« Ma liberté, longtemps je t’ai gardée comme une perle rare. » C’est Moustaki et Reggiani qui chantaient ça, quand nous étions plus jeunes. Il y avait eu Mai-68, « sous les pavés la plage » et surtout cette interdiction qui se mordait la queue, un paradoxe plus fort que le mensonge du Crétois : « Il est interdit d’interdire ! » Comment dire autrement qu’on était contre toute contrainte, qu’elle fût imposée par l’État, la société, la religion ou la morale ? Liberté d’aller et venir : « pour aller n’importe où, pour aller jusqu’au bout des chemins de fortune » disait la chanson. Liberté de penser et de s’exprimer, d’être et de paraitre, de s’engager et de s’abstenir, de travailler et de glander. Bien entendu, c’était une liberté qu’on désirait pour soi-même, sans trop se soucier si elle convenait aussi au voisin. En particulier, si elle n’empiétait pas sur sa liberté à lui. Ou à elle. Sans se demander surtout si une société faite d’individus tous assoiffés d’une liberté sans entraves est encore gérable. « Ce qui est formidable, me disait un copain à cette époque (on ne disait pas encore génial, super ou impec) parlant de la vie sur un nouveau campus, c’est qu’il n’y a pas d’interdits, on est libre ! »
Je pensais à l’avis de ce copain quand je vis récemment, à Ottawa d’abord, puis à Paris ou en Nouvelle Zélande, des files de voitures, de fourgons, de camping-cars et de poids lourds arborant des drapeaux aux couleurs nationales ou autres, tous véhicules conduits ou occupés par des hommes et des femmes épris de liberté, soit une procession motorisée s’autoproclamant « convoi de la liberté ». Avant d’épiloguer sur cette liberté chérie, réfléchissons un instant sur le mot convoi. Quand on l’emploie ces derniers temps, c’est surtout pour parler de ces initiatives humanitaires qui consistent à apporter des tonnes de nourriture et de médicaments à une population déshéritée, fuyant la guerre ou la sécheresse qui sévissent dans leur pays. Ou bien c’est une colonne qui se fraie un chemin entre deux feux pour secourir ou libérer des pauvres hères manquant de tout, à commencer par la liberté. Tandis que les convois récents qu’on nous montre, ce sont des citoyens qui protestent contre les mesures de confinement, de distanciation et surtout de vaccination imposées ou conseillées par leurs gouvernements. Tout en profitant de la liberté de circuler sur des routes entretenues aux frais du contribuable, ils ont comme but avoué d’empêcher les autres de circuler normalement. Ils veulent engorger ou bloquer le trafic dans les grands centres urbains pour donner libre cours à leur soif de liberté. Écoutons-les quand un journaliste leur tend le micro.
– Nous on est contre les mesures du gouvernement. C’est de l’embrouille tout ça ! Leur vaccin ils l’ont fabriqué beaucoup trop vite. – Il y a quand même des millions, et bientôt des milliards de gens vaccinés qui se portent bien et qui ne risquent pas de contaminer les autres ? – Et les effets secondaires, vous êtes au courant ? Et les rechutes ? On a bien vu qu’il y a des vaccinés qui contaminent malgré tout. D’ailleurs, qu’est-ce qu’ils ont mis dans leur vaccin ? – Quand vous dites ils, c’est qui ? – Le gouvernement et toute la clique, les banques et les médecins, qui se font du fric avec la pandémie. – Mais si vous êtes contaminé, vous serez hospitalisé et soigné par des médecins ? Plus de 80% des malades du Covid hospitalisés sont non vaccinés ! – C’est ce qu’ils disent pour qu’on se fasse vacciner ! Mais à nous, on ne la fait pas ! On est pour la liberté, nous. C’est pas au gouvernement de dire qu’on doit porter un masque ou respecter les distances ! On est en démocratie, non ?
