Comme des saumons appelés à remonter le courant, à chaque année y'arrive une passe où une shitload d'étudiants ressentent le besoin d'aller en même temps au même endroit, a priori uniquement pour me faire chier. Ce moment là y'est imprévisible, pis cette place là c'est le bureau de la registraire.
J'ai développé assez vite des stratégies pour y passer le moins de temps possible. C'est plate longtemps attendre là, y'a même pas de musique d'ascenseur. Ça fait que j'arrive une demi-heure d'avance, j'impose une file d'attente pis je me garroche sur le distributeur de tickets aussitôt qu'ils ouvrent les portes. Au bac j'ai déjà réussi à scorer le numéro trois.
Le gars qui avait eu droit au numéro deux avait passé la demi-heure pré-ouverture à me demander si je voulais devenir son amie. Tsé à un moment donné tu dis oui, parce que c'est ce que la maternelle t'as appris pis parce que t'espères qu'il va te crisser patience après. Grave erreur de jugement: après que j'aie dit oui, il a m'a harcelé pour qu'on aille prendre un café pis pour me présenter ses parents. L'avais-tu vu venir celle-là, éducatrice Myreille ? Moi non plus.
En tout cas, une autre stratégie gagnante c'est de faire des lectures pis des choses pertinentes pendant que tu attends. Le problème c'est que certaines personnes ont comme tactique de venir en batch de deux ou trois attendre ensemble pis de passer le temps en discutant. Ces deux stratégies sont fondamentalement incompatibles. J'peux pas me concentrer sur mes équations ou mon rapport d'impôt ou une plateforme électorale ou même juste un sudoku si y'a une compétition d'aigus à côté avec comme thème « Variations sur la virée au Monkey de vendredi passé ». En ouin, pour vrai, genre t'as distrait le bouncer de tes fausses cartes avec ton décolté ? Shit félicitations, t'es sûrement la première fille de 17 ans à réussir cet exploit là si j'me fie au nombre de mineures au pouce carré sur le dance floor.
Astheure j'écoute de la musique assez fort pour les oublier, je lève la tête aux 10 secondes parce que j'peux pas entendre le beep qui accompagne le nouveau numéro appelé, pis je sors de là complètement névrosée.
Moi j'suis le genre de fille dont l'entregent flip un trente sous le matin pour savoir s'il va se lever ou pas. Si j'te vois dans l'autobus, toi que je connais vaguement, y'a une chance sur deux que je te dise salut, pis autant de chances que je t'ignore froidement comme si on s'était frenché au jour de l'an pis que j'en avais encore honte. Oui, même si ça fait deux ans. Non, j'en reviendrai pas.
J'aime gros ça le féminisme, pour plusieurs raisons. Notamment parce que, grâce aux féministes d'avant que j'existe, la société n'attend plus de moi que je passe mes soirées à recevoir les collègues de mon mari à coup de petits fours et de brandy. Ah, pis aussi parce que la société s'en crisse que j'sois pas mariée. Mais surtout parce que j'ai pas à entertain-er des gens dans mon salon en leur servant de charmantes banalités en guise de conversation. Parce que, pour être franche, j'les ai pas ces skills là.
Tsé j'suis pas complètement incompétente socialement, des fois j'peux même être aussi à l'aise qu'un poisson dans un p'tit étang. J'irais peut-être pas jusqu'à me garrocher dans l'océan, mais bon... on se comprend. Mettons que mes skills de socialisation sont pas toujours fiables fiables.
Malgré ça, j'veux vraiment être cool. C'est un restant du secondaire faut croire, j'feel croche si les gens me trouvent pas au minimum sympathique. Quand y'a un nouveau ou une nouvelle dans la place, j'vais lui jaser ça jusqu'à ce qu'on ait du fun, quitte à y passer la soirée. Même si j'me fais chier parce que la fille parle juste de comment à son mariage il va y avoir des serviettes de table couleur fushia (pour vrai, fushia ? ben voyons... ). Mon orgueil en dépend.
Ça fait que quand mes voisines (inconnues) d'en bas ont pris mon invitation à la pendaison de crémaillère de l'appart au sérieux, pis sont débarquées atriquées comme pour aller club-er sur du Robin Thicke, j'me suis pitchée à leur rencontre. Demême, sans l'ombre d'un p'tit regard pour le fossé qui séparait nos cultures respectives. Heureusement mon entregent s'était non seulement levé ce jour là, mais en plus y'avait déjà bu trois verres de vin pis y'était pas mal su'l'party.
