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@max-solazzo
Une psychose de la vie quotidienne: le mensonge
Extrait du livre “La crise environnementale sur le divan” (pages 212 à 217)
Le conflit entre vérité et mensonge, dans la séance analytique comme dans la vie, apparaît comme une émanation du conflit entre la partie adulte et réaliste de notre personnalité et la partie infantile et narcissique de celle-ci, qui n'aspire qu'à méconnaître la réalité. L'expérience psychanalytique montre que la situation oedipienne — originaire et secondaire — est la source de notre pensée et de notre créativité. À ce titre, elle constitue l'une de nos valeurs fondamentales. En tant que valeur individuelle et sociétale, elle est également ce qui, en chacun de nous et dans le monde, est le plus attaqué. Comme le relève Bion : « Il n'y a pas de « valeur absolue » car l'individu ne croit pas nécessairement qu'il est mieux de créer que de détruire » 140, du fait de sa dualité fondamentale. Dans la partie sapiens de notre personnalité, la différence des générations et des sexes de la situation oedipienne lie les instincts de vie et de mort d'une manière qui est mutuellement féconde pour ses différents protagonistes 141. Dans la partie demens de notre personnalité règne l'illusion délirante et omnipotente que nous créons le monde dont nous sommes issus et dont nous dépendons, en entrant ainsi dans une relation mensongère et mutuellement destructrice avec notre environnement. La vérité est par conséquent perpétuellement en conflit avec le mensonge, tant dans notre vie la plus quotidienne, dans chacune de nos pensées et de nos paroles, dans chacun de nos actes, qu'au niveau de l'économie planétaire où tentent de régner les fake news et la fake science: pensons aux mensonges des cigarettiers sur la nocivité du tabac, aux mensonges des lobbies pétroliers négationnistes du réchauffement climatiques, aux mensonges des financiers sur le lien entre le terrorisme et le capitalisme sauvage, aux mensonges des producteurs de « pesticides » biocides sur la nocivité de produits tels que le glyphosate, etc. ; pensons aux petits mensonges que nous nous racontons pour prendre l'avion ou la voiture sans trop de culpabilité consciente quant à notre empreinte carbone sur l'environnement. Le mensonge détruit l'homme et la biosphère. Prenons un exemple. Nous découvrons aujourd'hui que durant les dernières décennies l'humanité a fait le choix paradoxal de se nourrir en détruisant ce qui est fécond. Les avancées du génie génétique appliqué aux plantes se sont alliées à celle de la chimie pour générer une « révolution verte » censée assurer notre alimentation, mais cette alliance menace paradoxalement l'ensemble de la chaîne alimentaire en détruisant la biodiversité qui fonde cette dernière. Des entreprises telles que Monsanto, Bayer, Dupont, Basf et Syngenta produisent des plantes génétiquement modifiées à différentes fins : augmenter leur productivité, leur résistance aux maladies, à la sécheresse, à l'humidité, etc. Ces fins sont louables, bien que l'artificialisation sans fin de la nature qui en découle soit éthiquement discutable. Le système devient pervers lorsque ces mêmes plantes sont génétiquement modifiées pour être stériles, ce qui affide les agriculteurs aux producteurs de semences, et pour résister aux herbicides produits par les mêmes firmes pharmaceutiques. Ces herbicides, dont le glyphosate (le Roundup®) est le plus utilisé dans le monde, sont des antibiotiques généralistes au sens littéral du terme: ils sont biocides, c'est-à-dire qu'ils tuent tout ce qui n'est pas la plante génétiquement modifiée 142. Réfléchissons un instant aux mensonges nichés au coeur de ce système qui institue une perversion radicale de nos valeurs fondamentales : a) par l'affirmation implicite qu'une stérilité a plus de valeur qu'une fécondité, b) par l'affirmation que la plante génétiquement modifiée a plus de valeur que son écosystème (détruit par l'herbicide), c) par l'affirmation que ce mode de production industrielle de nourriture aurait plus de valeur que les processus (sexuels et féconds) de pollinisation qui eux sont détruits par cette technologie, d) par l'affirmation qu'une production agroalimentaire industrielle serait plus efficace que celle par de petites fermes adeptes de la permaculture (ce qui est faux) 143. Ce quadruple renversement de valeurs construit une perversion par laquelle ce qui était sapiens devient demens tout en étant présenté comme sapiens. Le mensonge de cette perversion nous engage dans une relation mutuellement destructrice avec notre environnement : nous disséminons dans notre environnement des produits qui reviennent vers l'homme selon une boucle mortifère a) qui empoisonne en premier lieu le monde paysan qui nous nourrit, b) qui induit potentiellement l'effondrement d'une biodiversité indispensable à notre survie, c) qui se concentrent en remontant la chaîne alimentaire jusqu'à l'homme avec des effets possiblement cancérigènes, d) qui pourrait appauvrir les sols en oligo-éléments (indispensables à la survie humaine) car ceux-ci sont des métaux alors que des produits tels que le glyphosate sont des chélateurs, c'est-à-dire des fixateurs de métaux qui pourraient dépriver la chaîne alimentaire des oligo-éléments qui lui sont vitaux en les immobilisant dans les sols et les nappes phréatiques. C'est ainsi, je pense, qu'un mensonge