Démocratie, voilà qui est bien dit. Selon l’origine du mot, c’est « le gouvernement du peuple ». Pas directement mais à travers ses représentants. Qui sont élus par le peuple et qu’il peut congédier à la première occasion. Qui votent des lois permettant une coexistence pacifique des citoyens. Une de ces lois est la liberté d’opinion et d’expression. Une autre, celle de grève ou de manifestation. Mais pour que cette liberté ne dégénère pas en « guerre de tous contre tous », selon l’expression de T.Hobbes, elle est conditionnée par des règles, que chacun doit respecter, ne fût-ce que pour éviter que la liberté des uns ne limite ou n’étouffe celle des autres. Autrement dit, pour sauvegarder le bien commun. Si en plus une société est menacée par une calamité qui s’attaque à la santé et à la vie de tous ses membres, la démocratie n’exige-t-elle pas des restrictions propres à limiter la propagation du mal ?
On ne peut certes pas demander aux participants des soi-disant « convois de la liberté » d’avoir lu Montesquieu. Mais ne pourrait-on leur rappeler, lors d’un arrêt dans quelque relais routier, ce que l’auteur de L’esprit des lois dit à propos de la liberté dont ils se réclament ? « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. Et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles interdisent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
En mai 1968, mon père a 40 ans. Fondamentalement et fidèlement de gauche, il n’a jamais voulu s’engager en politique, bien qu’il y fût parfois invité par l’un de ses meilleurs amis, Maurice C., qui fut longtemps le chef de file du Parti communiste à Lunéville. Sur le papier, ça lui plaisait, mais il était bien trop indépendant d’esprit pour se conformer aux rites d’un groupe, fût-il révolutionnaire.
Il n’aimait guère les effets de masse, qui lui inspiraient tantôt de l’effroi, tantôt du dédain, parfois un certain amusement. Il disait souvent, face à une foule impersonnelle : « Tout le monde a un matelas. Un chacun ou un pour deux. Je vois des matelas. Une montagne de matelas. On pourrait aller sur la Lune en empilant tous ces matelas ! »
Il eut beaucoup de curiosité et de sympathie à l’égard de ces « événements ». Un vrai soulèvement populaire, une émancipation à la fois collective et individuelle, ça ne pouvait que lui plaire. Il ne manifesta pas, mais il alla voir ici et là ce qu’il se passait et prit quelques photos. Comme ici, à Lunéville, rue Rivolet, en face de la gare, dans les derniers jours de mai.
Nous ne sommes ni à la Sorbonne ni à Boulogne-Billancourt, mais dans une petite ville de Lorraine encore forte sur le plan industriel, avec ses notabilités administratives et militaires. Le défilé va remonter la rue Sadi-Carnot et aller jusqu’au château, où certains iront déployer leurs banderoles sous les arcades du vestibule de Germain Boffrand. Longtemps, mon père conserva les journaux de ces deux mois dont il saisit tout de suite le caractère historique.
La Génération Y parle à la Génération Y ! Chaque synthèse filmée d’Usul est l’occasion d’une réflexion plus approfondie qu’à l’ordinaire sur les idéologies qui nous sont contemporaines, et qui nous accablent... ou nous libéreraient peut-être, si seulement nous arrivions à en entendre parler.
Histoire et sociologie des médias et de leurs rapports ambigus aux pouvoirs en place, étude des effets néfastes du néolibéralisme sur l’opinion publique, lecture contrastée des controverses politiques sur l’intellectuel contemporain et remise en cause du conservatisme institutionnel...
... Si vous ne connaissez pas encore Usul, il est temps de vous y mettre.
Instruisez-vous !
M.C.C. 10 : La « Pensée 68 »
Et si vous étiez victimes de propagande ?
Les intellectuels de droite n’ont eu de cesse que de la dénoncer : la pensée 68, inspirée des thèses de philosophes et de sociologues qui démontraient combien l’autorité arbitraire des structures pouvaient déformer le réel et faire violence aux êtres, porte-parole des institutions dans lesquels ils vivent.
« Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable » (Nicolas Sarkozy, 2007)
« Aucune excuse ne doit être cherchée ! Aucune excuse ! Sociale, sociologique, ou culturelle ! » (Manuel Valls, 2015)
Puisqu’on ne doit pas chercher d’excuses, deviennent suspects tous ceux qui cherchent des explications aux phénomènes de société – aujourd’hui, bien entendu, le terrorisme en tout premier lieu, la délinquance, la pauvreté... ou, pourquoi pas, la contestation du régime.
