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Nous avons des cendres pour offrandes, La Réunion, documentaire, 25min, couleur, 2016-21, photo de tournage (2019).
Il me semble parfois que nous avons un milliard de conversations à avoir, mais seules deux questions reviennent sans cesse : y arriverons-nous ? Atteindrons-nous un horizon politique synonyme de libération ?
NOËL-THOMASSAINT, Fania, Afro-communautaire. Appartenir à nous-mêmes, Éd. Syllepse, 2019, p.9.
vendredi 4 août
Notes to belongings
Dionne Brand écrit sous la forme de notes, qu’elle divise en paragraphes concis, titrés puis numérotés. Son propos s’additionne au fur et à mesure des pages, relatant ses insomnies dans la cabine d’un avion, ses attentes dans les aéroports, ses discussions dans les taxis, ses lectures nocturnes, ses descriptions des paysages ou des récits de son enfance. Elle confronte dans ses échanges, les dimensions multiples de La Porte, la pluralité de ses incarnations, l'étendue de sa localisation. En mêlant les sources, elle converse avec les lettres, les articles de journaux, s’aide des poètes. Elle actualise et réactualise les réalités de La Porte dans un objectif vain : celui de la comprendre pour mieux la vaincre. M’inspirant de Dionne Brand, je décide, moi aussi, d’écrire mon mémoire de cette façon. Notes sur La Plantation.
Cinéma des rétines, suprématie blanche. Notes sur La Plantation, Lucas Tétry-Rivière, La Réunion, extrait du mémoire du master ArTeC, 2023, p. 20.
BRAND, Dionne, A Map to the Door of No Return, Éd. Vintage Canada, 2001, p.19.
Nous avons des cendres pour offrandes, La Réunion, documentaire, 25min, couleur, 2016-21, capture d'écran d'un rush (2017).
Nous avons des cendres pour offrandes, La Réunion, documentaire, 25min, couleur, 2016-21, capture d'écran d'un rush (2017).
Les études postcoloniales restent « acceptables en cinéma tant qu’il s’agit de faire une place aux productions culturelles du Sud global, de (re)construire des mémoires et des histoires nationales, de mettre en évidence la diversité, le métissage, les transferts culturels, de questionner le rapport à l’altérité (quid de l’identité, qui reste peu questionnée ?) et l’on analyse volontiers « l’exotisme » davantage que l’orientalisme ou la production socio-culturelle de la « race ». Dans cette préférence se niche la tentation de relativiser le rapport de pouvoir qui se joue dans le processus d’exotisation, voire d’égaliser les expériences entre dominants et dominés – ce qui, du point de vue des études postcoloniales, est un contresens théorique. [...] Au sein des études cinématographiques, mobiliser des concepts-clés et des notions telles que la « race », l’eurocentrisme, la colonialité du pouvoir, la blanchité, l’impérialisme, demeure problématique. [...] Il arrive que l’injonction à démontrer la « validité scientifique » ou « l’objectivité scientifique » de ces concepts se fonde sur une ignorance – tactique ou authentique – de l’ampleur et de la complexité des débats au sein même des études postcoloniales et décoloniales, rappelant que les territoires disciplinaires sont des espaces de pouvoir, où l’activité scientifique se décline aussi en termes de conquête, de défense et d’attaque des positions acquises.
DERFOUFI, Mehdi; BERCLAZ-LEWIS, James, Pour une autre histoire du cinéma français : blanchité et maghrébinité de la francité, Diogène, Éd. Presses Universitaires de France, 2017, p. 110-124.
Nous avons des cendres pour offrandes, La Réunion, documentaire, 25min, couleur, 2016-21, capture d'écran du logiciel de montage (2017).
Nous avons des cendres pour offrandes, La Réunion, documentaire, 25min, couleur, 2016-21, capture d'écran du logiciel de montage (2017).
jeudi 31 août
INTRODUCTION
Il y a des jours, et celui-ci en est un, où l’on se demande quel rôle on joue dans ce pays et quel avenir on a ici.
Dans l’entretien Les Noirs et la promesse américaine (1963) avec le révolutionnaire afroétasusien Malcom X, l’écrivain, penseur et critique de cinéma afroétasunien James Baldwin s’interroge sur le devenir des Noir·es·x à partir des violences racistes perpétrées par les blanc·hes·x à leur encontre.
En France, la quotidienneté de l’actualité politique et ses violences racistes et négrophobes se reflètent abondamment dans les milieux académiques, intellectuels, artistiques, médiatiques et plus généralement dans l’espace public. La suprématie blanche, dans le Nord comme dans le Sud, est toujours la structure hégémonique et la norme de contrôle sur les corps, les biens, les personnes et leurs productions économiques, intellectuelles, artistiques et culturelles. En outre, La Réunion et les autres régions et territoires ultramarins sont toujours sous administration française, et les multiples voix anti-impériales et anti-coloniales ne sont toujours pas écoutées et / ou silenciées. L’île de Mayotte, par exemple, reste, encore à ce jour, le 101ème département français, malgré les contestations des Nations Unies, la Nouvelle Calédonie, un « territoire non autonome ».