sur la fécondité, qu'une perversion de nos valeurs fondamentales, qu'une attaque à l'incommensurable sexualité de la nature enferment l'homme et son environnement dans une relation mutuellement destructrice, dans des « problèmes que nous ne nous posons pas ». Il est malheureusement difficile de dénier que la vitalité exponentielle de nos avancées technologiques depuis la révolution industrielle peut être mise en perspective avec les sommets de barbarie atteints par l'humanité durant le XXe siècle et avec le sommet d'inconscience biocide de la crise environnementale du XXIe siècle. Si, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Bion pouvait observer que « les grandes avancées technologiques de l'humanité sont accompagnées d'un fort accroissement des malheurs humains »144, nous pouvons aujourd'hui avancer que le malheur ne touche pas que les hommes mais l'ensemble de la biosphère. L'homme est un loup pour l'homme, et pour le loup, et pour ce qui nourrit le loup. De potentiellement « transformationnelles », les avancées technologiques peuvent devenir potentiellement « obstructives », potentiellement productrices de déshumanisation du « faire » et non d'humanisation du «faber ». Comme le relève Dominique Bourg, l'avènement des révolutions industrielles, informatiques et robotiques ont transformé en l'inversant radicalement le rapport et la distance de l'outil au corps humain 145. Ce n'est plus l'outil qui est au service de l'homme, mais l'homme qui devient le serveur d'une machine, d'un logiciel, d'un robot qui définit les tâches qui reviennent à l'homme et qui impose son rythme. Un travail autrefois manuel peut aujourd'hui être effectué sans investissement corporel. Les machines complexes se dotent d'une autonomie par rapport au corps humain, voire d'une intelligence artificielle. La société se technicise, la nature s'artificialise, les biotechnologies mécanisent le vivant, l'énergie nucléaire transforme la matière, et l'harmonie, l'intimité affective entre le corps, l'outil et l'environnement sont attaquées. La technologie n'est pas un problème per se, c'est l'usage que nous en faisons qui est problématique lorsque nous y recourons de façon délirante pour dénier notre dépendance envers nos émotions, envers notre corps, envers nos objets internes et externes, envers la biosphère, pour dénier notre inconscient, ce terroriste et ce migrant indésirable qui ne cesse de faire retour, individuellement ou collectivement, dans un monde que nous souhaiterions plus civilisé 146. La technologie — industrielle, informatique, génétique et robotique peut aveugler notre pensée et nous déshumaniser lorsqu'elle s'allie à ce besoin si humain de dominer notre inconscient d'une manière qui « réduit à l'esclavage l'esclavagiste [de l'inconscient] » 147, lorsque l'homme aspire inconsciemment à court-circuiter par la puissance de ses techniques le lent et douloureux processus de maturation émotionnelle auquel chaque être humain est astreint, sa vie durant. Le demens de l'homme a donc le potentiel d'engendrer un investissement délirant de la technique qui idéalise celle-ci comme une source omnipotente de créativité tout en déniant radicalement la dépendance de l'humanité envers la fécondité incommensurablement plus grande de notre biosphère. Comme l'a relevé la psychanalyste Nathalie Zilkha, l'humanité est folle de penser que sa créativité technologique serait supérieure à celle de la biosphère, que cette technologie constituerait une forme de « scène primitive » idéalisée et délirante qui prévaudrait sur la fécondité de l'incommensurable scène primitive de la biosphère. Par conséquent, je pense que nous courrons individuellement et collectivement deux risques : celui de vivre dans un rapport délirant à notre technologie qui nous rende aveugles à notre dépendance envers notre environnement et celui d'une déshumanisation qui appauvrirait nos possibilités d'éprouver les sentiments d'existence qui font que la vie vaut d'être vécue. La crise environnementale est aussi une crise existentielle. Elle est une crise de l'Homme avant que d'être une crise de l'environnement, une crise en chacun de nous, elle est « nous ».
Luc Magenat, psychanalyste
– 140. Bion W. (1970). L'attention et l'interprétation. Une approche scientifique de la compréhension intuitive en psychanalyse et dans les groupes (édition 1974, p. 174). Paris, France : Payot. 141. Bion W. (1970). L'attention et l'interprétation. Une approche scientifique de la compréhension intuitive en psychanalyse et dans les groupes (édition 1974, p. 173). Paris, France : Payot. Il s'agit de mes italiques. 142. Tribunal international Monsanto de la Haye: http://fr.monsantotribunal.org/Comment_ 143. Shiva V. (2015). Nous faisons face à un nouvel apartheid entre la terre et les oligarchies. Dans Crime climatique, stop ! L'appel de la société civile (p. 87-99). Paris, France : Seuil. 144. Bion W. (1947). 145. Bourg D. (1996). L'homme-artifice (p. 187-191). Paris, France : Gallimard. 146. Nociforo N. (2017). The invasion of reality (or of negotiation): The psychoanalytic ethic and the extinction anxiety. International Journal of Psychoanalysis, 98, 1311-1332. 147. Nociforo N. (2017). The invasion of reality (or of negotiation): The psychoanalytic ethic and the extinction anxiety. International Journal of Psychoanalysis, 98, 1311-1332.
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