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@lagrifffe
Restes
La neige a accroché les pins. Elle a séché ses eaux sur les branches. Décharnée et grise, brune vers la terre. Elle goutte encore sur le goudron, limace qui sue, figée par le soleil.
http://www.torticolis-et-freres.ch/boutique/#!/Anaïs-Carron-La-Griffe/p/98068004/category=0
Mon livre est là! Beau et chaud, prêt à t'accompagner sous la couette. Si t'aimes la poésie ou que tu cherches un cadeau de Noël de dernière minute, clique sur ce lien: http://www.torticolis-et-freres.ch/boutique/#!/Anaïs-Carron-La-Griffe/p/98068004/category=0
Alerte vin chaud!
Dans le cadre des apéros poétiques organisés aux Bains des Pâquis à Genève, je lirai un extrait de mon livre « La griffe » samedi à 10h30. Je serai accompagnée par les gais lurons de chez Torticolis et Frères qui présenteront leur maison d’édition. Venez vous réchauffer au fond de la cabane à fondue et partager avec nous votre amour des jolis mots et des flûtes au beurre.
http://www.bains-des-paquis.ch/fr/news/carte-blanche-aux-editions-torticolis/
Devinez lequel est le mien.
Ma vie de rêveuse compulsive* 2
J'ai six ans. C'est la femme en orange que j'imagine, celle du film avec Jim Carrey. Elle porte un pull en laine serré orange vif. Ses seins tendent le tissu. Ses cheveux sont coupés droit aux épaules et forment une frange sur le front, épaisse et ébouriffée. Ses traits sont clairs, appuyés, précis. Aucune hésitation dans l'architecture de son visage. Je relis ses traits tout en m'écrasant les doigts et en continuant ma ronde. Elle dialogue à travers ma bouche. J'imagine maintenant une autre femme, blonde, qui partage elle aussi la vedette avec Jim Carrey dans une comédie potache. Un chignon volumineux arrangé très haut sur sa tête. Sa bouche pulpeuse et dessinée sourit, rose mat. Elle porte un collier de diamants, lourd et imposant, qui épouse sa poitrine et descend dans le pli de ses seins. Une robe ajustée à rayures. Toujours aucun bruit pour parasiter ma course. Mes pas tambourinent sur la moquette, réguliers, assurés. Tous les regards s'arrêtent sur la blonde sensuelle. Elle s'entretient avec des ombres. Se penche, malicieuse, offre ses mains à ces spectres virils. Ses bras graciles enrobés de noir. Terminés de doigts impeccablement peints. Elle change parfois de forme ou de tenue. Revêt cette minuscule robe rouge aux bretelles invisibles, et ces chaussures lacées sur ses chevilles. Les sourcils épilés très fins, les yeux d'un bleu doux. Je m'arrête brusquement, rassasiée d'images et de sons, et me dirige vers la cuisine.
"La course d'histoires" c'est l'expression qu'a inventée ma mère pour désigner mes allers-retours quotidiens. Ces crises brutales, calquées sur un rythme secret. C'est drôle au début, ça surprend. "Qu'est-ce qu'elle fout? - Oh rien, t'inquiète pas, elle fait ça souvent, elle s'enferme dans son monde."
À huit ans je me suis cassé la jambe droite, ou plutôt fissuré deux os, le tibia et le péroné, à l'occasion d'une sortie scolaire à ski. Une histoire assez ridicule. Je suis rentrée de l'hôpital, plâtrée des orteils à la hanche. Impossible de marcher sans béquilles. Impossible aussi de me mettre en transe. D'accomplir mon rituel. La douleur c'était rien. Les tiraillements, les crampes qui m’arrachaient à mon sommeil. Je bouillonnais d’images, de scénarios, d’angles de vue, de mouvements inassouvis. Alors j’ai appris un nouveau rituel, couchée, immobile. J’ai appris à le faire dans mon lit.
Ma vie de rêveuse compulsive* 1
J’ai six ans. Je me mets à marcher. Je fais des allers-retours dans la pièce, gauche, droite, gauche, droite. Gauche, droite. Je m’écrase les doigts dans les mains, je les serre, je laisse des traces blanches sur ma peau où j’ai pressé trop fort. Et je continue à marcher, rapidement, automatique, robotique. Mon regard part dans le vague, un peu en bas de la ligne d’horizon, juste assez bas pour distinguer mes pieds et juste assez haut pour éviter de me prendre un mur, ou un meuble. Il n’y a pas de bruit autour, il n’y a rien. D’ailleurs les murs ne sont que des limites à mon trajet. Ils n’ont ni couleur, ni consistance. Ils sont le stop qui indiquent à mes jambes de pivoter. J’ai six ans et je fais des allers-retours dans mon salon. Ma mère s’affaire dans la cuisine, à côté. Elle passe devant l’entrée sans porte du salon et ne s’attarde pas sur moi. Je continue à marcher et à presser mes doigts comme des tubes de Parfait qui se gonflent aux extrémités. Mes lèvres remuent et évacuent des sons. Audibles aux plus attentifs mais inintelligibles. Comme le langage étouffé et poussif des sourds-muets. Les muscles de mes bras sont contractés, et tout le haut de mon corps. Et mes jambes sont fermes et vigoureuses à force de marcher. Je continue à marmonner comme une malade. Ma voix fait des pics, retombe brusquement, se tait et s’emballe à nouveau, sur trois octaves à la fois. Et je fais ma ronde. Plusieurs minutes encore. Ma mère fait la vaisselle quand j’apparais dans la cuisine. Je m’approche. J’ai le corps épuisé. Mou et lessivé par l’effort intensif. « Ça va mimi ? ». Elle dépose un baiser attendri sur mon front.