Lors d’une rencontre suivant la diffusion de mon premier film documentaire Nous avons des cendres pour offrandes (2016-21), à l’initiative d’un festival universitaire toulousain, je me rappelle être resté sans voix après l’intervention raciste et méprisante d’un spectateur blanc, concluant par cette question à mon adresse : « Pensez-vous vraiment que votre film intéressera quelqu’un ? ».
Réfléchissant à cela, habité·x par la violence raciste dans mes expériences quotidiennes, pensant depuis la domination politique raciale faîte à mon pays, La Réunion, je décide, à partir de ma propre pratique d’artiste-cinéaste au sein d’un corpus d’oeuvres réalisées entre 2016 et 2023, d’expérimenter dans ce mémoire une série de réflexions au sujet des études de la race et du racisme, de m’inscrire dans une tradition anti-impériale et anti-coloniale et de proposer une critique quant à la création et la réception des productions théoriques et artistiques Non-blanches.
Par-là, je tente de m’inspirer abondamment des pensées postcoloniales et décoloniales, traitant de l’actualisation et la pérennisation du régime plantocratique et de la suprématie blanche et dont la liste d’auteur·es·x ne peut être que non-exhaustive, même si, aujourd’hui encore, nombre d’entre elleux restent largement ignoré·es·x.
À l’instar de l’association « Décolonisons les arts » (DLA), j’essaye ici « d’ouvrir encore plus largement le débat sur le racisme dans le monde culturel et artistique ». Pour se faire, je me pose les questions suivantes : Qu’est-ce qui constitue, dans mon travail d’artiste-cinéaste racisé·x en France aujourd’hui, une pratique dont l’horizon politique tend vers une critique du racisme et de l’impérialisme ? Vers un projet de libération ? À quelle décolonisation travaillé-je, par qui, pour qui et pourquoi faire ? Pensé-je vraiment que mes films intéressent quelqu’un ? Qui, pour quelles raisons et dans quels buts ?
Enfin, m’inspirant du travail de l’auteure afroétusanienne Dionne Brand et son livre A Map to the Door of No Return (2001), je propose ici d’écrire sous la forme de notes quotidiennes, divisées en chapitres concis, titrés et datés. J’y élabore ma pensée à partir de l’idée que celle-ci éclot dans un mouvement constant, dans des articulations pluriformes faîtes d’inspirations diverses et multiples, transdisciplinaires et a-disciplinaires, dont le sens et les liens émergent dans le mêler et le démêler, la découverte et la redécouverte, nourries par les blessures du racisme et de la suprématie blanche. L’écriture navigue, au fur et à mesure des pages, dans des comparaisons d'œuvres, théoriques ou artistiques déjà plurielles et performatives, et insiste sur leur capacité à venir dialoguer, converser, contraster ou contredire l’auto-analyse des productions développées dans mon corpus. Progressivement, ce mémoire s’enrichit d’un sous-titre explicitant sa méthodologie de recherche et le développement de sa forme d’écriture. Il devient : Cinéma des rétines, suprématie blanche. Notes sur La Plantation (2023).
Les quelques dizaines de pages de ce travail parcourent les domaines de la recherche et de la création, mais surtout se mélangent et se complètent dans des tentatives toujours à renouveler et à intensifier. Dans ce mémoire de recherche-création, je reviens, à la première personne du singulier, chronologiquement sur mon parcours de jeune acteur culturel réunionnais·x, en racontant des histoires qui me ressemblent, me touchent, qui questionnent et expriment quelque chose du monde qui m’entoure.
Je m’attèle à des explorations, des reflexions et des introspections : par le médium du cinéma documentaire dans la spectralité de la vie et des rêves de ma grand-mère, dans l’impatient et difficile retour définitif au pays de ma mère, dans la déambulation solitaire et amoureuse d'un jeune homme Noir visitant une île esclavagiste qui ne dît pas son nom ; par un discours prônant l'accueil digne des personnes migrantes en provenance du Sri-Lanka ; par une conversation de philosophie réunionnaise chuchotée ; par la recherche documentaire et l’ébauche d’un scénario animé par une histoire d’amour, de frustrations et de racisme entre Paris et La Réunion ; par la rencontre d’images d’archives et de définitions du haut des mornes des sentiers marrons et celle enfin, d’un projet de boîte à photographies argentiques camouflant, sous un bel et innocent été, une lecture révolutionnaire du monde.
Cinéma des rétines, suprématie blanche. Notes sur La Plantation, Lucas Tétry-Rivière, La Réunion, extrait du mémoire du master ArTeC, 2023, p.02-04.
BALDWIN, James; PECK, Raoul, I am not your Negro, Éd. Robert Laffont, 2017, p.59.
DÉCOLONISONS LES ARTS !, Décolonisons les arts !, Éd. L’Arche, 2018, p.7.
Est-ce que je tiens vraiment à être reçu dans une maison qui brûle ?
BALDWIN, James, La prochaine fois le feu, p. 123-124, Paris, Gallimard, 1963.