Elena Whitmore est née à Londres dans une famille dont la fortune, la réputation et l’élégance imposaient le respect dans les cercles les plus privés de Kensington. Fille unique d’un père espagnol et d'une mère anglaise, elle a grandit entourée de luxe, d’art et de voyages, croyant vivre une enfance parfaitement normale au sein d’une famille simplement privilégiée, une famille qui avait simplement un bon patrimoine et qui s'était tué au travail pendant des années pour en arriver à un tel luxe. Ses parents se montraient aimants mais réservés, souvent absents, parfois mystérieux, disparaissant des jours entiers pour des « affaires » dont ils n’expliquaient jamais la nature. Elena, enfant puis adolescente, n’y voyait rien d’étrange ; elle pensait simplement qu’ils travaillaient dans des secteurs discrets mais prestigieux. Les silences, les déplacements soudains, les précautions étranges prises autour de leur maison ne la perturbaient pas, parce qu'elle avait connu que ça depuis sa naissance, et elle avait toujours appris à ne pas poser de questions à ses parents. La jeune femme ignorait tout de la vérité. Ses parents formaient un duo de tueurs à gage redouté dans les profondeurs criminelles de Londres, connus sous le pseudonyme de « Les Deux fantômes ». Leur fortune provenait de contrats menés avec précision, d’alliances avec des personnes pas tellement fréquentables, des personnes à qui on ne pouvait jamais réellement donner sa confiance. Pendant plus de vingt-cinq ans, ils avaient réussi à compartimenter leur double vie avec une perfection presque inhumaine, protégeant Elena de toute menace et lui offrant une existence à l’abri du moindre soupçon.
ça ne dure jamais bien longtemps.
Cette façade s’effondra brutalement du jour au lendemain, quand ses parents décident d'accepter un contrat d’apparence ordinaire, banal, quelque chose qu'ils avaient toujours fait, quelque chose pour laquelle ils étaient rodés, qui visait un homme d’influence surnommé le Chancelier - alias Alvaro - figure insaisissable mêlant pouvoir politique, criminalité à l'internationale et réseau d’informateurs corrompus. Ce contrat, Elena l’apprendra plus tard, était un piège. Le Chancelier connaissait depuis longtemps l’existence des Fantômes, et surtout celle de leur fille, il avait anticipé chacun de leurs mouvements, pour pouvoir les encercler et les enfermer, puis pour les remettre à des autorités secrètes achetées par son réseau. Sergio et Amelia disparurent en quelques heures, effacés aussi brusquement qu’ils avaient agi toute leur vie dans l’ombre. Avant leur arrestation, ils ont pu envoyer un dernier message codé à l’un de leurs alliés les plus fidèles, un homme que la jeune femme avait toujours pris pour un simple ami de la famille ; trois mots, froids et pressants - « Protégez là maintenant ». Ce fut cet homme qui, trois jours plus tard, vint chercher Elena, bouleversant son existence en une heure à peine, l'emmenant loin de tout ce qu’elle connaissait, tout ce dont elle était habituée.
On lui remit un pauvre sac contenant des vêtements, une somme d’argent considérable en liquide qui venait sans doute de ses parents, un passeport espagnol au nom de Paloma Munoz, une adresse à Valence et une lettre de son père lui demandant de disparaître pour survivre. Sous le choc, incapable de pleurer ou de comprendre ce qu'il pouvait bien se passer, Elena se contenta donc de suivre les instructions sans poser de questions. Elle quitta donc Londres dans un silence presque irréel, abandonnant sa maison, ses études, ses amis et son identité en quelques heures seulement.
Elle était devenu Paloma à l’instant même où elle avait posé le pied sur le sol espagnol.
À Valence, elle n'avait pas d'autre choix que de s'installer dans un petit studio choisi par ses parents, à des années lumière de la maison londonienne où elle avait grandi durant plus de vingt ans. Bien qu’elle disposait d’assez d’argent pour vivre confortablement pendant des années, elle décida tout de même de trouver un travail afin de paraître discrète et banale, de se faire petite dans cette nouvelle ville. C'était presque trop facile de se faire embaucher comme serveuse dans un café ou dans un restaurant local selon les périodes, passant ses journées à servir des cafés, sourire poliment et se fondre dans le paysage. Les patrons qu'elle avait rencontré à plusieurs reprises suffisaient à la faire frissonner de dégoût. Les regards, les commentaires déplacés sur son apparence, le fait qu'ils la prenaient tous pour la cruche de service, c'était le prix à payer pour changer de vie. Bien qu'elle hésitait un jour sur deux à leur mettre la main dans la visage et rentrer à Londres chouiner dans les jupons de sa mère. Sa maîtrise naturelle de l’espagnol, héritée de son père, facilitait son intégration, aux yeux des habitants, elle n’était qu’une jeune femme ordinaire venue chercher un nouveau départ dans une nouvelle ville. Mais cette normalité n’était qu’une façade. Chaque soir, lorsqu’elle retrouvait le silence de son appartement, la peur revenait comme une ombre autour d'elle, elle se savait traquée, ou du moins potentiellement surveillée ; le Chancelier n’ignorait certainement pas qu’une fille Whitmore existait.
Paloma développe alors une très grande méfiance, presque instinctive, étudiant le moindre de ses propres mouvements, à repérer les visages récurrents dans les rues qu’elle empruntait, à se méfier des inconnus qui s’attardaient trop longtemps dans le café où elle travaillait. Peu à peu, sans s’en rendre compte, elle adoptait certaines habitudes typiques de ses parents - observer avant d’agir, réduire sa présence, ne rien dire de trop, contrôler ses émotions et surtout contrôler les moindre informations personnelles. Avec le temps, Paloma devint un mélange étrange de ce qu’elle avait été et de ce qu’elle devait devenir pour survivre. À Londres, elle était Elena, la fille naïve d’une famille richissime. À Valence, elle devenait Paloma, une femme discrète, presque invisible, qui apprenait peu à peu à vivre dans l’ombre de secrets qu’elle n’avait jamais choisis. Entre ces deux identités, elle tentait de trouver un équilibre, tout en gardant l’idée que ses parents étaient peut-être encore en vie quelque part. Cette pensée, à la fois douloureuse et importante, était la seule chose qui l’empêchait de s’effondrer. Parce que ses parents allaient revenir, parce que ses parents allaient la retrouver, parce que d'ici quelques temps, tout ceci ne serait qu'un simple mauvais surprise. D'ici quelques temps elle allait retrouver sa vie d'avant.
Du moins, elle essayait de se persuader que c'était possible.