La sociologie sous-estime-t-elle d’autres causes de la violence en France en se focalisant sur des déterminismes sociaux ? Une pensée réactionnaire, anti-sociologie, a réussi à installer des préjugés qui ont la vie dure parce qu’on a installé l’idée que la sociologie n’était jamais que l’étude des causes socio-économiques à l’exclusion des autres – ce qui, bien entendu, est complètement faux.
Écoutez Usul, chers contemporains ! Et apprenez que la sociologie, c’est peut-être bien le meilleur rempart contre le retour de la théologie politique !
Le modèle individuel de citoyenneté républicaine est exigeant : il suppose que l’individu soit capable de se décentrer, de mettre de côté ses appartenances et ses intérêts particuliers, pour prendre en compte l’intérêt général de la collectivité. Ce modèle peut paraître abstrait ; il ne coïncide jamais complètement avec les faits et son caractère d’idéalité a fait l’objet de nombreuses critiques. Mais l’abandon de cet idéal régulateur laisse le champ libre aux communautarismes et aux groupes de pression selon le modèle anglo-saxon. Une partie de la gauche s’est convertie à ce modèle, faisant valoir les appartenances communautaires, ethniques, sexuelles… dans une France qui apparaît de plus en plus morcelée.
Jean-Pierre Le Goff, dans un entretien accordé à Ragemag dans lequel il revient sur Mai 68, l'héritage impossible, son dernier essai. Triomphe de du narcissisme et de l'immaturité, conversion de la gauche au relativisme culturel comme projet politique de substitution à la défense des classes populaires, convergence naturelle de l'idéologie libertaire et du néolibéralisme économique... Mai-68 a lancé en France, dans une catharsis festive, les funérailles du monde ancien marqué par des normes et une transcendance. Ce monde, ici comme dans tout l'Occident, n'en finit pas de finir sans que se dessinent encore les contours de ce qui lui succédera.
Sur le plan culturel, une bonne partie des nouvelles générations en a assez de l’héritage impossible de mai 68. Le fait que le gauchisme culturel soit présent au sein du pouvoir et des moyens de communication peut laisser penser que celui-ci continue de régner en maître. Mais nous ne sommes plus dans les années 1980 ; son hégémonie est aujourd’hui battue en brèche. La fracture sociale se double d’une fracture culturelle et une bonne partie de la société en a assez des faux choix, en forme de chantage, qu’on n’a cessé d’asséner depuis des années : moderne ou ringard, progressiste ou réactionnaire, ouvert ou fermé… L’envie de passer à une nouvelle étape de notre histoire me paraît bien présente, sans qu’on sache vraiment comment cela peut se faire.
Revoici Régis Debray en ce joli mois de mai 2008 où, sous les pavés, Paris-Plage est devenu un des dérisoires symboles de l’héritage de Mai-68, c’est-à-dire de la soumission des pseudo-révolutionnaires à la société de consommation, soumission volontaire et d’autant plus que les soixante-huitards en sont, depuis trente ans, devenus les maîtres. Un bac à sable, du gazon artificiel, des parasols sponsorisés, quelques animations subventionnées et voilà une initiative aussi populaire que l’Union du mouvement du même nom, exemple de cette solidarité du XXIe siècle qui ressemble étrangement au paternalisme du XIXe : plutôt que du pouvoir d’achat, de bons euros à utiliser de manière responsable, voici en lieu et place du plaisir gratuit chaussé dans un partenariat public-privé. Des pauvres qui ne peuvent pas se payer la mer se voient offrir la Seine pour côtoyer des bobos exhibitionnistes. Voilà pour le pouvoir municipal une belle image de solidarité et de mixité sociale…
Régis Debray semble bien loin de ces considérations. Et pourtant... Annonçait-il hier et décrit-il aujourd’hui autre chose que cela, que l’on pourrait ainsi résumer : l’échec de 68, c’est la réussite des soixante-huitards. A lire pour s’en convaincre un ouvrage déjà trentenaire qui vient d’être réédité: Mai-68, une contre-révolution réussie, éd. Mille-et-une nuits.