Une heure et demi plus tard, quand elles sont allées continuer le party ailleurs, pis que j'me suis affalée sur une chaise à côté de connaissances qui ne disent pas des affaires comme « Alright mon Bobby j'te montre mes boules quand on arrive byyyyyyyyyyye ! », j'me suis dit que si j'avais eu à faire ça plus qu'une fois par année, j'serais sois virée folle, sois alcoolique.
En tout cas, elles ont dit à mon colloc que j'étais vraiment sympathique. L'ado de 15 ans en dedans de moi est ben fière.
Mon propriétaire je l'ai vu une fois depuis qu'il me loge, pis c'était le jour où j'ai signé mon bail. Tout ce dont je me souviens de ces quinze minutes là c'est qu'il m'avait donné l'impression d'habiter dans le même bloc, un étage plus bas, pis d'être du genre à avoir fait le party solide dans sa vingtaine. Il avait scoré positif côté première impression, mais j'sais pas si j'étais lendemain de veille ou juste déphasée cette journée là, toujours est-il que sa face m'est sortie de la tête aussi vite que le nom du chum de la coloc du gars chez qui j'avais fini le soir de mon party d'initiation. ( À ma décharge, c'était quelque chose de ben ordinaire, Kevin ou Anthony mettons. )
Pour ajouter à ma confusion, ça d'l'air (parole de colocataire) qu'en fait on avait signé le bail chez son frère, pis que lui, mon proprio, habite ailleurs. L'affaire c'est qu'ils se ressemblent comme deux dudes ordinaires dans la quarantaine ces petits maudits là !
Astheure quand je croise un gars qui ressemble à mon proprio, de qui je garde une image d'un flou digne d'une publicité comme de quoi la modération a bien meilleur goût, ben je sais jamais si c'est lui ou son frère.
J'veux ben essayer d'entretenir de belles relations de voisinage, prêter une ampoule ou ben de la farine à du monde de mon bloc, les inviter sans trop d'hypocrisie à ma pendaison de crémaillère, voir même connaître leurs noms. Mais, sans blague, malgré mes efforts, je suis incapable de différencier les deux frères. C'est un blocage psychologique, quand j'en vois un j'me met à réfléchir sur lequel des deux ça pourrait être au lieu de lui dire salut pis de m'en crisser.
Ça fait que là je me monte peu à peu une réputation de locataire/voisine dans la lune ou bête comme ses pieds. Ça pourrait avoir des conséquences drastiques sur ma qualité de vie. Qu'est-ce que je vais faire quand j'aurai besoin d'un oeuf de plus pour ma recette de quiche lorraine, hein ? Pis que tous mes voisins seront sortis sauf le frère du proprio ? J'pense pas qu'il va vouloir céder un oeuf à la fille mêlée du troisième.
En tout cas, dans le but de préparer le terrain pour cette urgence culinaire là, quand j'en ai croisé un des deux hier ben je l'ai invité à mon party. Y'a pas de malaise qui peut résister à une couple de gin tonics, right ?
À Sherbrooke, l'autobus y passe peut-être pas souvent, mais au moins habituellement il présente le net avantage d'être à moitié vide. C'est une question de densité de population pis toute, on clanche Montréal sur l'accessibilité à des bancs libres. Tant mieux, considérant que y'a des chances que mon autobus ça fasse une demi-heure que je l'attende.
Une autre affaire qui caractérise Sherbrooke, c'est que ça pullule d'étudiants. Des p'tits, des gros, des « en communications » pis des «en administration». On se comprend ?
Ça fait que l'après-midi dans un autobus qui part de l'Université, tu assistes traditionnellement à une explosion de naïveté et de Axe Body Spray. Peut-être que ça semble déplaisant décrit comme ça, mais honnêtement c'est attendrissant.
En tout cas, c'est ben beau à voir d'habitude sauf que cet après-midi, en l'honneur de ma journée de marde, le gars en administration avait décidé qu'il bloquait l'accès au banc libre à côté de lui pour mieux jaser avec son pote de communications. Tsé j'suis certaine que ton sac à dos y'a eu une journée difficile lui aussi, mais pour vrai mes fesses méritent plus le banc que lui.
« Scuse moi, est-ce que j'peux m'asseoir ? »
Regard méprisant. Constat que clairement mon air bête pis mes cernes vont rester entre lui pis son ami tant qu'il ne me donne pas accès au foutu siège. Réorganisation du double banc. J'oublie le manque de savoir vivre de ta sacoche qui m'a presque défiguré parce que plus loin je vais te crisser mon sac à dos dans la face en l'enfilant avant de débarquer de l'autobus. Épuisement.