ça t'est plus confortable je te laisse finir la semaine en tĂ©lĂ©travail. Ăa te va ?"
AprÚs un bruit de chasse d'eau, c'est un Théo reniflant qui sort des toilettes et qui acquiesce, penaud mais reconnaissant.
Le tĂ©lĂ©travail n'a pas tenu : les larmes ont continuĂ© de couler, et ThĂ©o devait se rendre Ă l'Ă©vidence : il ne pouvait plus travailler. AprĂšs une visio avec sa manager, ils ont convenu tous les deux d'une petite semaine de vacances, pour que ThĂ©o puisse se retaper un peu et revenir en forme. La semaine est passĂ© comme un jour, les larmes se sont calmĂ©es sans pour autant s'arrĂȘter, et le dimanche soir, au moment de programmer son rĂ©veil, ThĂ©o s'est Ă nouveau Ă©croulĂ©.
"Dites-moi, qu'est-ce qui vous amĂšne ?"
Théo ne sait pas quoi dire à sa généraliste. Il pleure, ça oui, mais les mots ne viennent pas. Entre deux reniflades, il parvient à se faire comprendre, tant bien que mal : il n'en peut plus.
"Bon Ă©coutez, je vais vous arrĂȘter une semaine, je vous prescris des anxiolytiques pour quand les crises sont trop fortes, et on se revoit lundi prochain pour faire le point, ok ?"
Trois mois plus tard Théo, qui pleure toujours mais moins souvent, est dans la salle d'attente d'une psychologue que sa généraliste lui a recommandé. Il attend, et il sent qu'il va pleurer s'il attend encore comme ça trop longtemps. D'un coup la porte s'ouvre :
Théo s'engouffre dans le cabinet.
"Je vous Ă©coute", dit la psychologue aprĂšs s'ĂȘtre prĂ©sentĂ©e. Alors ThĂ©o, aprĂšs un temps de silence paniquĂ©, fond en larmes, se liquĂ©fie sur le sol du cabinet. Ăa prend tellement de place, ça prend si longtemps que la psy lui dit : "Bon, c'est terminĂ©. Ăa vous fera 70âŹ"
Théo, chez lui, ne pleure plus : il est en colÚre. Quelle nulle cette psy : 70⏠pour n'avoir fait que pleurer ! C'est pas comme s'il pleut déjà dans avoir à payer. La prochaine séance elle verrait !
La colĂšre, que ThĂ©o nourrit depuis une semaine et qu'il comptait lui recracher au visage, se dĂ©gonfle dans son ventre comme un ballon de baudruche. DĂ©muni, ThĂ©o sent les larmes monter. Et aprĂšs 45mn de hoquets incessants : "Bon, c'est terminĂ©. Ăa vous fera 70âŹ"
Théo, sur le chemin du retour, n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe dans ce cabinet. La semaine passe, et il sent que quelque chose se déplace en lui : un mouvement à peine perceptible.
Le silence. Ni mots, ni larmes. Et ça dure. Et alors que ThĂ©o s'apprĂȘte Ă dire qu'il ne comprend pas pourquoi il s'obstine Ă venir pour ne rien dire...
"Bon, c'est terminĂ©. Ăa vous fera 70âŹ"
"NON !" Hurle Théo. "Non..." La psy, qui le fixe avec attention, demande : "non ?" Théo, la mùchoire serrée de rage et les yeux humides, sort sa monnaie et s'enfuit dans l'escalier.
Des semaines passent, Théo s'enferme chez lui, s'enferme en lui. Le téléphone sonne mais il ne répond pas. Les médicaments sont trop loin alors il ne les prend pas. Et puis un soir plus difficile qu'un autre, Théo se dit que ce serait si facile de se laisser tomber de son balcon. Son corps entier se met alors à trembler et un long cri plaintif s'échappe de sa gorge. Démuni, il attrape son téléphone, reprend rendez-vous avec sa psy sur doctolib. Les larmes se sont déversées en cascades sur l'écran, ça n'a pas été simple.
"Cela fait plus d'un mois qu'on ne s'est pas vu. Vous avez repris rendez-vous, vous voulez peut-ĂȘtre m'en parler ?"
"Oui", rĂ©pond ThĂ©o alors qu'un mois de peur, de colĂšre et de culpabilitĂ© se bousculent pour sortir en mĂȘme temps.
Et les larmes de ThĂ©o, depuis, racontent une histoire que ThĂ©o lui-mĂȘme avait oubliĂ© et qui s'Ă©crit Ă nouveau, avec d'autres mots...