Il poeta GhĂ©rasim Luca legge âPassionnĂ©mentâ
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Il poeta GhĂ©rasim Luca legge âPassionnĂ©mentâ
a line is a dot that went for a walk.
paul klee (via visual-poetry)
Farah Willem, âLe Souffle Blancâ
https://www.flickr.com/photos/strombe/
La rue nâest jamais pareille. Elle est une rue rapide ou une rue lente, paresseuse Ă certains jours. Pour se manifester Ă nous dans nos demeures, elle se rĂ©fugie dans le bruit de sa circulation ou dans le ciel perforant de son ciel et de ses pierres. â Nous nây prĂȘtions aucune attention lorsque nous en faisions partie. Comme lâoubli â ou ses infinis Ă©chos â sur toutes choses, elle rĂšgne, absente, sur notre solitude.
Edmond JabĂšs, Le Livre des questions, Gallimard, 1963 (via abridurif)
Emilie Möri, from âLinesâ
http://www.emiliemori.com/
Michal Kern, 1980âČs
Sylvie Bonnot, Pointe SĂšche VI, 2014
http://www.sylviebonnot.com/default.asp?lg=
Nuage de points
DĂ©jĂ , quand nous marchons dans les rues de la ville, nous dĂ©ambulons dans les artĂšres des morts, puisque les noms attribuĂ©s aux rues sont les noms de morts ayant fait de leur vie une Ćuvre, quelque chose de mĂ©morable. Aussi, quand nous franchissons le seuil dâun cimetiĂšre, nous percevons que nous entrons dans un espace autre, un contre-espace, un espace oĂč sont sĂ©dimentĂ©s des temps, des dĂ©coupages de temps, ce que Michel Foucault nomme des «hĂ©tĂ©rotopies». Le cimetiĂšre est lâautre lieu par excellence, sĂ©parĂ© de lâespace des vivants, situĂ© hors lâespace de la ville proprement dite, quâentre-temps la ville est venue insĂ©rer. Une enclave, un enclos, une succession de seuils. La promenade est dâabord une pratique, une activitĂ© solitaire, que lâon ne se regarde pas faire, un espace Ă soi, un moment que lâon sâaccorde, un pas de cĂŽtĂ© qui implique une autre temporalitĂ©, dâautres pensĂ©es, un trajet qui nous Ă©loigne de la frĂ©nĂ©sie quotidienne, qui exige de nous une attention flottante, un rythme comme ralenti. Nombre dâĂ©crivains et de penseurs sâadonnent Ă la promenade qui entre dĂšs lors dans leur processus dâĂ©criture. «Seules les pensĂ©es que lâon a en marchant valent quelque chose» rĂ©pond Nietzsche Ă la dĂ©claration de Flaubert : «On ne peut penser et Ă©crire quâassis». Il est vrai que les pensĂ©es qui nous viennent en marchant sont parfois plus vives que celles que lâon voudrait coucher par Ă©crit Ă sa table de travail. LâĂ©tat dâesprit que suppose la marche fait naĂźtre des images, des pensĂ©es : elles nous traversent, nous les accueillons et les affinons au fur et Ă mesure de notre dĂ©ambulation ; celles-ci se mĂȘlent Ă nos observations du paysage alentour, aux Ă©clats de conversation, aux bruits qui nous enveloppent. Au flĂąneur, «la ville sâouvre comme paysage et lâenferme comme chambre», relĂšve Walter Benjamin dans son Livre des passages : «Les Parisiens transforment la rue en intĂ©rieur.» Si Paris, aujourdâhui, ne ressemble plus au Paris - «capitale du XIXe siĂšcle» - quâil a connu lors de son exil, son ouvrage est une mine dâobservations dont nous pouvons faire un usage fĂ©cond. Notre usage de la ville a Ă©tĂ© cependant fortement modifiĂ© ces deux derniĂšres dĂ©cennies par lâapparition du tĂ©lĂ©phone portable dans nos vies, car depuis, nous sommes sans cesse en veille et surveillĂ©s, isolĂ©s et coupĂ©s de notre environnement immĂ©diat. Nous sommes devenus moins attentifs Ă lâespace que nous arpentons quotidiennement, ainsi sâestompe la frontiĂšre entre espace public et espace privĂ©. Lors dâune promenade collective, nous sommes comme un nuage de points, une pluralitĂ© de points de vue. Ici, point de vie et point de vue se recoupent. Sont hors de portĂ©e point de vue du ciel et point de vue du sol, seul un Ă©crivain comme Faulkner peut faire entrer dans une mĂȘme phrase plusieurs points de vue, dont celui du mort. Il revient alors Ă chacun dâimaginer cette diffraction des points de vue qui rend compte du prĂ©sent qui est le nĂŽtre. Encore un pas, et la grille de lumiĂšre sâouvre.