J’ai fait ma course d’histoires.
Armée du froid
Je les sens qui montent sur mes avant-bras, en direction de mes aisselles. Ils s’accrochent, armés de minuscules piolets. Se hissent avec assurance sur les monts de ma peau. En vagues d’intrus, de migrants décidés. Sont-ce leurs outils qui trouent ma chair et y font pénétrer le froid ? Ou leur salive piquante qui me démange ? Leur ascension laisse sur moi des champs de petites billes hérissées de poils. Je me frotte pour voir. Ça ne disparait pas. Ils font maintenant friser le duvet de ma nuque. C’en est trop. Je me redresse et me secoue. Les milliers de soldats rebondissent sur mon dos et dévalent mes vêtements. On dirait qu'ils hurlent. Leur écho s’évanouit dans la moquette et les billes s'effacent de ma peau.
Quai 2
Ils s'agglutinent au quai, amas dru et graisseux. Les bouches bâillent dans les bouches. Crachent des soupirs glaireux.
Le ronfle du wagon, lent et lourd, grossit comme une tumeur. Les corps mal essorés s'amoncellent aux entrées, cognent leurs coudes et leurs épaules. Des rangs tordus qui râlent, collés comme des viscères. Avalés comme des mouches.
La quête
Le gobelet morne à l'ouverture avide. Tendu sous mon nez comme un membre amputé qui réclame un bâton. Mes yeux fuient l'objet du larcin. Il gigote. J'ai la honte qui me prend au sein. Et me pend à la gorge. Le souvenir las de l'instrument dans la tête et les tempes. Visqueux, je l'imagine couler dans le gobelet. Une coupe remplie des larmes de l'accordéon.
Septembre
Le froid irrigue mes pieds. Marée qui m'enroule et m'endort. Enfle et pique le sang bleu de ma peau.
Bientôt de retour
Je tenais à m'excuser pour le manque d'activité ces dernières semaines (mois) sur ce blog, je travaille sur mon livre qui paraîtra prochainement ;) (si vous n'en voulez pas, vous pourrez toujours l'offrir à votre belle-mère pour Noël).
Restez à l'affût!
Cauchemars
J'ai dormi mille heures aujourd'hui. Blottie dans le lit de mon amant qui me contemplait, assoupie. Les cheveux soudés aux tempes, alourdis de tabac sec. La peau chaude et brillante, suffocante aussi. Mes rêves se sont heurtés à ses genoux, lui assis comme un sage près de ma tête. Une narration de l'inconscient crispant mes membres, électrisant mes doigts enfouis dans le tissu. Mille heures j'ai cherché le confort qu'on trouve dans le silence, dans les nuits pleines d'oubli. Mais c'est la peur qui m'a saisie, infectant mes cauchemars comme une tumeur. Et le souvenir est resté cousu dans mon crâne.
Parure
Des peluches de coton habillent sa chevelure. Clandestines et furtives, elles roulent d’une mèche à l’autre, s’agrippent aux fourches indociles. J’approche mon index et mon pouce, prête à l’affranchir des intrus. Aussitôt sur ma peau les fibres se délient, s’incorporent à la masse.
Il m’adresse un sourire moqueur, fier d’arborer cette secrète parure.
Préambule
Mon corps éteint s’anime. Une main appliquée sur mon bras partage sa chaleur. Ses doigts arpentent l’étendue de mon muscle, accèdent à mon épaule frêle, effleurent les os saillants de ma poitrine. La sensation m’arrache à ma torpeur. Un sang brûlant se propage dans mes chairs, remonte progressivement à mes oreilles, gonfle le volume de mes tempes. Un bourdonnement. J’aspire le bourgeon de mes lèvres et le mordille doucement. Le sommeil attendra.
Sommeil
Il est tard. Nos corps ankylosés s'écrasent sur les draps pâlis. Son souffle se mélange au grondement de la rue. Berceuse ténue qui s'abîme sur les cris. Mes cheveux balaient un amas de cendres répandu sur le parquet. Des relents de tabac caressent mon visage. Le sommeil s'invite lentement sur mes paupières.