Mon moyen de transport pref/pas pref. Dâun cĂŽtĂ© prĂ©fĂ©rĂ© parce quâil me transporte jusquâau bout du monde, et de lâautre cĂŽtĂ© il me fait terriblement peur. JâĂ©prouve pour les avions une sorte de relation amour-haine. Je nâai vĂ©cu aucune expĂ©rience traumatisante «technique» si je peux lâappeler ainsi, dans le sens ou lâavion nâa jamais perdue ses ailes ni son moteur. Quelques turbulences par ci par lĂ , mais rien dâanormal ni de trop stressant. Par contre, lors dâun voyage en Tunisie, jâai vĂ©cu une expĂ©rience tout autre. CâĂ©tait un petit vol dâune durĂ©e approximative dâune heure trente; la voici.
LâĂ©tĂ© dernier, je suis partie en Tunisie, la tĂȘte vide et sans idĂ©es prĂ©conçues. «Tu vas te faire violer», «tu vas te faire lapider» «tu vas revenir marié», mâa-t-on dit. Je ne voulais toutefois Ă©couter personne et les discours et avis passaient bord en bord ma tĂȘte. Je me lançai donc avec ma meilleure amie Ă la dĂ©couverte de ce pays.
Jâai eu droit Ă tout un accueil, et ce sans mĂȘme avoir encore mis les pieds dans en Tunisie. ArrivĂ©es Ă Paris, nous avons attendu lâavion pendant 7 heures pour quâil dĂ©colle enfin en direction de Tunis. Il parait quâil ne faut pas sâimpatienter puisque câest tout Ă fait normal pour les compagnies aĂ©riennes arabes que dâĂȘtre en retard. FatiguĂ©e et un peu extĂ©nuĂ©e, jâembarque dans lâavion. Je dĂ©teste prendre lâavion. Jâai peur, câest haut, câest long, il fait froid, les gens ronflent, bavent et sont bizarres. Mais comme je nâai pas le choix, je me rĂ©conforte en me disant que le vol ne dure quâune heure trente et quâils serviront du couscous Ă bord. Je mâavance donc vers le fond de lâavion avec mon amie pour sâinstaller Ă nos siĂšges. Nous sommes les avant-derniers bancs de lâavion au fond Ă gauche. Par contre, il y a quelque chose qui cloche. Lâambiance nâest pas du tout normale et plaisante. Tous les passagers ont les yeux rivĂ©s vers le fond de lâavion, justement vers ou nous marchons, et on entend des cris Ă©pouvantables qui semblent sâamplifier, plus nous avançons. Il y a 6 policiers trop musclĂ©s et garde du corps qui sont chacun en train de maĂźtriser 3 hommes arabes qui crient et qui hurlent. OK. Quâest-ce qui se passe? Un Ă©norme frisson de peur traverse mon corps et ne le laisse pas tranquille. Pourquoi ces hommes sont-ils assis chacun entre deux policiers et ne peuvent pas bouger? Pourquoi ont-ils les mains, les bras et les jambes attachĂ©s aux bancs de lâavion? Prise de panique, je mâassois avec mon amie dans nos siĂšges et on tente de respirer profondĂ©ment, sans trop se poser de questions. Mais câest impossible. Impossible de respirer, impossible de ne pas les regarder, impossible de rester assises sans savoir ce quâil se passe. Comme deux folles, on dĂ©cide dâaller voir le pilote parce que le personnel de lâavion est introuvable, surement en train de prĂ©parer le couscous. Beaucoup trop gentil, beaucoup trop comprĂ©hensif et vraiment pas assez pressĂ© de dĂ©coller, il prend son temps pour nous expliquer toute la situation. Ce sont en fait trois immigrĂ©s illĂ©gaux qui ont Ă©tĂ© attrapĂ©s sans papier en France et qui sont retournĂ©s de force dans leur pays par les autoritĂ©s françaises. Il nous explique aussi que ça arrive trĂšs frĂ©quemment quâils en embarquent dans des vols touristiques pour les retourner chez eux, mais que ceux-ci rĂ©agissent particuliĂšrement fort. Mon amie, incapable de mĂȘme penser Ă retourner sâasseoir dans le fond de lâavion avec moi, se tape une crise de panique, est mise sous bombonne dâoxygĂšne et mâabandonne pour rester dans la cabine de pilotage. Tremblotant de partout, je retourne mâasseoir Ă mon siĂšge, les larmes aux yeux. Câest Ă©pouvantable. Je nâaurai jamais assez de mots pour dĂ©crire la tristesse, la dĂ©tresse et lâhorreur quâil y avait dans leurs yeux. Deux dâentre eux Ă©taient plutĂŽt calmes, mais un, dont je me rappellerai toute ma vie, Ă©tait hystĂ©rique. Il criait Ă tue-tĂȘte en arabe et en français, je vais tous vous tuer, je vais mettre le feu Ă cet avion et personne nâen sortira vivant. Entre ses phrases, il criait quâil avait toute sa famille en France, sa maison, ses enfants, son travail et sa femme. Toute sa vie Ă©tait lĂ -bas et  il nâĂ©tait pas question quâil retourne en Tunisie. Câest Ă©pouvantable comme situation. Certains gens dans lâavion pleuraient, dâautres riaient. Lâambiance Ă©tait beaucoup trop bizarre et insoutenable.
