Trois ans. Trois ans de craquement, de bassin désaxé, de nerfs coincés, de côtes déplacées, de ligaments fragilisés, de tendons désarmés. Trois ans de larmes, d’épuisement, de craquage dans ses bras. Trois ans de fous rires nerveux, d’humour partagé, de main qui serre la mienne. Trois ans de mâchoire luxée, de bruits inquiétants, de regards anxieux posés sur mon corps quand ses mains cherchaient le bon endroit à réparer. Trois ans à reculer, avancer, tâtonner, paniquer. Une cage thoracique craquelée, des énergies brisées, des deuils, des ruptures, des hospitalisations. Tout ça, il l’a entendu, nettoyé, supporté, consolé. Il n’a jamais cillé, n’a jamais jugé, a toujours écouté. Trois ans.
J’ai peur de perdre sa main dans la mienne quand je serre les dents lorsque la douleur prend toute la place. J’ai peur de perdre la seule chose qui maintient la noirceur du corps à un niveau supportable. J’ai peur de perdre nos rires, peur de perdre la chaleur de ce lieu qui a tout d’un havre de paix. Mais j’ai grandi, je ne peux plus me permettre de pousser loin, très loin, tout ce qui fait du bien dans la peur qu’un jour il y est une fin. J’ai eu peur d’avoir imaginé cette lueur d’affection presque familiale que je vois dans ses yeux quand il me rassure, quand je le fais rire. Aujourd’hui je sais, je crois être sûre, que tout ça n’est pas à sens unique. Qu’on s’offre, qu’on partage, qu’on apprend, tous les deux, quelque chose de toute cette souffrance.