ĂtĂ© 1981. François Mitterrand vient dâĂȘtre Ă©lu prĂ©sident de la RĂ©publique. Les jeunes giscardiens sont en PLS, les vieux en sueur, et les communistes ne savent pas encore quâils vont se faire croquer comme des bĂątons de surimi, qui, miracle du passĂ©, nâexistent pas encore. On part en vacances. Depuis quelques annĂ©es, mes parents, auparavant nomades, se sont fixĂ©s dans un village breton appelĂ© La Turballe, situĂ© Ă cĂŽtĂ© des marais salants de GuĂ©rande, non loin de Saint-Nazaire. Les vrais Bretons hurleront Ă lâimposture : nous sommes en Loire-Atlantique, pas en Bretagne, ne mĂ©langeons pas les crĂȘpes et les torchons, merci. Nous, on sâen fout et on sây plaĂźt bien. Câest lâĂ©poque des vacances heureuses, insouciantes, qui sentent bon la mer, le sable et les rochers pleins de crevettes.
Le port est encore renommĂ© pour sa pĂȘche Ă la sardine, qui alimente la conserverie Gravier, oĂč nous irons faire quelques emplettes avant de partir. Les chalutiers vont et viennent au grĂ© des marĂ©es et dĂ©versent des tombereaux de poissons aussitĂŽt avalĂ©s par la criĂ©e, dont jâentends encore les tonitruantes mĂ©lopĂ©es. Il y a aussi une ribambelle de bateaux de loisir qui flottent comme des nĂ©nuphars, accrochĂ©s Ă de lourdes chaĂźnes ancrĂ©es au fond du port. Celui de mon pĂšre est une simple barque de pĂȘche en plastique bleu. Ă marĂ©e basse, les coques sont Ă sec. Pour partir, il faut que la marĂ©e soit haute. Comme il nây a pas de ponton, comment fait-on pour embarquer ?
Câest lâaffaire du pĂšre Joseph, un vieux loup de mer Ă©chappĂ© dâun album de Tintin, la soixantaine, frĂȘle mais solide, alerte comme un singe, la malice tannĂ©e Ă lâiode, lâĆil pĂ©tillant, un poil goguenard. Il est le Charon de la cale, le passeur dont on ne peut se passer. Avec son canot Ă godille, il conduit Ă leur embarcation les plaisanciers, qui lâen remercient en lui donnant la piĂšce. Il a le monopole de ce trafic qui nâest sĂ»rement pas bien juteux, mais dâune importance cruciale. Sans lui, pas de partie de pĂȘche.
Jâavais 7 ans et je nâai que peu de souvenirs de nos sorties en mer. Je me rappelle le bateau, son odeur synthĂ©tique, lâeau clapoteuse du port, huilĂ©e de mĂ©duses et de pĂ©trole, ses bouĂ©es colorĂ©es, la digue qui embrassait la sortie. Le vieux Joseph mâapparaissait comme un deus ex machina qui devait ĂȘtre lĂ depuis la crĂ©ation de la Terre, avant mĂȘme que Dieu ne sorte la mer, les algues et les sardines de son chapeau, et savoir tout sur tout et sur tout le monde. Je lâai tout de suite reconnu sur ces photos, dont jâignorais lâexistence mais qui ne me surprennent aucunement. Mon pĂšre ne pouvait que sâintĂ©resser Ă cet aristo populo des pĂȘcheurs. Lâavoir fixĂ© dans ses filets argentiques est assurĂ©ment sa plus belle prise.
La Turballe (44), été 1981. Film 6 à 6. © JM