   Lâhomme ne pouvait pas sâarrĂȘter de pleurer, de cracher, de se dĂ©battre, de supplier et dâappeler Dieu pour lui venir en aide. Il ne cessait de rĂ©pĂ©ter en arabe : «Cet avion ne dĂ©collera jamais, sâil vous plaĂźt mes frĂšres, sâil vous plaĂźt.» Il Ă©tait littĂ©ralement devenu fou et plus le temps passait, plus ses paroles et gestes amplifiaient.
   La situation ne se calmait dĂ©finitivement pas et les deux autres immigrĂ©s illĂ©gaux, relativement plus jeunes, en rajoutaient en le narguant, ce qui le faisait encore plus exploser. MĂȘme les policiers riaient parfois Ă leur tour. Câest alors que le plus vieux des immigrĂ©s arrĂȘta brusquement tout geste et toutes paroles. Ses yeux sâouvrirent comme sâil venait de voir quelque chose dâĂ©pouvantable. Je suivis donc  son regard vers lâavant de lâavion, oĂč jâaperçus un jeune Tunisien dans la 20aine qui le regardait droit dans les yeux en brandissant son passeport canadien, tout en lâinsultant et en lâhumiliant. Pour vrai, câest Ă©pouvantable. Les gens nâont pas de cĆur et ne pensent quâĂ leur propre personne dans ce genre de situation. Ăvidemment, lâimmigrĂ© nâen pouvait plus. Couvert de sueur,  il ne se supportait plus lui-mĂȘme. DĂ©jĂ quâil vivait la pire situation de sa vie, tout cela ne faisait que mettre de lâhuile sur le feu. Je regardais lâautre imbĂ©cile avec des couteaux dans les yeux.
   Un homme qui Ă©tait assis Ă cĂŽtĂ© de moi et voyant que je ne me plaisais pas du tout Ă la situation voulue me rassurer. CâĂ©tait le commandant de lâavion et il sâĂ©tait retrouvĂ© Ă cĂŽtĂ© de moi puisquâil avait acceptĂ© de cĂ©der sa place Ă mon amie dans la cabine de pilotage qui pĂ©tait littĂ©ralement un cĂąble. Beaucoup trop calmement en feuilletant une revue dâavion qui ne sert Ă rien, il mâexpliqua que les trois Tunisiens feraient tout en leur pouvoir pour ne pas que lâavion dĂ©colle et que quand lâavion allait commencer Ă dĂ©coller, ça allait ĂȘtre pire que pire. Il lĂącha son magazine et se rapprocha un peu de moi pour me dire quelque chose qui semblait avoir plus dâimportance. TrĂšs doucement et sans aucune Ă©motion, il mâexpliqua que si les trois hommes compromettaient le vol, ils les retourneraient en France, et ils rĂ©viseraient leur dossier. Attend, attend, quoi ? Il reprit plus lentement. Câest-Ă -dire que si un passager, apeurĂ© par leurs comportements, dĂ©cidait de sortir de lâavion et de ne pas le prendre, ils seraient obligĂ©s de sortir les 3 immigrĂ©s illĂ©gaux, de les retourner en France, et une fois rendus lĂ -bas, lâimmigration serait obligĂ©e de rĂ©viser leur dossier. Donc, si je comprends bien, la vie de 3 hommes est entre les mains dâune personne qui craquerait de peur et qui ne serait pas capable de prendre lâavion. Je regardais tous les passagers. JâespĂ©rais vraiment que quelquâun se lĂšve et sorte de lâavion, pour que ces trois hommes soient retournĂ©s en France. Mais rien ne fit. Les gens tentaient bien que mal de faire avec la situation, lâhystĂ©rie, les pleurs et les cris des trois hommes. Lâavion dĂ©colla, et je suis certaine quâon pouvait entendre les cris des trois hommes au bout de lâaĂ©roport Charles de Gaulle et mĂȘme, jusquâen Tunisie.