Peter Campus, âThree Transitionsâ, 1973
Robert Bresson, Le Diable probablement, 1977
En me promenant longuement, il me vient mille idĂ©es utilisables, tandis quâenfermĂ© chez moi je me gĂąterais et me dessĂšcherais lamentablement. La promenade pour moi nâest pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agrĂ©able, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en mĂȘme temps elle me rĂ©jouit personnellement ; elle me rĂ©conforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en mĂȘme temps a le don de mâaiguillonner et de mâinciter Ă poursuivre mon travail, en mâoffrant de nombreux objets plus ou moins significatifs quâensuite, rentrĂ© chez moi, jâĂ©laborerai avec zĂšle. Chaque promenade abonde de phĂ©nomĂšnes qui mĂ©ritent dâĂȘtre vus et dâĂȘtre ressentis. Formes diverses, poĂšmes vivants, choses attrayantes, beautĂ©s de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littĂ©ralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se rĂ©vĂšlent avec grĂące et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissĂ©s, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il dĂ©sire que se manifeste Ă lui la belle signification, la grande et noble idĂ©e de la promenade.
Robert Walser, La Promenade, Gallimard, 1987 (via abridurif)
Comme la ligne de la carte, la ligne du rĂ©cit oral dĂ©crit un trajet. Les Ă©vĂ©nements rapportĂ©s par le rĂ©cit arrivent plutĂŽt quâils nâexistent ; chaque chose reprĂ©sente un moment dâactivitĂ© continue. Pour le dire autrement, ces choses ne sont pas des objets mais des thĂšmes. SituĂ© Ă la confluence des actions et des rĂ©actions, chaque thĂšme est identifiĂ© en fonction des relations quâil entretient avec les choses qui lui ont ouvert la voie, qui coĂŻncide ensuite avec elle et lâaccompagne. Ici, le sens du mot « relation » doit ĂȘtre entendu au sens littĂ©ral, non comme une connexion entre des entitĂ©s prĂ©-localisĂ©es mais comme un passage tracĂ© dans le territoire de lâexpĂ©rience vĂ©cue. Au lieu de raccorder des points Ă lâintĂ©rieur dâun rĂ©seau, chaque relation est une ligne dans un maillage de pistes entrecroisĂ©es.
Tim Ingold, Une brĂšve histoire des lignes, Zones Sesibles, 2011-2013 (via abridurif)
Raconter une histoire, câest Ă©tablir des relations entre des Ă©vĂ©nements passĂ©s, en retraçant un chemin dans le monde. Câest un chemin que les autres peuvent suivre en reprenant le fil des vies passĂ©es et en faisant dĂ©filer le leur. Mais comme dans la technique des boucles et du tricot, le fil quâon dĂ©roule et le fil quâon reprend font tous deux partie de la mĂȘme fibre. Entre la fin du rĂ©cit et le dĂ©but de la vie, il nây a pas de point.
Tim Ingold, Une brĂšve histoire des lignes, Zones Sensibles, 2011-2013 (via abridurif)
Comme la ligne qui part se promener, on peut, dans les histoires comme dans la vie, toujours aller plus loin. Et dans le rĂ©cit comme dans le trajet, le savoir sâintĂšgre par le mouvement dâun lieu vers un autre â ou dâun thĂšme Ă un autre.
Tim Ingold, Une brĂšve histoire des lignes, Zones Sensibles, 2011-2013 (via abridurif)
DĂ©sir, dâAnnette Messager (1943, France) fils de fer et filets noirs, 165x207 cm
Jannis Kounellis (1936-2017)
Liu Bolin, âShadow No. 1âł